‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 44 sur 75 · ES HE · texte numérisé non relu

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avait annoncée est retardée, peut-être de quelques semaines seulement. Il y a relâche; mais ce serait avoir du malheur que de passer un mois au Mexique sans y voir une révolution !

Restent la fièvre jaune et les brigands. On sait que Vera-Cruz est la terre classique de la fièvre jaune, comme la basse Égypte est la patrie de la peste. Heureusement pour nous, cette saison est celle où le fléau exerce le moins de ravage. Néanmoins il est toujours prudent de s'arrêter ici le moins possible. À vingt-cinq lieues de la mer, on n’est plus exposé aux atteintes de la maladie; à deux lieues de la ville, le danger est déjà beaucoup moindre ; la ville même est le lieu du monde où ce mal, qui porte, comme à la Havane, le nom lugubre de vomissement noir (vomito negro), atlaque le plus fréquemment les étrangers. Quelquefois il les frappe au passage comme une balle invisible. On a vu des voyageurs, venus de l’intérieur, traverser Vera-Cruz en chaise à porteurs, s’'embarquer sur un navire qui partait à l'heure même, et, touchés au vol, pour ainsi dire, aller mourir en mer. Aussi avons-nous retenu nos places pour demain dans la diligence de Mexico; en même temps nous les avons arrêtées pour l'Europe sur le bateau à vapeur qui partira d’ici le 7 avril, et J'ai

écrit au Collége de France que j'ouvrirai mon cours le 10 mai, bien que je parte pour Mexico et que je me trouve à environ deux mille lieues de ma chaire.

Quant aux brigands, depuis qu’ils sont devenus rares en Îtalie et en Espagne, c’est ici que les touristes doivent venir les chercher. On exagère quand on dit que la diligence est toujours arrêtée entre Vera-Cruz et Mexico : elle ne l’est que très-souvent. A en' croire une épigramme dont l’auteur est du pays, on doit, quand on voyage au Mexique, commencer par faire son testament. Cette précaution n’est point nécessaire. Îl est rare que les bandits assassinent les voyageurs qui ne se défendent point : ils se contentent en général de les voler. Aussi a-t-on soin de n’emporter que ce qui est nécessaire, de ne pas prendre avec soi beaucoup d'argent; mais il faut avoir une cinquantaine de francs pour

ne point être arrêté les mains vides, ce qui mettrait les voleurs de twès-mauvaise humeur et pourrait attirer aux voyageurs des traitements fâcheux. Ceux qui n’ont pas pris cette précaution s’en sont mal trouvés. Il y a quelques années, on lut affiché dans les rues de Mexico l’avis suivant : « Le général . des bandes, ayant été informé que les voyageurs se dispensent d’emporter une somme raisonnable avec

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eux, les prévient que ceux qui ne seraient pas trouvés porteurs de douze piastres seront bâtonnés. » Quelquefois aussi les bandits vous dépouillent et vous attachent à un arbre, ou se portent à des violences encore plus grandes. Il est donc sage d’avoir sa petite contribution toute prête, à moins que plusieurs voyageurs qui se connaissent ne s'entendent pour être bien armés, auquel cas on est rarement attaqué; mais un ou deux voyageurs qui seuls ont des armes n’imposent point à ces troupes en général nombreuses, et font courir le plus grand risque à leurs compagnons de voyage. Il faut que tout le monde soit armé, ou que personne ne le soit. Les escortes, dit-on, chevauchent en avantou en arrière, à une assez grande distance pour ne rien empêcher, et arrivent au grand galop tout juste pour voir les voleurs s’enfuir après avoir fait leur coup. Cependant il est bon d’avoir une escorte, car ceux qui la composent s'entendent souvent avec les brigands : ils leur font comprendre qu’il ne faut pas toujours arrèler les voyageurs qu’ils sont censés protéger, sans quoi on ne se ferait plus escorter, et quand on les refuse, ils avertissent les voleurs que cette fois il nya rien à ménager.

Vera Cruz, quand on y arrive par mer, n’a point le triste aspect que lui prêtait mon imagination, qui

l’associait à ce terrible vomito, lequel, avec le norte toujours en perspective pendant la traversée et les brigands aux aguets sur la route de Mexico, fait le fond de toutes les conversations qu’on peut avoir avec ceux qui sont allés au Mexique. Vera-Cruz est une ville régulièrement bâtie. Les rues sont assez larges, bordées souvent d’arcades; la propreté y est entretenue par de pelits vautours noirs qu’on rencontre à chaque pas, et qui rendent ici les mêmes services qu’en Égypte, en faisant disparaître les immondices. Leurs pattes sont garnies de plumes et ils trollinent dans les rues comme un homme qui aurait des manchettes aux jambes. Ils se perchent sur le toit des maisons, vivant en paix, ce me semble, avec tous les oiseaux, car: j'ai vu des hirondelles voleter familièrement et sans crainte autour d'eux. Îls n’aiment que la corruption. Il y a des gens qui ont le même goût que ces vautours.

C’est ici que Cortez toucha pour la première fois la terre du Mexique. À quelques lieues du point où est aujourd'hui Vera-Cruz, il jeta les fondements d’une ville qu'il nomma la Ville riche de la Croix, résumant dans cette dénomination expressive les deux sentiments qui poussaient ses compagnons aux aventures : la soif de l'or et l'enthousiasme religieux. En changeant un peu de place, la cité

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actuelle n’a gardé que la partie la plus noble de son nom.

Au sorlüir de Vera-Cruz, on trouve des sables entremèêlés de marécages dont l'aspect est triste et fiévreux autant que possible. Pour traverser ces sables la voiture est mise sur un chemin de fer, ce que l’on reconnait à ce qu’on avance plus lentement; puis on reprend la route, et huit mules vous emportent au grand galop, avec mille secousses, à travers de grandes prairies qui font penser à la campagne de Rome et à la prairie des États-Unis. La nuit était éiouffante et humide; tout à coup, au milieu de la solitude, les sons de la guitare se sont fait entendre ; — nous nous sommes arrêlés devant un rancho : on appelle ainsi les demeures des Indiens. Les ranchos sont formés de roseaux juxtaposés, ce qui les fait ressembier assez à des cages à poulets. Devant le rancho, on dansait en l'honneur du carnaval qui allait finir. J'avais ::: peu oublié le mardi-gras; c'était lui que je retronvais ainsi dans une forêt du Mexique. Somme toute, cette danse du rancho était plus curieuse que le bal de l'Opéra.

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