‹ Promenade de trois mortsChapitre 3 sur 6 · LE M CET · texte numérisé non relu

LE M CET

" Ta voix est comme un glas, ô Ver ! et ta parole " De son souffle maudit veut flétrir l'auréole

" De la pure et douce amitié !

" Mais qui donc te Ta dit, toi qui parles en maître, " Que les hommes ont vu tomber et disparaître

" Le culte saint de la pitié ?

" Il est encor là-liaiit plus d'une âme pieuse

" Qui s'en vient chaque soir, triste et silencieuse^

" Pour nous implorer le Seigneur.

" Il est encor là-haut i>lus d'une âme l>éuie " Qui pense aux pauvres morts et qui fait de sa vie

" Un holocauste à leur douleur.

" Il est. . . Mais qu'est-ce donc qui tombe sirr ma tête " O Ver ! est-ce un convive invite ijoiiv la fête

" Que tu vas donner sur mon corps ?

" Pour dévorer ma chair te faut-il donc un aide ? " Ne peux-tu prendre seul ce peu que l'on possède

" Dans l'avare cité des morts ?

" On dirait une larme, une larme brûlante,

" Qui tombe sur mon front. Une voix gémissante-

^' Descend de là haut comme un chant.

" Ah ! ma mère, c'est toi, dont la tendresse sainte- " Vient répandre à la fois tes larmes et ta plainte

" Sur le tombeau de ton enfant.

" O larme de ma mère, " Petite goutte d'eau, " Qui tombes sur ma bière " Comme sur mon berceau ;

" O fieur épanouie

" De l'amour maternel,

" Par un ange cueillie

" Dans les jardins du ciel ;

" Larme sainte et pieuse, *' Fille du souvenir, " Perle plus précieuse " Que les trésors d'Ophir;

^' Echo divin de Pâme,

^' Baume consolateur,

*' Versant comme un dictame

*' Tous les parfums du cœur ;

" O source de délices " Qui tombe avec le soir, " Entr'ouvant les calices " Des fleurs où nait l'espoir ;

'" Larme douce et bénie, -'' Toi, que ma mère en deuil, *' Des hauteurs de la vie "** Verse sur mon cercueil :

" Ali ! coule, coiile encore " Sur mon front pâle et nu ; " Eeste jusqu'à l'aurore *' Bonheur inattendu !

" Ma tombe solitaire, " Où le ver accomplit " Ce terrible mystère " De l'éternelle nuit,

" Maintenant arrosée *' Par ces larmes du cœur, " Comme sous la rosée " S'épanouit la fleur.

" Dans ses ombres profondes, " Yoit briller, pour un jour, " Ces deux flammes fécondes, " L'espérance et l'amour.

" Si tu savais, ma mère, " Comme il fait sombre et noir " Dans cette horrible bière " Où la brise du soir,

"" Xi l'aurore vermeille, *' Ne s'en viennent jamais *' Porter à mon oreille ■" La chanson des forets.

^' Dans cette solitude, ^' Mon Dieu ! comme il fait froid !

" Comme ma couclie est rude, ^' Que mon lit est étroit !

'•^ Cette nuit sans étoile, ^' Lourde comme du plomb, *' Qui m'entoure d'un voile ** Sans fin comme sans nom ;

"Ce ver impitoyable

" Qui vient me mordre au cœur

'^' Dont le rire eifroyable

" Me glace de terreur ;

" Puis, cette plainte immense " Ces accents surhumains, *' Qu'une même souftVance *' Arrache à mes voisins.

Î34: LES SOrRî:ES CANADIENNES. -

" Oui, tous ces maux sans nombre, " Ces réseaux de douleurs, " Ont de ma fosse sombre " Fait un gouffre d'horreurs,

" Cette effrayante bière, " Pleine d'affreux secrets, " Tes larmes, ô ma mère, " Vont en faire un palais."

LE YEE.

*' Décidément, ô mort ! tu devais, dans la vie, " Voir bien souvent Phébus le blond

" Descendre te verser des flots de poésie, " Et de lauriers couvrir ton front.

" Pour qu'une goutte d'eau, courant en étourdie, " Qui tombe et vient tu ne sais d'où,

" T'inspire un pathos long comme une tragédie, " Tu dus être ou poète ou fou.

" Ces beaux rêves du cœur qui, là-haut sur la terre, " Ont tant d'attraits et de beauté,

" Quand on est près de moi se brisent comme un verre " Au choc de la réalité.

" Oui, quand la vie encor, circulant dans tes veines, " T'apportait les hymnes du soir,

" Tu pouvais, quelquefois, dans tes douleurs humaines " Voir passer un rayon d'espoir.

" Mais au moment suprême où la mort vint te prendre, " T'emporter dans ses bras osseux,

" L'Espoir ne voulut pas avec elle descendre " Dans mon palais mystérieux.

" Si cette fleur du ciel qu'on nomme l'Espérance " Sur les tombeaux peut se cueillir,

" Jamais dans le séjour de l'éternel silence " On entend ses feuilles frémir.

" Xon, cette goutte d'eau, ce n'est pas une larme " Que verse l'amour maternel,

" Et <pii vient soulever avec un divin charme " Le voile qui cache le ciel.

" Non, cette goutte d'eau, ce n'est pas cette aumône " Qu'on donne à ceux qui vont mourir,

" Xi cet élan du cœur qui tresse une couronne " Avec les fleurs du souvenir.

336 LES SOmÊES CANADIENNES,

" Ce n'est quW allié que la terre m'envoie " Pour hâter ta destruction,

" La terre qui partage avec moi chaque proie " Et qui prend la }Xirt du lion.

" Quand tu voyais encor le ciel dont les étoiles " Te jetaient leur douce clarté,

" La terre à tes regards se découvrait sans voiles ^' Dans sa splendeur et sa beauté.

'' Egoiste et cruel, ta main insoucieuse

" Cueillait tous les fruits de son sein,

" Sans même remercier la mère généreuse " Qui te donnait l'air et le pain.

'' Aujourd'hui c'est son tour ; ta sombre créancière " T' enserrant dans ses bras profonds,

" Où tu dors enchaîné dans cette fosse amère, " Va te reprendre tous ses dons.

" Ta chair, qui retenait ton âme prisonnière " Et voilait ce divin flambeau,

^ Ta chair dont elle fut l'origine première,

" Ta chair, ta honte et ton fardeau ;

Oui, ta chair maintenant sans force et sans défense

" Et pleine de corruptions, Elle en fera bientôt la nouvelle semence

" Qui doit féconder ses sillons.

" Sur le champ du repos quand la brise sereine " Vient souffler dans l'ombre des nuits,

" Elle emporte en passant cette poussière humaine *' Qui doit se transformer en fruits.

" Quand au pied de Tautel la douce fiancée " Vient courber son front virginal,

" C'est peut être du cœur de sa sœur trépassée *' Qu'est fait son bouquet nuptial.

" La terre par la mort sans cesse rajeunie " Voit passer fleurs et nations,

'' Ainsi Dieu l'a voulu ; de la mort naît la vie " Comme l'épi sort des sillons.

" Et moi-même, le Ver, oui, moi-même, le Maître, " Devant qui tremble toute chair,

" La mort me saisira, puis elle fera naître

" De mon cadavre un nouveau ver."

LE iior.T.

" Comme moi tu mourras ! Quoi! la Mort, notre reine, " Aussi t'écrasera sous sa main souveraine

" Comme le fruit sous le pressoir î " Qui nous dira jamais, clans ce morne royaume, " Du cadavre du ver ou de celui de l'homme

" Lequel est plus horrible à voir ?

'• Eh bien ! poursuis ton œuvre, ô Ver ! et que ta bouche, " En torturant ma chair de sa lèvre farouche,

" Mette bientôt mes os à nu.

" Oui, dévore ma chair sans trêve et sans relâche, " Et pour hâter la fin de ton aifreuse tâche

" Cherche et trouve un aide inconnu.

" J'aspire maintenant à devenir poussière, " Et je veux échanger les ombres de ma bière

" Contre le jour et sa splendeur; " Et porté par le vent dans cette humble vallée " Où pleure chaque jour ma mère désolée

" Je veux devenir une fleur.

'^ Pensant toujours à moi, quand sous le vent feuillage " Où sa main conduisait les pas de mon jeune âge,

" Ma mère reviendra s'asseoir, " La pauvre fleur qui fut Tobjet de sa tendresse, " En sentant son regard, frémira d'allégresse

" Comme les bois aux chants du soir.

" Et sa pieuse main, sur ma tige posée,

" En sentant sous ses doigts les gouttes de rosée

" Frémir d'amour et de bonheur, " M'ajoutera peut-être aux lys, aux immortelles " Qui forment ce bouquet qu'aux fêtes solennelles

" Elle offre à l'Autel du Seisrneur.

" L'autel où j'apportai l'innocence bénie

" De mon cœur jeune et pur, cette fleur de ma vie

" Alors sans tache et sans remord, " Où les anges chantaient les hymnes de l'aurore, " Oui, cet autel verra ma pauvre mère encore

" Ofirir cette fleur de ma mort."

Page 1