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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 39 unique dans le monde, d'un palais ouvert à la démocralie, de cet hommage à l'enfance pauvre, souvent trop négligée. Ceux qui, dans nos villes d'Europe, mendieraient sur le pavé ou joueraient dans le ruisseau, dorment ici sous un toit de marbre; mais c’est un excès. Là où le peuple règne, il ne faut pas gâter les enfants du souverain, et Henri IV ne s’est point mal trouvé d'être élevé avec les pe: lits paysans du Béarn.
J'ai visité le collége de Girard le jour où j'avais visité le pénitencier. Les deux édifices sont peu éloignés et forment un singulier contraste : l'un triste et morne avec ses murailles hautes et grises comme une forteresse féodale ; l’autre riant et magnifique, avec ses colonnes de marbre blanc, comme un temple de Délos : et au dedans, là des coupables emprisonnés moins encore entre des murs que dans la solitude et le silence, comptant une à une toutes les heures qui se ressemblent, parce qu’elles n’ont pas de physionomie, comme se ressemblent les visages voilés d’une procession de spectres; ici d’heureux enfants tirés d’une humble demeure pour vivre dans un palais, et tels que je les ai vus pendant leur récréation du soir, remplissant ce magnifique séjour de leurs joyeux rires, de leur gaieté d’oiseau, puis allant dormir d’un frais som
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meil dans de petits lits blancs à quelques pas de ces condamnés qui ont été aussi des enfants rieurs et insouciants. Et ces enfants si heureux, mais qu’on prépare peut-être mal à la société dans laquelle ils doivent vivre... si lun d’eux allait un jour habiter la cellule muette et s’étendre sur la rude couche des condamnés de Cherry-Hill!
J'aurais aimé à prolonger mon séjour dans cette ville; mais le temps, qui s'était adouci, a tourné brusquement à un froid très-vif. Comme le motif principal, sinon le but unique de mon voyage, est d'échapper à Phiver, qui est partout mon ennemi, je suis obligé de fuir vers Washington, d’où je ne tarderai pas à gagner la Caroline du Sud et la Louisiane. Il n’y a pas de pays au monde où les changements de température soient plus brusques et les contrastes plus extrêmes qu’aux États-Unis. New-York a, l'été, la température de Naples, et l'hiver, celle de Copenhague. Dans tout le nord des États-Unis, on passe presque sans transition d’une journée douce à une journée glacée. À Rome, la distance entre le maximum de chaleur et le maximum de froid est de 24 degrés; à Salem, dans la Nouvelle- Angleterre, elle est de 51 degrés. Ces alternatives soudaines de chaud et de froid doivent durcir et tendre la fibre des Américains du Nord : c’est ainsi
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 09 qu’on trempe l'acier. Hippocrate avait déjà reconnu l'influence des changements brusques de température pour développer la vigueur du tempérament et l'énergie du caractère; il ajoutait : « Une telle température donne quelque chosede sauvage, d’insociable, de fougueux; car des secousses rendent l'esprit agreste et le dépouillent de sa douceur et de son aménité. » (Hippocrate, des Airs, des Eaux et des Lieux, traduction de M. le docteur Darembery, deuxième édition, p. 565). Si l'on reprochait aux Américains quelques-uns des défauts attribués ici à l’action d'un climat semblable au leur, ils pourraient l'invoquer pour excuse, sur la foi d'Hippocrate. La chaleur des étés s'explique par la latitude : Philadelphie est à peu près sous le même degré que Naples. Les grands froids, entre autres causes, doivent tenir à ce qu'en Amérique les montagnes sont dirigées du nord au sud, et par là n’offrent aucun obstacle aux vents glacés du pôle. Avant de quitter Philadelphie, j'ai eu un plaisir que Je rêvais depuis longtemps et qui m'avait toujours échappé: j'ai enfin entendu mademoiselle Jenny Lind, le rossignol suédois, comme on dit ici !, que je suivais à la piste à travers les diffé-
? C’est le nor que donnait la rcine Ulrique-Éléonore à la belle Aurore de Kæœnigsmark,
sil PROMENADE EN AMÉRIQUE.
rentes villes de l'Union, et qui s’envolait toujours avant mon arrivée. Par bonheur, mademoiselle Lind chantait aujourd’hui à Philadelphie, la veille de mon départ. On sait quel enthousiasme elle a excité dans ce pays; il y avait pour cela plusieurs raisons, d'abord elle a un grand talent, une réputalion faite en Europe, de plus son caractère est justement respecté et son âme très-charitable. Elle a chanté en Amérique pour toutes sortes d'institutions utiles, d'écoles, d'hôpitaux, etc. A la vogue s’est jointe l’estime. J’ai donc été, dans une salle pleine de beau monde, entendre le rossignol. J’étais bien aise aussi d'observer le goût musical américain ; il m'a semblé que les grands airs d'opéra étaient écoutés assez froidement et que les romances étaient beaucoup plus goûtées. Une ballade suédoise a surtout eu beaucoup de succès, et le dernier vers a ravi. Mademoiselle Lind y filait avec une grâce pathétique un son mourant qu’on écoutait encore quand on ne l’entendait plus. Pour ma part, ce souvenir de Suède en Amérique me plaisait : j'aimais à prêter l'oreille encore une fois, après bien des années, aux beaux sons de cette langue, la seule mélodieuse des langues germaniques et qu’on pourrait appeler l'espagnol du Nord. Par un singulier hasard, j'avais rencontré, il y a vingt-cinq ans,
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 97 inadame Catalani à Stockholm, et je devais rencontrer mademoiselle Lind à Philadelphie.
47 décembre, Baltimore.
Impossible de m’arrèter ici. Je le regrette : tout ce qu’on m'a dit de la société de Baltimore est bien propre à m’inspirer ce sentiment; mais il fait trop froid pour un invalid, comme 6n dit en anglais, qui court après le Sud et qui s’est laissé surprendre par un lemps devenu tout à coup très-rigoureux. Je n'ai point trouvé du tout, comme le dit Volney, que le climat s’adoucisse brusquement quand on à passé la rivière Patapsco. Bien enveloppé, j'ai parcouru les principales rues de Baltimore. La ville m'a paru plus propre et plus cequette qu'aucune autre ville d'Amérique, surtout dans la partie haute, qui est une sorte de faubourg Saint-Germain. J’ai marché très-longtemps sans apercevoir une boutique. Au sommet de la colline sur laquelle Baltimore est assis sont des églises; au bas, des cheminées d'usine et des navires. Mais j'étais trop engourdi pour avoir de rien une impression très-distincte. Je partirai donc bien vite pour Washington, où d'ailleurs je veux arriver à temps pour voir les premières séances du congrès, qui vient de s'ouvrir, et avant l’interruplion des séances, qui a lieu dans les
premiers jours de janvier. Par bonheur, mademoiselle Catherine Hayes chante ce soir; le cygne d’Érin, comme on l'appelle, a ses partisans, qui l’opposent même au rossignol de Dalécarlie.
Un hasard assez heureux me procure le plaisir d'entendre ainsi, l’une après l’autre, les deux voix tant célébrées en prose et en vers dans les vingttrois États de l'Union, et en même temps me permet d’entrevoir au moins la société de Baltimore, après avoir entrevu la ville par un beau soleil et par... j'allais dire un beau froid, mais je ne conviendrai Jamais que le froid puisse être beau. J'ai trouvé la réunion de ce soir plus brillante même que celle de Philadelphie. En approchant vers le Sud, une ccrlaine élégance de manières se fait de plus en plus sentir. Je suis entré dans les États à esclaves; pour la première fois, je vois dans la salle du concert une tribune circulaire destinée aux personnes de couleur; on a raison de dire ainsi, car il n’y a pas seulement des noirs dans celte catégorie, on y trouve réunies toutes les nuances jusqu'au blanc inclusivement. Pour les connaisseurs, la descendance africaine ne s’en manifeste pas moins dans un coin de l'œil ou à la racine de l'ongle, et, quoique d’une blancheur très-pure, une quarteronne est obligée de prendre place à côté des nègres.
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Mademoiselle Hayes n’est pas une artiste de l’étoffe de Jenny Lind ; mais elle est plus nouvelle, elle est frlandaise, elle chante avec agrément les ballades de son pays, et je crois qu’elle a eu plus de succès ce soir qu'hier n’en a eu. je ne dirai pas sa rivale, car vraiment on ne peut les melire sur la même ligne. Quoique les concerts soient trèssuivis, qu’on y paye sa place assez cher, qu’on emploie dans les journaux les plus fortes hyperboles, et les mêmes hyperboles, pour célébrer des talents supérieurs et des talents médiocres, je ne crois pas que l'instinct musical soit très-développé en Amérique. Les Américains sont trop Anglais pour être musiciens. [ls font cependant beaucoup de musique; on fabrique aux États-Unis une énorme quantité de pianos, et les concerts de société y sont aussi fréquents et au moins aussi redoutables qu'en Europe; mais je ne vois pas qu’il se produise en ce pays des exécutants célèbres. Les Américains ont des sculpteurs, des peintres même; je n’ai pas encore entendu citer le nom d’un compositeur américain",
1 Je suis obligé de retirer cette assertion depuis que j'ai entendu à Rome M. Perkins, qui, après avoir passé plusieurs années en Europe à étudier les grands maîtres, est allé se mettre à la tête d’un institut musical à Boston.
On a fait quelques efforts pour cultiver la musique sacrée, Le chant d'église a été perfectionné à Boston par la Société d’Hændel et d’'Haydn; à Lowell, j'ai trouvé la musique des grands maîtres mise dans des concerts bon marché à la portée du peuple; mais, malgré tous ces louables efforts, l’organisation anglo-saxonne résiste, Il est plus facile de dételer les chevaux des cantatrices européennes et de payer un billet de concert 1,000 dollars” que d’avoir le sens musical. Heureusement on peut être un grand peuple sans cela, les Anglais l'ont prouvé; il est vrai aussi que ce sens peut se développer par l'éducation et l’exereice, nous le prouvons en France aujourd’hui. |
Les Allemands sont, aux États-Unis, la ressource des orchestres et des concerts. La musique des régiments est souvent exécutée par des nègres. La race noire est assez bien organisée pour le chant, C’est un point sur lequel les orgueilleux Yankees
‘ Dureste, on a fait plus d'un conte en Europe sur cet enthousiasme excessif des Américains pour des cantatrices ou des danseuses européennes. Mademoisclle Fanny Elssler n’a point siégé au congrès, n’a pas été portée cn triomphe par des sénateurs, et le chapelier de New-York qui a donné 10,000 francs pour entendre Jenny Lind, n'a payé, m'a-t-on dit, son billet que 50 francs. C'était une réclame pour ses chapeaux en compte à demi avec le grand entrepreneur de mystifications, Baraum, qui montrait mademoiselle Lind, lequel trouvait aussi son profit à ce pufï dont l'Europe a élé dupe.
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. ai doivent se reconnaître une infériorité vis-à-vis de ces hommes dans lesquels certains d’entre eux reconnaissent à peine des créatures humaines. Le nègre est condamné par l'esclavage ou le mépris à une condition misérable; mais il a reçu un don qui manque à ceux qui l'oppriment ou le dédaignent, la gaieté. Pour l'aider à supporter l’amertume de son sort, la Providence lui a donné le goût de la danse et du chant :
Le bon Dicu lui dit . Chante, Chante, pauvre petit.
Il est naturel de penser aux noirs le jour où j'ai mis le pied dans les États à esclaves. Chose étrange! je pars pour Washington, je vais voir le congrès et le président de la république, saluer le Capitole, et je ne suis plus dans ce qu’on appelle ici les États libres.