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CHAPITRE XII

Culture du tabac, son histoire, — Mécontentement de la population de Cuba, — Mauvais gouvernement de la métropole. — Projets des États- Unis sur Cuba, — Départ pour le Mexique.

On ne saurait venir à la Havane et passer sous silence le tabac, qui a fait la célébrité de cette ville. J'y suis pour ma part aussi peu disposé que qui que ce soit, et je recueille avec empressement le plus de documents qu’il m'est possible sur la culture, la préparation du tabac et son histoire.

Le tabac est en général cultivé par de petits propriétaires qui se livrent à ce travail minutieux en famille, ce qui est la meilleure condition pour que l1 plante atteigne toute la perfection de son développement; puis le tabac est acheté par des courtiers qui parcourent l’île, et vendu à des négociants de la Havane; ceux-ci préparent ces cigares si renommés qu’on fume ou qu'on croit fumer dans toutes les parties du monde. Les chemins de fer, ca se multipl'isnt dans l'ile de

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PROMENADE EN AMÉRIQUE, 207 Cuba, augmenteront les bénéfices des petits planteurs en les soustrayant à l'impôt que lvent sur eux les courtiers ambulants, et en leur permettant d'envoyer directement les feuilles de tabac à la Havane ou dans les autres villes. Il est certain qu'il se fume en Europe beaucoup de cigares qui portent le nom de eclle capitale et qui ont une tout autre origine.Cependantil faut reconnaître quede médiocres cigares peuvent venir réellement de Cuba. Il y a pour le tabac, comme pour le vin, des crus, des qualités diverses. Le vin de Suresne est français aussi bien que le vin de Bordeaux, et il arrive à la Havane, des différentes parties de l’île, des feuilles de tabac qui sont loin de se valoir.

Il se produit dans le monde environ 574 millions de livres de tabac, dans lesquels Guba ne figure que pour 10 millions. Les États-Unis en fournissent 219 millions, et l'Europe 156, dont la Russie 21 millions, la France 20 millions, et l’Allemagne plus de 40 millions. Quant à la consommation, l'Allemagne tient encore le premier rang parmi les États européens ; sa consommation en tabac s'élève à nne valeur de 45 millions de livres sterling, celle de l'empire britannique à 21 millions. Chose singulière! il paraît qu’eu égard à la population, c’est la nation anglaise qui fume le plus, la mas fuma-

dora, dit la statistique havanaise que j'ai sous les 1. | yeux. La France, qui a presque le double d’habiot lants, n’y figure que pour la moitié, c’est-à-dire | pour une valeur de 10 millions. L'Espagne fume très-peu de tabac de Cuba, car il est frappé à son entrée dans le royaume d'un droit assez élevé. C’est un des gricfs de Cuba.

La consommation du tabac augmente rapidement partout". On sait que chaque année en France la perception de l'impôt sur cette matière donne un produit plus considérable. En Angleterre, on a importé pour la consommation près de 4 millions de livres de plus en 1852 qu’en 1851 *. À New-York, on dépense moins pour le pain que pour le tabac”. Il faut remarquer que, conformément au principe démocratique, les cigares de luxe y sont frappés de | droits assez forts, et sont par conséquent un peu chers, tandis que le tabac commun y est au contraire à bas prix.

C'est un fait bien curieux que l’usage universel dans le monde de cette plante, dont on ne connais- ‘ De 1826 à 1849, en 23 ans, l'exportation du tabac en feuilles de là Ë Havane a triplé, celle des cigares a presque quadruplé. à

* En 1851, 27,855,255 livres; en 1852, 51,049,654 livres. (Galignani's Messenger, 2 août 1852.) 5 En 1858, on dépensait dans cette ville pour le pain 3,495,050 dollars. k

et pour le tabac, 3,650,000 dollars. (American Almanack, 1858.) — Cette différence n'a pu qu’augmenter depuis.

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sait pas l'existence il ÿ a trois cent cinquante ans. Depuis lors, tous les peuples ont adopté la coutume de fumer, coutume dont l'empire est, comme on l’: remarqué, plus vaste que ne le fut jamais l'empire romain. Cette habitude presque universelle du monde civilisé est, il faut bien le reconnaitre, originairement une invention de sauvages. Les peuple: de l’antiquité ne l'ont pas connue; l’on sait seulement que les Thraces respiraient la fumée du chanvre, fumée enivrante sans doute, car c’est du chanvre qu’on tire le hachich aux propriétés exhilarantes. L'usage du tabac semble avoir été général parmi les nations américaines; les antiquités de l'Ohio nous ont prouvé qu’il existait dans la vallée du Mississipi au moins cinq cents ans avant la découverte du nouveau continent. Jacques Cartier le trouva en vigueur au Canada, et Cortez au Mexique. C’est à Haïti et dans l’île de Cuba qu’on l’a observé pour la première fois; et, chose remarquable! les naturels de cette île prédestinée connaissaient déjà le cigare, car ils fumaient des feuilles de tabac roulées. Du reste, l'historien Oviedo est aussi sévère pour cet emploi du tabac que pourraient l’être aujourd’hui ses plus mortels ennemis. « Les Indiens de cette île, dit-il, parmi leurs mauvaises habitudes,

ont une coutume particulièrement détestable, qui TU. 14

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est d’aspirer des fumées qu'ils appellent tobaco", et qui leur font perdre le sentiment. » Évidemment c’est une exagération des effets narcotiques du tabac. « Et ils font cela, poursuit le même auteur, -avec une herbe qui, à ce que je puis croire, a la qualité d’un poison. » Le même auteur nous apprend que les Indiens cultivaient le tabac dans leurs jardins. De son temps, l'usage de fumer n'était pas encore adopté par les Européens; il en parle avec mépris, et ajoute que les nègres seuls y avaient recours pour se délasser*.

C’est aussi dans l'île de Cuba qu’on voit paraître pour la première fois l'habitude de prendrele tabac par les narines. L'usage de priser s’y montre à côté de l'usage de fumer. On se servait, d’après le témoignage d'Oviedo, d’un tube bifurqué; on insérait dans chaque narine une des deux extrémités de la fourche, et on humait ainsi le tabac en poudre. M. le docteur Roulin a vu près du fleuve Méta un Indien faire arriver ainsi dans son nez une poudre appelée yopo.

! Tobaco ou Tobacco était le nom du roscau percé à travers lequel les Indiens d'Haïti aspiraient la fumée; ils appelaient le tabac cohoba ou cohobba. C'est par confusion que le nom du tuyau de pipe a été transporté à la plante. Telle est la véritable origine du mot tabac, qui ne vient point, comme on l’a dit souvent, du nom de l’île de Tabago.

* La première nouvelle de la pipe fut apportée en Europe l’an 1498,

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Les Mexicains fumaient après diner la pipe et le cigare; ils se pinçaient le nez pendant cette opération, apparemment pour ne rien perdre de la fumée qu'ils avalaient souvent. La fumée du tabac était chez les peuples de race mexicaine, comme chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, une chose sacrée. Elle joua un rôle dans les cérémonies du sacre de Montezuma, et, sur un bas-relief du Yucatan, on voit deux hommes offrant à une sorte de croix la fumée d’un cigare, comme le major Long a vu les Omahwas dans la vailée du Mississipi, quand ils ont rencontré et tué des bisons, fumer en action de grâces avant d’y toucher, disant : « Maître de la vie, voici de la fumée. »

Les Indiens de la Virgimie croyaient que le Manitou (l'esprit) résidait dans la fumée de tabac. Chez les Natchez, le prêtre, marchant à la tête du peuple, allait sur un tertre attendre le lever du soleil, et alors il lançait une bouffée de tabac en l’honneur de l’astre que ces peuples adoraient. Encore aujourd'hui, certains sauvages, s’ils rencontrent un serpent-sonnelte, animal qu'ils appellent leur grandpère, dirigent tout à coup vers lui la fumée de leur pipe.Peut-êtreest-ce dans l'intention de l’engourdir?

par un prêtre nommé Romano Paño que Colomb avait laissé à Haïti lors de son second voyage.

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La pipe ou, comme disent tous ceux qui croient faire de la couleur locale en employant un vieux mot français, le calumet, ne figure pas sculemen dans les conseils des Indiens et dans leurs assemblées pacifiques : il y a le calumet de la guerre aussi bien que le calumet de la paix. Quand on prépare une expédition, on fait circuler la pipe rouge, chacun en tire une gorgée, et par là s'enrôle dans l'expédition. Outre cet emploi du tabac dans les cérémonies religieuses et les délibérations politiques, les naturels de l'Amérique s’en servaient encore soit comme remède, ce que pratiquaient les Mexicains, soit pour rendre à la vie les noyés, ainsi que Diereville l'observa chez les Indiens de l’Acadie.

Le tabac a aussi son histoire dans l’ancien monde. D'abord il y fut employé comme plante médicinale. À la fin du seizième siècle, l'illustre Raleigh introduisit l’usage de fumer à la cour d’Angleterre. On raconte que son domestique, lui voyant une pipe allumée à la bouche, crut qu’il brlait et lui jeta un seau d'eau sur la tête. On rapporte aussi qu’un jour Raleigh décida la reine Élisabeth à limiter et fit fumer une pipe à Sa Majesté. On ajoute qu'Élisabeth ayant parié avec lui qu'il ne pourrait peser la fumée qu’il produisait, Raleigh compara le poids

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 215 du tabac avant l'opération et après : il détermina ainsi celui de la fumée exhalée, et la reine, admirant cette analyse, qui peut-être n’était pas trèsrigoureuse, dit à l’illustre voyageur, après avoir payé le pari, qu’il était le premier qui cût fait de l'or avec de la fumée. Élisabeth ne manquait jamais une occasion de se montrer bel esprit. Jacques I" n’imita point l’indulgence d’Élisabeth pour ce goût nouveau, et, bien que fondateur de la Virginie, dans laquelle le tabac était la culture presque unique et même servait de monnaie pour solder les appointements des employés civils et des ministres anglicans, il écrivit contre une habitude qu'il détestait un livre auquel il donna pédantesquement le titre grec de Misocapnos (ennemi de la fumée). Jacques ne fut pas le seul souverain qui se montrât hostile à l’usage de fumer. Cet usage fut interdit en Russie sous peine de mort; il le fut également dans la Nouvelle-Angleterre. En Turquie, les sultans, à l’instigation des muphtis; en Chine, les empereurs de la dynastie des Ming proscrivirent le tabac comme en Russie les tzars, et en Amérique les puritains. Ceux-ci comparaient la fumée de la pipe à celle qui s'exhale du puits de l’abîme, et pendant l’horrible immolation des prétendues sorcières appelée la tragédie de Salem, une des victimes ayant allumé

sa pipe sur l’échafaud, on s'écria : « Voyez comme elle est entourée des flammes et de la fumée de l'enfer! » Cromwell, malgré son puritanisme, ne s’interdisait point cette jouissance. On raconte mème que, pendant ses incertitudes au sujet du titre de roi qu’il était tenté de prendre, il se faisait apporter des pipes et une chandelle; puis, après avoir fumé abondamment, il revenait à la grande affaire.

L'usage de priser a inspiré aussi quelques scrupules. Le pape Urbain VIII excommunia ceux qui useraient du tabac dans les églises. Clément XI, plus indulgent, restreignit l'interdiction à l'église de Saint-Pierre. Ainsi le tabac, qui chez les indigènes du continent américain faisait partie du culte, que les natifs de l'île de Cuba tenaient, au dire d’Oviedo, pour une chose sainte, était à Boston, à Constantinople, à Rome, une chose profane. On assure même'qu’un candidat à la canonisation fut privé des honneurs de la sainteté, parce que l’avocat du diable prouva qu'il avait la coutume de priser. D’autres papes, il est vrai, se montrèrent moins rigoureux et consacrèrent l’usage de la tabatière en y puisant eux-mêmes. L'un d’eux ayant présenté la sienne à un chef d’ordre qui refusa en répondant * « Saint-père, je n’ai pas ce vice, » le

pape, justement mécontent de la forme de ce refus, lui dit : « Si c'était un vice, tu l’aurais. »

On sait que la pipe en Allemagne et en Hollande, en Espagne le cigare et surtout la cigarette, sont depuis longtemps un besoin universel. En France, l'usage de fumer fut jusqu’à ces derniers temps le propre des marins et des soldats. On le vit par intervalles se glisser passagèrement dans le beau monde, mais à titre de fantaisie et de débauche, durant l’époque de la Fronde, et au dix-huitième siècle, sous la Régence. Aujourd’hui cet usage est si répandu qu’un homme de la génération actuelle qui ne fume pas est presque une exception. Cette coutume, inconnue avant la découverte de l’Amérique, a fait en trois siècles littéralement le tour du globe, et, à travers tout l'Orient, où elle est plus générale que partout ailleurs, est remontée jusqu’à la Chine. On à de la peine à s’imaginer les Orientaux sans chibouk et sans narguilé; cependant il est

certain qu'ils ne connaissaient rien de semblable avant Colomb.

* Un fait remarquable prouve que l'usage de fumer n’est pas tris-ancien en Orient : c’est que dans les Mille et une Nuits, dont la dernière rédaction parait être du seizième siècle, et où les mœurs orientales sont peintes avec une merveilleuse fidélité, il n’est jamais fait mention de la pipe. On n’y voit pas non plus figurer le café. Aujourd’hui le tabac et le café sont devenus des besoins si impérieux pour les Turcs, que pendant lo

Un usage aussi universellement adopté doit avoir | sa raison d'être dans l’effet légèrement narcotique du tabac, dans son action sur le système nerveux. pi x Il n’est permis qu'aux matelots à bord de trouver un plaisir dans le goût du tabac mâché. Pour tous | ceux qui fument, ce n’est pas ce goût, fort dés- (TE agréable en lui-même, qui constitue l’attrait; c’est évidemment l'effet moral et intellectuel que le principe narcotique contenu dans le tabac produit sur le cerveau, et par suite la disposition rêveuse qu’il communique à la pensée. Excitée et reposéce tout ensemble, bercée vaguement, elle semble onduler et s’exhaler avec la fumée qui monte ou flotte capricieusement dans les airs.

En venant à la Havane, j'étais convaincu que ce | à que l’on m’avait dit aux États-Unis du mécontentehi: ment des habitants de l'île était au moins très-exagéré, et même que les Yankees supposaient ce mécontentement pour avoir le droit d’en profiter; | mais, depuis que je suis ici, je le vois se manifester a: à chaque instant, et cela dans toutes les classes, R depuis les plus grands personnages jusqu’à ceux dont la condition est la plus modeste. Tou. ie monde

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jcûne du rhamadan, aussitôt qu'un coup de canon a annoncé le coucher de so:cil, ces hommes à jeùn depuis son lever allument une pipe et prennent une tasse de café avant de toucher à aucun aliment.

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 217 est d’accor1 pour se plaindre de l'Espagne. « Ce qui à tué dans l’île la culture du café, me dit un riche propriétaire, c’est qu'on a frappé les farines américaines d’un droit qui en quadruple la valeur ; maintenant les États-Unis portent leurs farines au Brésil et en rapportent du café. » Une dame ajoute, à propos des fêtes qu’on va célébrer pour l’accouchement de la reine : « Elles seront bien tristes. » Voici comment la conversation s’engagea entre moi et un créole très-honorable que je me dispenserai de nommer. Nous parlions législation, cet il m’apprenait que l'Espagne songe à se donner un code. « Mais, ajouta-t-il vivement, il n’y aura rien de semblable pour Cuba. Notre île est bonne pour payer des impôts d'importation et’ d'exportation qui montent, l'un dans l’autre, à 55 pour 100. L'Espagne trouve toujours moyen de tirer de nous quelque argent : voilà tout ce que sait faire notre gouvernement; si vous voulez, nous vous le donnerons à bon marché. En ce qui concerne la justice, il y a une amélioration. On a supprimé les épices des juges, ils ont 5,000 piastres d’appointements (25,000 francs). Aussi ce ne sont plus eux qui font trainer les procès; ce sont les employés inférieurs qui maintenant l:s rendent interminables. Du moindre clerc, souvent d'un simple expéditionnaire

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dépend le sort des parties. Dans la justice criminelle, point de contradiction des témoins. On n'est pus l présent à leur déposition ; on peut seulement, pour sa satisfaction, les voir jurer. Toutes les questions sont faites par écrit, et on y répond de même. Cela forme un dossier dont on lit un extrait aux juges. Les jugements sont incroyables. L'autre jour, un avocat avait deux procès. Il se croyait sûr de gagner

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