‹ Promenade de trois mortsChapitre 4 sur 6 · LE VER · texte numérisé non relu

LE VER

" Et que m'importe à moi que ta froide poussière " Frémissante au souffle du vent,

" Se transformant en fleur aille aux pieds de ta mère " Porter son parfum odorant ?

" Ton cadavre est mon bien, ton cadavre est ma vie, " C'est mon orgueil et ton tourment ;

'' C'est la fleur de la mort, la fleur épanouie, " Qui doit me servir d'aliment.

3i0 LES SOIRÉES CANADIENNES.

" Irai-je en un instant, comnie un homme prodigue, " Briser l'objet de mon amour,

" Et i3our te contenter me donner la fatigue " De te dévorer en un jour ?

" Oli I je sais mieux jouir des biens que Dieu m'envoie ;

" J'aime à déguster mon bonheur.

*' Je prendrai chaque jour une part de ma proie

" Pour mieux en goûter la saveur.

" J'aime à te voir souffrir quand ma bouche cruelle " Torture et dévore ton flanc,

" Comme le tigre fauve aime à voir la gazelle " Trembler sous son regard sanglant.

'^ Le cri de ta douleur est doux à mon oreille.

" J'aime tes grincements de dents, ^^ Comme aux beaux jours de mai la forêt qui s'éveille

" Aime les hymnes du printemps.

" Dans ce sombre royaume *' Dont moi seul suis le roi, " Cette chair qui fut l'homme *' Est toute entière à moi.

" C'est mon bien, ma conquête î

" A moi sou œil de feu,

" A moi sa uoble tête,

" Ce clief d'œuvre de Dieu !

^' A moi son corps superbe, " Sou corps aux bras nerveux " Qui cueillaient le brin d'herbe " Et mesuraient les cieux.

" A moi sa lèvre iière !

" A moi son cœur profond, " Dont les biens de la terre " Ise trouvaient pas le fond.

" Oh î l'homme me méprise, " Moi, l'humble vei'misscau, " Et pourtant je le brise " Comme un faible roseau.

" L'homme toujours oublie *' L'iuexorable loi " Qui veut, après la vie, " Que le Ver soit son Roi.

342 LES SOIRÉES CAXADIEXXES.

" Trop longtemps, sur la terre, " Il sème sous ses pas " Un sillon de misère " Qu'il ne soupçonne pas.

^' Pour chasser de son âme " Un remord trop cuisant, " Pour ranimer la flamme *' D'un amour expirant.

*' Souvent ses mains funestes " Brisent ces deux bonheurs, '' Ces deux rayons célestes, " Les oiseaux et les fleurs-

** Douces fleurs embaumées ^' Souriant au ciel bleu !

" O fleurs I ô fleurs formées " D'uu sourire de Dieu I

"" Oiseaux, troupe bénie, " Orchestre éblouissant, *' Pe la lyre infinie *' Echo pur et charmant ;

" Yoix qui semblez descendre " Du palais dWviel,

" L'ange pour vous entendre " Se penche au bord du ciel ;

" Yoix de la haute sphère, " Oiseaux harmonieux, " Qui portez à la terre " Un souvenir des cieux ;

" Fraîches fleurs où Fabeille " Vient cueillir sa moisson, " Dont l'aurore vermeille, " Répète la chanson ;

" 0 créatures frêles, " O vous que ce tyran *' Dans ses serres cruelles " Etouffait en riant.

" Moi, dans ce monde étrangt> " Qu'on nomme le tombeau, " Seul, aujourd'hui je venge " Et la fleur et l'oiseau.

5i4 LES SOIRÉES CANADIENNES.

" Cet homme dont le crime " Fut le pi-emier berceau, " Est ici ma victime " Et je suis son bourreau.

" Sombres Toix de la terre, " Clairons du désespoir, *' Cris plaintifs de la bière, " Spectres morues du soir ;

" Fanfares infernales " Des damués rugissants, " Qui montez en spirales " Du fond des lacs brûlants ;

" Lyres de la vengeance, " Orchestre de l'enfer, " Célébrez l'alliance " Du cadavre et du Yer."

LE MORT

" Spectres !... Enfer !... Damnés !... Rêve-t-on dans la tombe ? " Est-ce un cri du vautour dévorant la colombe

" Qu'il vient d'arracher à son nid ?

" L'œil de Satan semblait étinceler dans l'ombre " Quand s'élevait ce chant inénarrable et sombre

" Comme un cauchemar infini.

" O Ver I d'où viens-tu donc ? Quelle mère impossible *' Pour la première fois a vu ton œil horrible

" S'ouvrir aux ombres de Thorreur ?

" Sentinelle placée au seuil de la souffrance, " As-tu pour mission de chasser l'espérance

" Et de me garder la douleur ?

^' Es-tu né seulement pour semer l'épouvante, '• Les angoisses sans nom dans la fosse béante

" Qui nous reçoit après la mort ?

" Montes-tu de l'enfer ? descends-tu de la terre, " O maître souverain de ce lieu de misère,

" Où jamais la douleur ne dort ?'*

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