CHAPITRE II
VWashington-City. — Le Capitole. — Une séance du sénat. M. Houston.
Décembre 4851.
Washington est une preuve frappante de cette vérité, que l’on ne crée pas une grande ville à volonté. Pour préparer à la capitale politique des États-Unis un emplacement digne d’elle, on a détruit les arbres fort loin à la ronde, on a tracé une immense rue à l’une des extrémités de laquelle on a bâti le Capitole, où siége le congrès, tandis qu’à l’autre s’élève la Maison-Blanche, — ainsi s’appelle la demeure du président; — puis on a dirigé d’autres rues dans tous les sens, de manière à faire de la place pour une cité de deux cent mille âmes, et Washington en compte au plus cinquante mille. Moore s'est raillé de la ville en germe où l'esprit voit des squares dans les marais et des obélisques dans les arbres. La population est clair-semée sur un espace mal rempli, ce qui fait dire qu’à Washing-
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 15 ton il y a des maisons sans rues et des rues sans maisons.
Le premier aspect de cette ville m'a attristé. Au milieu d'une campagne couverte de neige, à travers laquelle le Potomac dormait comme un serpent gelé, s'élevaient dans la brume les tourelles brunes de l'institut de Smithson, établissement scientifique de forme bizarre. Les rues étaient blanchies par l'hiver, et au milieu de ces frimas grelottaient, bizarrement dépaysées, les grotesques figures des noirs, car l’esclavage existe dans le district de Colombia, soumis à l’autorité immédiate du congrès; l'esclavage est à la porte du palais de la liberté.
J'ai le bonheur de trouver à Washington dans le ministre de France, M. de Sartiges, une ancienne connaissance de Rome et d’Athènes; depuis, il a été ministre plénipotentiaire en Perse; il représente aujourd’hui l’urbanité française et l'esprit parisien auprès de la froideur américaine, et me paraît vivre en fort bons termes avec elle. Pour moi, reçu sous son toit hospitalier, je trouve que la France, et surtout une France aussi aimable que
î celle de l’ambassade, est bonne à rencontrer en tout
… pays”.
* J'ai eu beaucoup à profiter dans les entretiens de M. Boileau, aujourd'hui premicr secrétaire de la Kgation française de Washington,
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Mere.
Allons au Capitole en rendre gräce aux dieux.
Le Capitole est un monument remarquable. Bien placé sur une petite hauteur, 11 domine le cours du fleuve et une vaste plaine terminée par quelques collines. Souvenirs à part, cet horizon ne vaut pas l'horizon romain; il a plus d’étendue que de grandeur, deux choses qui ne sont pas synonymes, quoiqu'on paraisse quelquefois les confondre ici. Du côté opposé à la ville sont placées quelques sculptures de mérites divers : l'Amérique découverte par Colomb, et qui, comme on l’a dit assez plaisamment, est apparemment découverte parce qu'elle est nue; une slatue de Washington, de M. Greenough. On y placera bientôt un autre ouvrage du même sculpteur : c’est un groupe remarquable par la pensée et l'exécution, qui représente la race anglo-saxonne dominant et contenant la race indigène. J'ai vu ce groupe dans l'atelier de M. Grecnough”, à Florence, et il me semble qu’il ornera convenablement le Capitole américain.
après être entré le premier à l'École polytechnique, ce qui est assez rare pour un diplomate, M. Boileau s’est livré à une étude approfondie du bassin houiller de la Pensylvanie et de l'exploitation de ce bassin : ses entretiens sur ce sujet m'ont dédommagé de n'avoir pu faire dans le pays des mines de fer et des houilles une excursion que la srison rendait impossible.
* M. Grecnough a cessé de vivre peu de temps après ma visite aux États-Unis.
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Le dôme central du Capitole me parait trop surbaissé, trop écrasé, pour l'étendue des bâtiments latéraux. La salle intérieure placée sous la coupole est très-belle. D'un côté siége la chambre des représentants, de l’autre le sénat. Les colonnes du vestibule qui conduit à cette dernière assemblée offrent une tentative singulière et assez gracieuse d'architecture indigène; elles figurent des tiges de mais groupées en faisceau. Les chapiteaux sont formés d’épis et de feuilles de la même plante. Non loin de là, on a employé pour décorer d’autres colonnes la feuille du tabac, qui produit un effet moins heureux. Au reste, il est naturel à l’architecture d’un pays d'emprunter des décorations à la végétation de ce pays. Ainsi ont fait les Égyptiens pour le lotus et le papyrus, les Grecs pour l’acanthe, les Français, les Anglais, les Allemands au moyen âge pour le trèfle et la feuille de chou. Seulement il faut tirer un bon parti de ces imitations de la nature locale et les employer avec goût. Les cigares me semblent offrir un emploi trop satisfai-
sant de la feuille de tabac pour l'en distraire.
Je n'ai point trouvé à la chambre des représentants ni au sénat cette tenue négligée et ces habitudes grossières dont j'avais entendu parler, mais chez plusieurs orateurs une grande violence de
si PROMENADE EN AMÉRIQUE, estes, des éclats de voix immodérés suivis d'une intonalion beaucoup plus basse; en somme, pas assez de simplicité. L'auditoire était en général très-calme, et l'assemblée ne semblait point partaer les passions des orateurs. Les tribunes aussi étaient ordinairement fort tranquilles ; seulement, pendant une discussion sur Kossuth, il ÿ a eu un peu d’agitation parmi les représentants : les tribunes ont applaudi. J'ai entendu dire autour de moi: We have a french house to day (nous avons aujourd’hui une chambre française)". L'on voulait exprimer par là une certaine agitation dans l’assemblée et les tribunes; mais les chambres françaises, qui ont vu bien des désordres et bien des tumultes, n'ont rien vu qui ressemble à certaines scènes dont le Capitole de Washington a été témoin Ce n’est point, grâce au ciel, le ton habituel des séances du congrès, et pour ma part je n’ai rien remarqué de pareil. Il faut songer que les États-Unis renferment des portions encore peu civilisées. Un
1 J1 faut se rappeler qu'il s'agissait d'une chambre de 1849. Le corps législatif de 1855 n'eût point donné lieu à cette comparaison. Il est d’une tranquillité exemplaire. Un prédicateur disait : « Avant moi, dans une paroisse où je fus appelé, mon prédécesseur avait causé un grand trouble; on se pressait pour entrer, on se disputait les places: c'était un tumulte scandaleux, une agitation déplorable. Depuis que j'ai paru, tout cela a cesse, ?
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