CHAPITRE X
Aspect de la Havane. — Charme du climat. — La fièvre jaune. — Établissements utiles,
En vue de Cuba, 30 janvier 1852,
J'ai laissé derrière moi tout ce qui ressemblait à l'hiver et aux frimas. Sur ma tête est le ciel des tropiques. À l'horizon, je vois les montagnes de Cuba au lieu des côtes plates du continent américain. Il me semble que j'ai passé de la Mer du Nord à la Méditerranée. Une chaude lumière baigne les contours gracieux ct hardis des rivages bleuâtres qui se déroulent devant mes regards. Le soleil va se coucher derrière les sommets enflammés; l’un d’eux se dresse là-bas comme une pyramide lumineuse dans une vapeur d'or. Le bateau se hâte, car il faut être arrivé à l’entrée du port de la Havane avant la nuit pour pouvoir aborder ce soir. Les Espagnols ont gardé les précautions prudentes du passé : les pilotes ne sortent point après le coucher
l'ROMENADE EN AMERIQUE. 169 du soleil, et, comme les compagnies d'assurance ne répondent de rien si l'on ne prend un pilote, nous n’essayerons pas d'entrer sans être munis de ce secours et de cette garantie. Îl en résulte que, bien qu’il fasse encore jour, comme le soleil est couché depuis dix minutes, nous emploterons la nuit à nous promener en vue de la ville. S'il s'agissait d'entrer dans un port des États-Unis, les choses ne se passeraient pas ainsi; mais nous avons quitté le pays de la liberté et de l’audace, nous sommes retombés sous l’empire des règlements. Du reste, la nuit est superbe, l'air d’une extrême douceur; seulement il est impatientant d'aller et de venir en présence du phare pendant douze heures, comme un soldat en faction marche devant sa guérite.
31 janvier.
Nous entrons de grand matin dans cette rade de la Havane, qu'on dit la plus belle rade fermée du monde. En effet, elle s’enfonce au pied des collines qui la dominent, et va tourner derrière la ville, présentant ainsi l'abri le plus parfait qu'on puisse imaginer. Ces collines sont verdoyantes, tapissées de fleurs jaunes; en quelques endroits, des groupes de palmiers s’inclinent sur leurs flancs. A droite, la ville s’étale avec ses maisons blanches ou colo-
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riées et ses quais magnifiques. Une petite barque nous porte à terre. À peine débarqué sous un immense hangar, qui s'étend sur tout l'emplacement où s’opèrent le chargement et le déchargement des navires et qui avertit des ardeurs du climat, je me trouve au milieu d’une cohue bruyante, dans laquelle domine la population de couleur. Ces hommes à demi nus font voir des épaules, des bras ct des poitrines qui sont souvent d’une grande beauté de forme; on dirait des statues vivantes d’ébène ou de bronze. Leur travail s'exécute au milieu des cris, des rires et des chants; ils jouent et se culbutent comme des singes. Une singularité me frappe : durant cinq mois que j'ai passés aux États-Unis, je ne me souviens pas d’avoir entendu un seul ouvrier chanter en travaillant. Le peuple américain est trop sérieux et trop appliqué pour se donner ce genre de distraction. Sur la terre des hommes libres, tout s’accomplissait en silence. Voici des esclaves, et ils chantent. Certes je n’en conclurai pas qu’ils sont plus heureux; inconiestablement ils sont plus gais, mais la gaieié n’est pas le bonheur. Je trouve aussi des oisifs, des gens qui regardent travailler et ne travaillent pas, des flneurs, ce qui est rare en Angleterre et inconnu aux États- Unis.
En nenrrneernnrnrme…
La Havane offre cette particularité, qu’elle a l'aspect d’une ville espagnole avec un mouvement commercial qui rappelle les villes des États-Unis. Après avoir remarqué en passant cette scène animée, nous entrons dans des rues en général assez étroites, bordées de maisons de pierre, ce qui m’est nouveau et agréable. Mes yeux commençaient à se lasser de cette éternelle ville à larges rues se prolongeant entre des maisons de briques, et que sous différents noms je rencontrais partout. Les églises ne sont plus bâties sur ce même modèle de faux gothique ou de grec plus faux encore qu’élève aux États-Unis un art sons originalité et sans caractère. Ce n’est pas que ce que je vois soit bien remarquable comme architecture : c’est le genre espagnol du dernier siècle, un peu lourd, un peu surchargé: mais je retrouve de la physionomie et de la variété, des monuments qui ne sont pas d’hier et qui disent quelque chose. Les maisons blanches ou peintes en bleu, en vert, en rose, en jaune, offrent un aspect bariolé qui étonne d’abord le regard, mais qui le réjouit. Partout des toits plats en terrasse à la manière de l'Orient. Des vases de faïence coloriée sont placés au bord de ces terrasses et se détachent avec élégance sur le ciel. Ce ciel est splendide; les hommes portent des pantalons blancs, beaucoup
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