CHAPITRE IX
Un bal à la Nouvelle-Orléans. — M, Riddell, — Antiquités égyptienres. — M. Gliddon. — Alphabet chéroqué. — Delta du Mississipi.
Après ma visile aux sucreries, nous sommes venus passer quelques jours à la Nouvelle-Orléans. Ces jours ont été remplis fort agréablement. Nous avons retrouvé avec plaisir l'opéra français et la société française. Un bal chez M. Siidell est ce que
j'ai vu jusqu'ici de plus parisien en Amérique. Dans trois salons se pressait un monde fort brillant. Une
certaine grâce créole se remarquait chez plusieurs des belles danseuses que j’admirais : le mélange du sang français ct du sang anglo-saxon avait produit de très-beaux résultats. Au premier élage nous attendait un souper fort convenablement servi. Malheureusement on n’avait pas compté sur le froid extraordinaire de cette année, et l’on gelait dans l'escalier; car on ne peut s’aviser d’avoir des calorifères sous une latitude qui mûrit la canne à sucre. À cela près, on eût pu se croire dans une élégante
maison de laris, si ce n’est que tout le monde parlait anglais. L'anglais est la langue de la société à la Nouvelle-Orléans. Tous les habitants d’origine française savent notre langue; mais on m'assure que leurs enfants commencent à n'apprendre que l’anglais.
La Louisiane a au congrès un représentant francais de naissance : c’est M. Soulé, réfugié politique de la Restauration, qui a épousé avec une grande violence les passions du Sud. Champion véhément, dans le congrès, de l’esclavage et de la conquête, M. Soulé y est éloquent en anglais. Les traces de la France s’elacent rapidement dans la Louisiane, et, bien qu’un quartier de la Nouvelle-Orléans soit presque exclusivement occupé par une population d’origine française, la nationalité américaine, qui . gagne chaque jour, ne tardera pas à faire disparailre ces restes d’une nationalité étrangère. Les Romains ne transformaient pas à ce point les peuples qu'ils soumettaient par les armes, car on a des preuves que dans l'empire romain diverses populatons conservèrent l'usage de leur langue jusqu'aux derniers temps de la domination impériale. On pourrait plutôt comparer ce travail d’assimilation et d'absorption volontaire qu’exercent les États-Unis à linfiltration de la civilisation grecque dans toutes
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 155 les parties du monde où elle pouvait atteindre, et cette infiltration mème était moins prompte. Ïl faut pourtant qu'il y ait une grande puissance dans des institutions et des mœurs auxquelles rien ne peut résister,
Je ne trouve pas à la Nouvelle-Orléans la même vie intellectuelle, le même mouvement scientifique qu'à Boston, à New-York, à Philadelphie. Cependant on y fuit en ce genre de louables efforts, et non sans succès. Le Medical collection contient une suite d'imitations anatomiques en carton, qu’on à fait veni: de Paris, J'y «1 vu aussi quelques curiosités, entre autres un cochon né avec une trompe, parce que la mère pendant sa grossesse avait été effrayée par un éléphant : c'était avoir l’imagination bien vive pour une truie. Un physicien, M. Riddell, s’est occupé de ces animaux microscopiques si curieux dont les dépouilles presque imperceptibles ont furmé des montagnes. En véritable Américain, qi cherche à tout faire par lui-même, M. Riddell a construit son microscope de ses propres mains, sauf les verres, qui sont de M. Spencer de New- York. Encore en celà fidèle au caractère national, M. Riddell m’a assuré que, si les savants français élaient supérieurs aux savants anglais et américains, M. Spencer l’emportait sur tous les fabri-
cants d'instruments d'optique, soit de la France, soit de l'Angleterre. J’ai quelque peine à le croire. Chez M. Riddell se trouvait un botaniste qui habite les bords de la Rivière Rouge, à l’ouest du Mississipi. Hier il n’y avait là que des sauvages, aujourd'hui il y a des botanistes. J’ai assisté à un cours de chimie que fait M. Riddell. Le sujet de la leçon était le chlore. Ce hasard m'était heureux, car j'avais là encore un intérêt de famille, mon père ayant le premier reconnu un corps simple dans ce gaz qu'on regardait comme un corps composé et qu’on appelait acide muriatique oxygéné. A la détermination de la vraie nature du chlore se rattachait, comme on sait, toute une révolution dans la théorie chimique fondée par Lavoisier. J'ai entendu plusieurs fois mon père me raconter que sa conviction sur ce point avait précédé toutes les autres, et combien il avait fait d'efforts, on peut le dire, avec un désintéressement d'amour-propre vraiment admirable, pour engager plusieurs savants français à adopter cette vérité nouvelle. Tous ceux qui l'ont connu rendront témoignage à cet amour de la vérité pour eile-même qui était chez lui une passion : peu lui importait d’attacher son nom à une découverte; ce qui lui importait, c'était que la découverle fût faite.
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M. Riddell a mis à notre disposition avec beaucoup d’obligeance une voiture pour aller visiter un point intéressant, le Schell-road, route dont les malériaux sont fournis par une coquille fossile qui se trouve là dans une prodigieuse abondance. Après avoir vu le Schell-road, nous avons suivi le bayou Saint-John. On appelle bayou des canaux qui coupent en tous sens le pays. Les environs du bayou Saint-John offrent un aspect singulier. Le caflal se prolonge à travers des roseaux Jaunâtres ; derrière des groupes de palmettos s'élèvent des arbres toujours verts; sur le premier plan sont d’autres arbres dépouillés de leurs feuilles; des voiles glissent sur le canal. C’est un peu la Hollande, mais près du tropique. Les marais Pontins, quand Horace les traversait en bateau, devaient assez ressembler à cela, L'effet général du paysage est triste; mais ce paysage a un cerlain charme : de jolies maisons apparaissent parmi les pins, les cyprès, les orangers ct les magnolias; le ciel est doux et pâle. Arrivés au bord du lac Pontchartrain, nous sommes dans la solitude et comme au bout du monde; mais on voit à quelque distance plusieurs steamers dont les cheminées fument et qui sont prêts à s'éloigner.
Je ne m'attendais pas à trouver l'Égypte à la Nouvelle-Orléans. Presque au moment de partir,
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j'ai appris que M. Gliddon venait d'arriver, et j'ai pu assister à l’ouverture de son cours sur les antiquités égyptiennes. M. Gliddon a résidé longtemps au Caire, et après s'être mis au courant des travaux qu’a créés en Europe l'impulsion donnée par le génie de Champolhon, il a entrepris de faire connaître ces travaux à ses compatriotes. M. Gliddon a parcouru toutes les grandes villes des États-Unis en enseignant les principes de la lecture des hiéroglyphes, et en exposant les résultats de la science à un auditoire qui se renouvelait partout où le professeur portait son enseignement nomade. On ne croirait pas que la curiosité des Américains à l’endroit des hiéroglyphes et des momies aït pu faire une existence honorable à M. Gliddon. C’est pourtant ce qui est arrivé. J’ai assisté ici à la première leçon de ce propagateur zélé d’une science qui m'intéresse, et j'ai eu un vrai plaisir à le connaître personnellement. La salle du cours était tapissée de dessins et de peintures qui représentaient les principaux objets sur lesquels roulera l’enseignement de M. Gliddon. L’assemblée était nombreuse; beaucoup de dames y figuraient. Le professeur à exposé devant cet auditoire très-attentif les premiers éléments de la lecture des hiéroglyphes. Cette exposition a été très-favorablement accucillie.
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J'ai eu moi-même, grâce à M. Glhiddon, à me louer de la bienveillance de ses auditeurs. Le professeur ayant bien voulu me nommer parmi ceux qui s’étaient occupés de ces études à propos de l'inseription de l’île de Philé, découverte par M. Lepsius, et dont j'ai rapporté une empreinte, le public a applaudi. Quand je prenais avec M. Durand l’empreinte d’une inseripüon égfptienne dans File de Philé, je ne m’imaginais guère qu'un jour il en serait question devant moi sur les rives du Mississpi.
J'ai trouvé aussi à la Nouvelle-Orléans des renseignements sur un autre système d'écriture à quelques égards aussi intéressant que les hiéroglyphes. Je veux parler de l'alphabet ou du syllabaire inventé dans ce siècle pour écrire la langüe des Ghéroqués, F/auteur de cette inveñlion, qui suppose une sorte de génie, était, par son origine, aux trois quarts Européen; car son père était blanc et sa mère de sang mêlé. Du reste, c'était un vrai sauvage. Il fut frappé de surprise en voyant que les blancs mettaient la pensée dans une lettre, et médita longtemps sur ce fait, qui lui semblait extraordinaire, Il ne s’éleva pas à l’idée de la décomposition complète des sons dont un mot est formé, qui est l'alphabet, et s'arrêta à la distinction des syllabes.
C’est un premier pas dans l'analyse des sons auquel plusieurs péuples se sont arrêtés : les Japonais, par exemple, qui sont loin de manquer d’inteiligence. Notre Indien mit un an pour arriver à celte idée d'attribuer un signe à chaque syllabe, et alors l’exécuta en un mois. Il se servit d’un abécédaire anglais qu'il possédait pour composer deux cents caractères, qu'avec le secours de sa fille il réduisit à quatre-vingts. Ses compatriotes commencèrent par se moquer de ses efforts. Il écoulait, ne répondait rien, allumait sa pipe, mettait ses lunettes et reprenait son ouvrage. Il essayait sa méthode avec sa fille, tantôt lui, tantôt elle lisant ce que l'autre avait écrit. Alors les Chéroqués reconnurent l'utilité de sa découverte, et lui donnèrent une grande fête nationale. Six ans après la découverte, en 1830, la moitié d'entre eux savaient lire. On à imprimé en caractères chéroqués l'Évangile, différents livres de piété, et un journal hebdomadaire tiré à 200 exemplaires.
C'est que les [Indiens sont très-capables d’être civilisés, et auraient pu l'être si on eût pris le temps de le faire, au lieu de se hâter de les déporter et de
les exterminer. M. Houston, qui avait passé dix ans parmi les Creecks, disait à M. de Toqueville qu’en È
vingt-cinq ans le gouvernerent pourrait les civili-
et bé- Se fille