CHAPITRE VIII
La Nouvelle-Orléans. — Aspect. — Visite à une sucrcrie. — L’esclavage. — Liberia,
Nouvelle-Orléans, 18 janvicr.
Il cest difficile d'être plus désappointé que je ne l’ai été en voyant la Nouvelle-Orléans à travers la neige ct le brouillard; mais, au bout de deux heures, je me promenais par uu beau soleil dans les rues de la ville. Elle à ce caractère uniforme que présentent toutes les cités de l'Union au nord et au midi, sans grande différence, ce que, au point de vue de l’art, on pourrait appeler absence de caractère. Une affiche que je rencontre me prouve bien que je suis à la Louisiane et non dans la Nouvelle- Angleterre. Cette affiche annonce en grosses lettres une vente de terres et d'esclaves, comme si c’était deux choses de même nature. L'un des esclaves à vendre est donné pour idiot; vendre un idiot! C’est seulement en arrivant à la Levée que j'ai cu
age.
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 151 le sentiment de la vie commerciale de la Nouvelle. Orléans. Le spectacle qui s'offre à moi m'étonne même après New-York. Un vaste espace s’étend entre la ville et le grand fleuve; cet espace est couvert de tonneaux, de balles de coton, et traversé en tous sens par des charrettes au galop qui emportent les marchandises ou reviennent à vide en chercher d’autres. Ces charrettes sont conduites par des noirs el traînées par des mules, ce qui me présente l’aclivité du commerce dans une grande ville américaine sous un nouvel aspect. À New-York, le mouvement se répand le long des deux quais qui enserrent la ville; ici, 1l se concentre sur une place immense; on peut l’embrasser d’un coup d'œil. : Cette place est limitée, d’un côté par la ville, de l'autre par l'arc du Mississipi, sur lequel sent rangés côle à côte une multitude de grands bateaux à vapeur, dont les énormes cheminées s'étendent à perte de vue comme une longue colennade dressée sur les eaux. À chaque instant, un de ces bâtiments part ou arrive, emportant une foule qui accourt, ou débarquant une foule qui se précipite. Agitation incessante et immense, flux ct reflux d'hommes, de femmes, de charrettes, de chevaux, qui vont de la ville au fleuve ou du fleuve à la ville, débouchant par loutes les rues ou se dispersant dans toutes les
152 PROMENADE EN AMERIQUE, directions, — c'est à travers ce tumulte, cette cohue grouillante, que m'est apparu le Meschacebél Notre hôtel est lui-même une curiosité. Il renferme une vaste enceinte circulaire que surmonte une coupole, et qui pourrait être une église. Cette enceinte sert de Bourse, et on y fait les ventes publiques. Les chambres de l'hôtel n’ont point de sonnettes; les sonnettes sont remplacées par un appareil électro-magnétique : en appuyant sur un bouton, on interrompt le courant, et le chiffre de la chambre, qui est reproduit sur un tableau placé dans le vestibule, disparaît; un timbre est frappé en même “temps; l'œil ct l’oreille des garçons, toujours aux aguets, sont avertis à la fois, et le chiffre continue à être absent du tableau jusqu’à ce qu’on l'ait replacé. En ce pays, non-seulement la science est appliquée à l’industrie, mais on l’emploie aux offices les plus vulgaires. Au lieu de tirer le cordon d’une sonnette, on fait jouer une pile de Volta !
Nous trouvons la cuisine meilleure que dans tous les autres hôtels américains : dernier signe de la tradition française dans un pays qui la voit s’effacer tous les jours davantage. Il y a dans la salle à manger des tables séparées où l’on peut s'établir sans être obligé de s'asseoir à son rang le long de ces
stte ha-
JnLe selle pusonareil ton, \amns le nême s AUX tinue it rest apffices
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 155 tables de réfectoire usitées partout ailleurs aux États-Unis. Notre petit groupe français jouit beaucoup de cet arrangement, plus favorable à la conversation et qui permet, ce qu'interdisent en général les mœurs américaines, d’être entre soi.
Le soir, nous sommes al'és voir le Prophète.
Nous avons eu un certain plaisir à entendre chanter en français. L’opéra m'a semblé meilleur qu’à New-York. Dans les loges, on retrouvait aussi la France dans la toilette et dans la tournure de femmes. Quelques-uncs nous ont offert de charmants types à demi parisiens, à demi créoles. Paris, le Paris du moins des théâtres du boulevard, était représenté en outre au parterre, d’une manière assez fâcheuse, par des jeuncs gens mal élevés et bruyants qui troublaient le spectacle de leurs rires et de leurs quolibets, lesquels, malheureusement pour notre amourpropre national, étaient en français.
Les principaux objets de la curiosité d’un voyageur en ce pays sont l’esclavage et le sucre, deux choses qui se tiennent intimement; il faut donc aller voir des sucreries ct des esclaves. Notre bonne forlune nous a fait rencontrer dans M. Roman, ancien gouverneur de la Louisiane, un homme très-éclairé qui veut bien nous conduire lui même à sa sucrerie et nous cn faire voir en même temps quelques au-
tres plus considérables que la sienne. La sucreric de M. Roman est située sur le bord du Mississipi, à une vingtaine de lieues de la Nouvelle-Orléans. Nous nous embarquons sur un des plus grands bateaux à vapeur qui sont rangés le long du fleuve, et nous partons, par un froid assez vif, pour la plantation
de M. Roman.
22 janvier.
Me voici donc sur un de ces steamers du Mississipi, si célèbres par leurs explosions et les désastres qu’elles ont causés. On me racontait hier celle qui, au moment du départ, fit sauter un bâtiment ct lança, comme une mitraille, ses débris, qui allèrent tuer un particulier dans un café. Tous les jours on trouve, en lisant le journal, le récit de quelque accident de ce genre. Hier, le même numéro contenait la relation de trois désastres, et tous trois sur l'Ohio et le Mississipi. C’est principalement sur ces deux fleuves que le danger des voyageurs est grand. Ce qui l’augmente beaucoup, c’est la témérité des capitaines. Dans ce pays où l’indépendance individuelle à tant d'avantages, elle offre bien quelque inconvénient. Le gouvernement ne fait presque rien pour garantir la sûreté des voyageurs; c’est à eux de s’enquérir de Ja qualité des bateaux à vapeur et
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peur et
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 155 de la prudence des capitaines‘. Celle-ci n’est pas toujours très-grande. L'un d'eux fit à mon ami, M. Gustave de Beaumont, une réponse que je citerai, parce qu’elle est caractéristique, et que je tiens de celui à qui elle fut adressée. « Votre machine est bien mauvaise, dit le voyageur au capitaine d'un bateau à vapeur sur l'Ohio. — Oui, monsieur, répondit celui-ci avec un grand flegme. — Et combien de temps comptez-vous vous en servir encore ? — Jusqu'à ce qu’elle crève (till it bursts). » Sans cesse, ct ceci n'est pas non plus une petite cause d'accident, il s'établit des luttes de vitesse entre les bateaux qui voyagent en même temps sur le fleuve. Au lieu de s'opposer à cette dangereuse folie, les passagers très-souvent la partagent et excitent l’amour-propre du capitaine, déjà trop disposé à une joute sottement périlleuse. On a vu jusqu’à des femmes, possédées de cette frénésie, donner pour alimenter le feu tout ce qu'elles se trouvaient porter avec elles d'objets combustibles. Si l’on n’exposait que sa vie par ces gentillesses, ceux qui l’es-
‘ Jl y a une amende à payer quand on se sert d’une machine qui n’a pas été inspectée. Le capitaine d’un navire à vapeur quittait le port sans avoir rempli ces formalités : les inspecteurs arrivent et veulent empêcher le départ. Le capitaine, qui prenait le large, jette à terre un sac de 600 do]lars, montant de l'amende, et s'éloigne. Deux heures après, il avait sauté avec son bâtiment.
liment assez peu pour la jouer ainsi seraient bien les maîtres de la risquer, et personne ne se permetlrait de l’apprécier plus qu’eux-mêmes; mais, quand on songe qu'ils exposent en même temps plusieurs centaines d'existences qui peuvent être plus précieuses que la leur, on ne saurait trouver d’expressions assez sévères pour blämer cette gloriole coupable. Le mal est devenu si grand, qu'il ne peut manquer de provoquer le remède. À l'heure qu’il est, la moilié des bâtiments à vapeur construits dans la vallée du Mississipi depuis vingt ans ont été détruits, soit par le choc d’autres bâtiments, soit par suite d’explosion".
Toute la journée a été consacrée à visiter la sucrerie de M. Roman et celles de deux de ses voisins. Un charmant intermède de ces visites aux établissements sucricrs, c’étaient nos promenades à travers les beaux jardins des plantations. J'ai vu, pour la première fois, plusieurs arbres des tropiques et un oiseau moqueur en cage. À diner, J'ai mangé de la confiture de goyave. Le soir, j'ai été dans une savane, où je me suis embourbé jusqu'aux genoux;
1 En 1849, sur 1,656 bâtiments à vapeur, 736 avaient péri, dont G81 par explosion, et 45 par suite de collision. En 1851, le chiffre total était de 4,590. Ce chiffre a êté établi par le représentant qui a présenté au congrès
un bill pour la sûreté de la vie des voyageurs sur les bateaux à vapeur (Galignani Messenger, 27 juillet 1852). Le bill a été adopté.
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 157 mais c'élait une savane, cela console un peu. Une sucrerie est à la fois une exploitation agricole et une entreprise manufacturière. Îl est toujours curicux de suivre tous les degrés par où passe une malière brute pour être transformée en un obicl utile; de voir, par exemple, d’affreux chiffons, réduits en sale bouillie, devenir un papier éblouissant de blancheur. Ici le point de départ est encore plus éloigné, et le chemin encore plus long, d’une bouture de canne fichée en terre jusqu'à un pain de sucre parfaitement raffiné. Ce qui m’intéressait davantage, c’est que la culture de la canne et la fabrication du sucre sont liées à une question d’humanilé, le maintieñ ou l'abolition de l'esclavage. En effet, le sucre est le grand ennemi de l’émancipation des noirs. La nécessité du travail esclave pour la production avantageuse de cette denrée, dont l'usage est universel, est un des principaux arguments qu’on allègue en faveur de l'esclavage. Nulle autre culture ne peut réclamer, autant que la culture du sucre, le travail forcé des noirs, comme une condition indispensable. En Virginie, parexemple, où la principale culture est celle des céréales, l'esclavage n’a pas de raison d’être, et j’ai entendu des planteurs de cet État déplorer sincèrement son existence. Le coton cest cultivé en Sicile, à Malte,
; en Grèce, aux Indes orientales; le café, à Ceylan, à Java, à Sumatra; le tabac, dans une grande partie de l'Europe", De plus, aucun de ces produits ne demande les efforts et la fatigue qu’exigent le sarclage, l’abatage de la canne et toutes les opérations qui transforment le suc de ce végétal en sucre, opérations qui doivent s’accomplir rapidement pendant un certain temps de l’année et sans interruption, ce qui surtout est mis en avant pour établir la nécessité du travail esclave. On a besoin, dit-on, de nègres esclaves pour faire croître et recueillir la canne, pour en manufacturer le produit, et eux seuls peuvent supporter Île travail si cur de l’abatage en plein soleil. D'abord, :ce travail ne peut-il être rendu moins pénible? Depuis que j'ai vu si bien fonctionner la machine à moissonner, je ne saurais m'empêcher de me demander si on ne pourra em-
| ployer aussi une machine pour abattre la canne. Mais admetlons que cet espoir soil un rêve : ce qui n'en est pas un, ce sont les avantages que peuvent procurer aux producteurs de sucre, pour se passer
d'esclaves, la division du travail agricole et du tra-
4‘ Le sucre lui-même est produit sans esclaves au Mexique, dans les colonies anglaises et françaises, depui: l'abolition de l'esclavage. Quand je serai à la Havane, j'examinerai si celle abolilion a 6té aussi funeste à ces colonies qu'on le dit souvent.
PROMENADE EN AMERIQUE, 170 vail manufacturier, le perfectionnement des procédés et l'emploi des machines. Ici, les hommes les plus compétents me viendront en aide : ils diront, comme ils l’ont fait dans plusicurs ouvrages estimés, que le moyen de réussir sans esclaves, c'est de diminuer les frais de production, et surtout, — pour n'avoir pas besoin d'une masse d'hommes réunis sur un point, dans un temps donné, et condamnés pendant ce temps à des efforts extraordinaires, — de séparer la culture de la fabrication, d'établir, comme on l’a déjà essayé dans nos colonies, des usines centrales, vraies manufactures de sucre, auxquelles les planteurs envoient leur canne". La condition de tout perfectionnement, c’est la division du travail; l'enfance de l’art, c’est la réunion dans les mêmes mains des industries les plus diverses. Le sauvage fait sa cabane et son vêtement, et le comble de la civilisation, c'est que dix personnes concourent à fabriquer une épingle. Le planteur esten même temps manufacturier, négociant, agriculteur, mécanicien, chimiste. Pourquoi ne pas séparer ces industries? Toutes y gagneraient, et d’abord l’industrie agricole. La culture de la canne demande un soin délicat. M. J. Léon, auteur d’un
1 Annales Maritimes, Revue Co'oniale, 5° série, xxxu° annéc, &. AV,
ouvrage récemment publié en Angleterre, compare un champ de cannes à une pépinière de jeunes arbres où le travail attentif ne peut être remplacé par la force brute. Il conseille l'établissement de cultures peu étendues, très-soignées, dont les produits seraient portés à un manufacturier qui, concentrant ses soins et ses capitaux sur la fabrication seule, pourrait y introduire l'emploi des procédés les plus savants, des machines les plus perfectionnées. L'amélioration des procédés est en effet ce qui contribuera le plus, en augmentant le rendement en sucre et par là les bénélices, à dispenser les planteurs d'employer le travail esclave. Déjà de grands progrès ont été faits en ce sens : on a remédié, par exemple, à la perte produite par un feu vif et très-prolongé, en faisant la cuite dans le vide, ce qui permet d'opérer l’évaporation à une température moins élevée. Le liquide, soustrait en partie, par la production d'un vide incomplet, au poids de l'atmosphère, se vaporise plus rapidement, et la liqueur sucrée n'a pas le temps de se détériorer. L'appareil le plus parfait est celui qu'a imaginé M. Derosne et qu’a perfectionné un Américain, M. Rillieux. Malheureusement, des renseignements que j'ai recueillis dans le peu de sucreries que j'ai visités, il semblerait résulter que cet appareil n'a
pas produit jusqu'ici tout ce qu'on attendait; il est lort coûteux, se dérange facilement, et alors il est très-difficile à réparer. Un planteur, qui avait fait venir de Paris avec l'appareil un mécanicien pour le tenir en bon état, n’a pu cependant y parvenir, Tout en constatant ces mécomptés, je pense qu'ils ne doivent pas décourager; le temps pourra y remédier, et de semblables difficultés de détails sont inhérentes à tous les perfectionnements nouveaux. Les Hollandais ont, à ce qu’il semble, su tirer un meilleur parti de ces appareils dans leur colonie de Java. En 1846, il existait à Java sept usines à sucre fonctionnant par l: méthode de Derasne et Cail; l'installation de chacune a coûté environ 500,000 forins (925,000 francs), dont le gouvernement n’a pas hésité à faire l’avance”". Ce qui doit soutenir l'espoir des fabricants de sucre de canne, c’est ce qui s’est passé pour le sucre de betterave. Accueilli d’abord par le doute et la raillerie, puis atteint en France par la protection accordée au sucre colonial, il a su profiter du mouvement scientifique européen au centre duquel il était placé, et il a perfecüonné ses procédés de manière à pouvoir lutter contre les désavantages de la position qui lui était
1 Annales Maritimes, Revue Coloniale, 5° série, xxxi année, t. HI, p 016.
faite. A l'origine, on ne tirait de la betterave qu'un dixième du sucre qu'elle contient ; aujourd'hui on est parvenu à en tirer les huit dixièmes”, tandis qu’on n'obtient guère qu’un tiers du sucre que là canne renferme”. On voit que la fabrication du sucre de canne a encore de grands progrès à faire en imitant le progrès d’une industrie rivale. Fas est et ab hoste doceri.
Comme les travaux de la sucrerie sont interrompus parce que le suc des cannes est congelé par le froid extraordinaire de la saison, je ne verrai pas aujourd’hui travailler les esclaves. Tout ce que j'apprends de leur sort me fait croire qu’en général il n’est pas très-rigoureux. On me montre l'infirmerice où un médecin attaché à l'exploitation vient chaque jour visiter les nègres malades. Il ÿ à pour les enfants de vraies salles d’asile : cette invention touchante de la charité européenne avait été devancée dans les habitations des possesseurs d’es- 3 claves. Tout en approuvant ces soins, on ne peut s'empêcher de songer qu'ils ne sont pas désinté-
* Péligot, Rapport adressé à M. l’amiral Duperré sur des experiences relatives à la fabrication du sucre de canne, 1845, p. 91.
* Les fabricants de sucre obliennent tout au plus de la canne 8 ou 6 pour À 400 de sucre brut, ct 2 ou 5 de mélasse, tandis que cette plante contient o 18 pour 100 de matière sucrée. Péligot, sur la Composition chimique de da canne à sucre de la Martinique, 184, p. 25.
PROMENADE EN AMERIQUE. 145 ressés, qu'ils ressemblent un peu trop à ccux qu'un propriétaire intelligent donne à son bétail. L'intérêt bien entendu du planteur est de conserver et de soigner ses nègres. Soit, mais cela ne suffit point pour les défendre d’un travail forcé et de mauvais traitements qui ne vont pas jusqu’à les tuer. Je crains que les calculs de l'intérêt ne soient pas une protection bien efficace pour les vieillards qui ne peuvent plus servir. On m'a montré, il est vrai, de vieux nègres qui paraissaient jouir assez comfortablement de leurs invalides; mais ils devaient ce bien-être à l'humanité des propriétaires. Peut-on compter toujours sur celte humanité, surtout si les propriétaires se trouvent dans la gêne ou la détresse? Il y a chez nous des exemples de vieux chevaux qu'on laisse paître jusqu’à leur mort, bien qu’ils soient hors de service; mais il y en a beaucoup d’autres qu'on use sous les coups jusqu’à ce qu'ils ne soient plus bons qu’à être abattus. En somme, l'intérêt des maîtres me semble offrir à leurs esclaves une garantie insuflisante. Eh! mon Dieu, si les hommes suivaient toujours leur intérêt bien entendu, cembien de mal de moins sur la terre! Mais la passion du moment ne nous fait-elle pas oublier sans cesse ce qui serait notre véritable intérêt? Et puis la vie morale, le dévelopnement
intellectuel, comment les concilier avec l’esclavage? La loi défend d'apprendre à lire et écrire aux esclaves, et punit le maître s'il désobéit. Cette loi n’est éludée que pour les noirs attachés au service personnel, parce qu’on trouve qu'il est commode qu'un domestique sache écrire ses comptes; en général, clle est rigoureusement observée. Oter à l'homme les moyens de cultiver son intelligence, c'est plus que lui ravir un sens, c’est mutiler son âme. Du moins n'interdit-on pas aux esclaves toute communication avec les ministres de la religion. M. Roman, qui est catholique, etre sa plantation aux prêtres pour instruire ses n°7, ieur apporter les consolations et les secours de son culte, ct même il ne repousse pas les méthodistes qui se présentent. C’est quelque chose; mais est-ce assez? J’ai beau faire, beau chercher à être de sangfroid dans une question si grave : les inconvénients de l’esclavage sous sa forme la plus adoucie révoltent ma raison autant que mon cœur. Et puis, quand il n’y aurait que cet odieux préjugé de la peau’,
Ce préjugé commence à diminuer quelque peu. On m’u parlé d’un homme de couleur fort habile en certaines parties de l’industrie sucrière. On avait besoin de lui dans une plantation : il a mis pour condition à ses services qu’il dinerait avec ceux qui les réclamaient. Grand embarras à ce sujet. Enlin voici, après mûre délibération, le parti qu’on a pris. Les vieux parents n'ont voulu entendre à rien ct ont préféré diner dans leur cham-
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 145 qui poursuit ses victimes de génération en génération là même où le signe de la race a presque entièrement disparu, condamne des femmes remarquables par la blancheur de leur teint à partager le sort des gens de couleur, et les repousse de la société dans le vice‘! Ici une question se présente : Ÿ a-t-il ou n’y a-t-il pas quelque chose de fondé dans le préjugé contre la race nègre? Cette race, qu’on vendait déjà du temps d’Hérodote, estelle à quelques égards distincte de la race blanche et inférieure à elle? Disons d’abord que la solution de cette question n’a rien à faire avec la justification de l'esclavage, car on n’a pas encore reconnu que les gens bornés doivent être les esclaves des
‘gens d’esvrit. De plus, la différence des races n’est
pas du même ordre que celle qui distingue les espèces animales entre elles, puisque les unions des noirs et des blancs sont fécondes et donnent des produits féconds. L'unité humaine a été défendue par les plus grands anatomistes et l’est aujourd’hui par M. Flourens et par M. Isidore Geoffroy Saint-
bre; les jeunes gens, plus esprits forts, se sont mis à table avec l’homme de couleur. Ce petit fait indique un progrès.
t Du reste, la classe des Aspasics quarteronnes diminue, nous assuret-on, à la Nouvelle-Orléans En mème temps que les Irlandais dépossèdent à coups de poings les noirs libres de leurs fonctions de portefaix, les {rlandaises font une concurrence: victoricuse aux belles de sang mêlé.