‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 32 sur 75 · ER · texte numérisé non relu

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entreprennent l'exploitation d’une sucrerie manquent des capitaux nécessaires : ils empruntent et payent avec les produits; mais c’est une rude affaire d'emprunter dans un pays où le taux légal de l'intérêt est à 12 pour 100. En général, les choses se passent ainsi : le marchand d’esclaves,' qu’on appelle l’importateur de noirs, en avance un certain nombre au planteur sur la promesse d'être remboursé par Jui. Des fournisseurs avancent de même les aliments des esclaves. Un incendie dans la plantation suffit pour causer à l’emprunteur un grand embarras; aussi beaucoup de planteurs sont-ils gênés et hors d’état d'employer des proccdés qui pourraient augmenter la production et permettre ainsi de se passer du travail esclave. : On sait que l’Angleterre a cherché à remplacer dans ses colonies les esclaves qu’elle avait émancipés par des engagés malais ou chinois. De même à Cuba on a fait venir depuis quelque temps un assez grand nombre de Chinois, et on s’en trouve bien; ils supportent la fatigue continue de l'époque de la roulaison comme les nègres. Quand on a voulu les frapper, ils ont résisté et n’ont pas consenti à reccvoir des coups de fouet; mais on a nommé un chef parmi eux qui leur donne des coups de bâton, et ils acceptent. En effet, le bâton est dans leurs mœurs;

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l'énumération des coups à recevoir remplit tout leur code pénal, et forme l'ensemble de leur législation criminelle. Les Chinois commencent à connaître les chemins de l'Amérique; on sait à quel point ils abondent en Californie ; déjà ils occupent un quartier de la ville de San-Francisco, où ils ont bâti une pagode. Le jour anniversaire de la déclaration de l'indépendance américaine, ils ont figuré avec leurs étendards, sur lesquels étaient peints des dragons, dans la procession civique en l’honneur du congrès et de Washington.

Un argument a été mis en avant contre l'emploi des esclaves dans l’île de Cuba, et je le reproduis ici sans me prononcer sur sa valeur, mais avec le désir qu’il soit bon. L’abolilion de l'esclavage pourrait, à quelques égards, être favorable à la culture générale de cette île. Les plantations de sucre absorbent tous les capitaux, car les plantations de café sont de plus en plus abandonnées, par suite de la concurrence du Brésil et de Java. Peut-être l'ile gagnerait-elle à une culture plus variée de produits tels que le maïs, le blé, le cacao, qui, comme le tabac, n’ont nul besoin du travail esclave.

Enfin il est un adversaire puissant de l'esclavage, le plus puissant de tous peut-être, la betterave. La première chose à faire par les abolitionistes, ce sc-

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rait de ne jamais mettre un morceau de sucre dans leur thé, ou, s'ils n’ont cette vertu, au moins de se servir toujours d’un sucre différent du sucre de canne. Aux États-Unis, l’on fabrique et l'on consomme chaque année une assez grande quantité de sucre d'érable; mais, bien que très-suffisant pour l'usage, le produit de l'érable ne vaut pas celui de la canne, tandis que le sucre de betterave est identique au sucre de canne, et pourrait lui être substitué sans nul inconvénient pour les consommateurs.

Le Diario, journal du gouvernement, après avoir raconté, d’après l’Economist, tous les progrès qui ont été accomplis en Europe dans la production du sucre de betterave, s’efforce de se dissimuler à luimême et de déguiser aux autres les craintes que lui fait concevoir pour le sucre colonial la rivalité du sucre européen. Îl tâche de se rassurer en disant que dans les pays très-peuplés on n’abandonnera pas à la betterave le terrain destiné aux céréales, que les gouvernements désirent maintenir l’existence du sucre colonial, que la zone où croît la betterave cst limitée. On pourrait opposer aussi aux chances d’envahissement du sucre de betterave la nécessité d’avoir sous la main le combustible et l’engrais. Malgré tout cela, la France, la Belgique,

l'Allemagne, offrent encore un beau champ de bataille. Le Diario termine par cette conclusion où perce un certain effroi à travers un langage qui veut être confiant : « Sans nier que la betterave ne soit une rivale terrible pour la production sucrière des tropiques dans de nombreux marchés de l'ancien monde et dans les plus importants d’entre eux, il n'y a pas cependant de raisons suffisamment fondées de prophétiser avec assurance qu’elle en conquerra bientôt et absolument le monopole. »

On voit que la sécurité du sucre de canne n’est pas très-grandr; j'avoue que je suis peu attendri sur son sort et peu touché de ses inquiétudes. Que la canne soit remplacée par la betterave, ou, si elle veut échapper à ce destin, qu’elle s’ingénie comme son ennemie, que sa production devienne plus économique en se simplifiant et se perfectionnant : dans les deux cas, un coup aura été porté à l'esclavage, et des millions d’êtres humains ne seront plus dégradés pour que nous puissions manger des confitures et boire de l’eau sucrée.

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