‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 51 sur 75 · VS · texte numérisé non relu

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taient trop approchés du poteau auquel il était enchainé, on l'a enfermé avec son ennemi dans une enceinte formée par de grandes poutres plantées verticalement, à travers lesquelles on n’apercevait que difficilement ce qui se passait. Néanmoins les spectateurs en voyaient assez pour être indignés de la couardise de l'ours, qui faisait le tour du champ clos en rasant les poutres; les coups qu’on lui donnait à travers cette muraille à jour ne pouvaient le décider à combattre. Le taureau, de temps en temps, semblait vouloir fondre tête baissée sur son lâche ennemi: puis, le voyant si humble, il dédaignait de le frapper. Enfin l'ours a perdu patience, il a jeté ses deux fortes pattes autour du cou du taureau, qui dès ce moment est resté immobile, tirant la langue, entièrement maîtrisé par cette rude étreince. La nuit est arrivée avant que rien eût été changé à la situation respective des deux combattants; mais tous les connaisseurs assuraient, en s’en allant, que l’ours certainement étoufferait le taureau.

Une autre curiosité a rassemblé la foule dans la même enceinte : c'était l’ascension non d'un aérostat à gaz, mais d’une fhontgolfière soutenue par la dilatation de l'air échauffé. C’est l'enfance du ballon, et il faut aller à Mexico pour trouver, au mi-

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 277 lieu du dix-neuvième siècle, cette forme antédiluvienne d’un voyage aérien.

J'ai peu de chose à dire des mœurs mexicaines. 11 faudrait vivre plus longtemps dans ce pays pour avoir une opinion fondée à cet égard. La vie de Mexico a été peinte dans le très-agréable livre de madame Calderon. Les scènes de l’intérieur, l’existence aventureuse qu’on mène dans les portions à peine civilisées du pays, ont été dans la Revue des Deux Mondes l'objet d'une série de tableaux et de récits attachants qu’on m’assure iei ne pas manquer de fidélité. L'auteur de ces récits vient de finir tristement sa vie dans les flammes qui ont consumé le bateau à vapeur l'Amazone, sur lequel il s’était embarqué pour aller en Californie‘.

J'entends dire que les Mexicains ne sont pas trèssociables, qu'ils sc mêlent peu aux étrangers, quoique les négociants européens épousent souvent des Mexicaines. Ce que je sais, c’est que M. Levasseur m'a mis en relations avec des hommes fort distingués et fort aimables. J'aurai l’occasion de parler bientôt de M. Ramirez et de M. Lacunza. Jai vu aussi chez notre ministre M. Carpio, sénateur, et, ce qui vaut mieux, poële mexicain, qui à chanté

1 M. Gabricl Ferry de Bellemare. Voyez ses études sur le Mexique dans la Revue des Deux Mondes, — du 15 avril 1846 au 15 septembre 1849.

le Mexique, dont les vers ont de l'élévation, de l'ampleur et cette majestueuse harmonie de la poésie espagnole qu’on ne saurait égaler dans aucune langue vivante. M. Olagibel, avocat distingué et membre de la chambre des représentants, a été pour moi d’une obligeance rare. Sa bibliothèque, qui serait remarquable partout, et où se trouvaient deux Murillo, à été mise par lui à ma disposition de la manière la plus complète; j'étais même autorisé à m'y établir et à y travailler en son absence. Entouré de livres sur le pays, des meilleures éditions des classiques anciens et de tous les chefsd'œuvre des littératures modernes, je me sentais à la fois au Mexique et en Europe. Il en était de même durant mes agréables et instructives conversations avec M. Olagibel. Tout le monde n’est pas aussi « néen à Mexico. Un homme instruit, du reste, et très-considéré, m’a demandé un jour si le vin de Champagne ne venait pas de la campagne de home.

Les femmes mènent une vie tout orientale; la promenade, le bain, la sieste, l'amour, occupent leurs moments. Le luxe est poussé ici très-loin ; la façon d’une robe coûte, m’assure-t-on, de 200 à 250 fr. Il'est vrai que tout est très-cher à Mexico. Si les Mexicaines sont en général peu cultivées, je ne

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m'en étonne pas après avoir vu une maison d’éducation, tenue au reste d’une manière remarquable en tout ce qui ne concerne point l'instruction des jeunes personnes. Cet établissement, situé dans une espèce de palais, porte le nom de Saint-Ignace. de l'ai visité avec M. Lacunza, l’un de ces hommes distingués dont je parlais tout à l'heure, qu’on est étonné de trouver dans un pays si mal gouverné. L'établissement renferme cent cinquante jeuncs filles et femmes de tout âge; on y entre à neuf ans, et on peut y finir ses jours. Les habitantes du lieu sont divisées en groupes de huit personnes ayant leur ménage à part et un dortoir commun. Les lits m'ont paru d’une assez grande élégance. Chaque groupe vit sous la direction d’une nana, présidente nommée par la rectrice (rectora), qui elle-même est nommée par la junta. C’est ce qu’on appelle en anglais le board et en français le comité. La junta se compose de deux représentants des provinces basques et de quatre représentants du Mexique. Nommés primitivement par leurs concitoyens, ils ont depuis ce temps désigné leurs successeurs, ce qui n’est, pour des raisons diverses, nullement dans l'esprit d'un board anglais ou américain ni d'un comité français. On m’a montré les portraits des trois fondateurs de l'établissement et on m'a

raconté leur histoire. Ayant entendu une petite fille prononcer des paroles grossières, ils conçurent le projet de l'institution, et, à l'aide de souscriptions, formèrent une fondation considérable. Les jeunes personnes ont une tenue parfaite; elles apprennent à coudre, à broder, à lire, à écrire, à compter, un peu de musique. J’ai demandé ce qu’elles étudiaient et lisaient, une fois sorties de l’enfance; on m'a répondu qu’elles ne lisaient et n’étudiaient point. Quelle différence de cette éducation à celle

des petites filles de l’école de Philadelphie, qui connaissaient si bien l’histoire de leur pays et même les hommes et les partis du temps présent!

J'ai vu aussi avec M. Lacunza le collége de Saint- Jean de Latran. Ce collége, ainsi que deux autres, délivre des diplômes qui permettent d’exercer la profession d’avocat. On donne les diplômes au bout de huit ans d'étude dans l'établissement, sans examens définitifs; mais chaque année on est examiné avant d’être admis à passer dans la classe supérieure. Ce privilége est menacé, car on va demander l’instruction libre : le droit possédé par les trois colléges de donner ces diplômes n’est qu’un

usage et n’est fondé sur aucune loi.

Au collége de Saint-Jean de Latran est adjointe une classe d'enfants parmi lesquels j'ai eu un cer-

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tain plaisir à voir toutes les couleurs confondues, mème la couleur noire. C’est ce que je n’aurais, il faut le dire, trouvé nulle part aux États-Unis. Dans le collége de Saint-Jean de Latran, les études nécessaires sont le latin, la philosophie, le droit. Les études libres sont le français, l’anglais, l'escrime, la gymnastique, le dessin et l’art du menuisier (e«rpüuteriu) ; étude principale est celle du droit, dont la base est le droit romain, tel qu'il se trouve dans les Siele partidas d’Alphonse X, rédigées de nouveau (recopiladas) sous Charles IT et complétées par les décrets des présidents. Il y a dans le collége deux bibliothèques : l’une dont les étudiants ont le libre usage ; l'autre qu'on ne peut consulter que sur une permission de M. Lacunza. Il ne doit pas l’accorder trop facilement, car j'y ai vu les romans de Pigault- Lebrun et Faublas à côté de la philosophie et du droit romain.

J'ai visité ensuite l’école de dessin, qui semble établie sur un assez grand pied, mais peu remplie. On y enseigne la peinture, la gravure, la sculpture. L'État envoie de jeunes artistes à Rome. Ce qui manque ici aussi bien qu'aux États-Unis, ce sont des modèles. Je n’ai pas vu dans l'établissement un tableau de grand maître, sauf un Murillo douteux. Un élève de Tenerani a sculpté l’Hercule

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meyicain, dont le nom impossible à retenir, comme tous les noms aztèques, commence par tet et finit par tol. Destiné à la mort, Montezuma voulut lui faire grâce; mais il demanda à mourir en gladiateur, ce qui était une sorte d’immolation religieuse et volontaire. J’ai eu beaucoup de plaisir à causer avec un peintre homme d'esprit, et avec l’auteur de la statue. Je sympathise fort dans son admiration pour Tenerani, que j'ai eu à Rome le chagrin de voir trop immolé à Thorwaldsen, à la mode parmi les Anglais, en partie parce qu’il était Scandinave.

Enfin, pour terminer cette journée sérieuse, employée à la manière d’une journée aux États- Unis, j'ai vu un pénitencier qui m’a paru assez bien tenu ; mais ce qui là était un des intérêts principaux du voyage, l’organisalion des établissements d'utilité publique, est ici un intérêt assez secondaire. Ce qu’il faut venir voir au Mexique, ce sont les grands tableaux de la nature, dont j'ai cherché à esquisser quelques traits, et les antiquités; mais, avant d’aller étudier celles-ci au musée de Mexico, j'ai voulu visiter le sénat et la chambre des représentants.

La salle où se rassemblent les sénateurs est une bonbonnière, que j'ai trouvée à peu près vide.

PROMENADE EN AMERIQUE. 285 Dans la salle des représentants, on discutait, et il y avait quelques personnes dans la galerie publique. Au-dessus de la tête du président est une image de Notre-Dame de Guadalupe, et devant lui, sur le bureau, un crucifix. Il ÿ a deux tribunes, l’une à gauche et l'autre à droite, apparemment pour que les orateurs aient moins de chemin à faire et leur épargner la fatigue de traverser la salle. Voilà du républicanisme bien méridional, cela seul ferait douter que les Mexicains soient très-propres à celte forme de gouvernement; ce qui paraît évident, c’est que jusqu'ici elle n’a produit que des alternalives d’anarchie et de despotisme, ce qui est la pire des conditions pour un peuple. C’est aujourd’hui le tour de l'anarchie, l’année prochaine ce sera celui du despotisme'; puis l'anarchie reviendra.

Rien ne peut approcher de la désorganisation de cette société. Les Mexicains ont adopté une conslituiion modelée sur celle des États-Unis, ce qui ‘était très-déraisonnable ; car rien ne se ressemble moins que les citoyens des États-Unis et les habitants du Mexique. La masse de la population est Indienne, et la population d’origine espagnole n’a nullement cette énergie, cette activité, cette habi-

! 1 e coup d’État de Santa Anna et ce qui l’a suivi a justifié ma prédiction

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tude de compter sur soi-mème, sans laquelle la république n’est pas possible. De plus, chaque État est à peu près indépendant, de sorte qu’il n’y a nulle autorité dans le gouvernement, nulle union dans le pays. Deux généraux viennent de déclarer de leur chef la franchise de deux ports situés dans les provinces où ils commandent. Le journal qui relate ce fait y ajoute une réflexion trop vraie : « Rien n’est dans son centre, tout est détraqué (desquisiado), et notre existence politique est un phénomène effrayant. » Là où personne n’obéit, l'impôt rentre mal ou est gaspillé par l’administration. Ce qu'il y a de certain, c’est que les finances mexicaines ne sont pas florissantes. Le président Arista, dans son dernier discours aux chambres, a prononcé ces propres paroles : L'état du trésor est véritablement misérable. — Cela n’est point déguisé, et le président confirme la vérité de son assertion en établissant un déficit égal à la cinquième partie du revenu et en déclarant qu’une partie des fonctionnaires n’est plus payée. Personne ici n’a le sentiment qu'un tel état de choses puisse durer. La crise financière précipitera la dislocation inévitable de l’État. On m’assure que le gouvernement mexicain a vécu jusqu'ici eur les 45 millions de dollars que les États- Inis ont donnés au Mexique en indemnité des pro-

vinces qu'ils lui avaient prises. Cette somme a été soldée par quartiers; les derniers sont échus tout récemment, et le Mexique est ruiné depuis qu'il n'a plus à dépenser l'argent de ses vainqueurs, I lui faudrait une seconde invasion pour rétablir ses finances ; mais cette fois les États-Unis prendraient tout et ne payeraient rien.

Le Mexique semble un condamné à mort qui à obtenu un répit d’une durée indéterminée : le répit ne saurait être bien long. Cette conviction est dans tous les esprits, et j'ai lieu d'être certain qu’un personnage très-haut placé a exprimé dans la conversation le désir que la France ou l'Angleterre voulût bien s'emparer du Mexique, afin que son pays échappe aux États-Unis. Si les États-Unis ont d'ici à quelque temps autre chose à faire, que deviendra jusque-là ce beau et malheureux pays, le plus beau, le plus riche en productions de tous genres qui soit au monde, le seul qui réunisse les métaux précieux aux produclions végétales des climats tropicaux et des climats tempérés? Après avoir vu aux États-Unis un peuple naître et grandir, je vois ici une nation se dissoudre et s'éteindre. Ce qui est bien frappant et bien propre à faire réfléchir, c’est qu’une agonie mortelle ne supprime pas chez un peuple les apjarences de la vie. À voir cette

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grande ville avec son luxe, ses magasins, ses promenades remplies d’une foule insouciante et parée, il semble qu’on soit au sein d’une société régulière et durable. Et cependant on sait, à n’en pouvoir douter, que cette société, minée par la base, repose sur le vide et finira par s’y abimer. Singulier et effrayant spectacle! Il en était ainsi dans l'empire romain la veille de son renversement par les barbares, quand Ausone s’amusait à décrire en vers voquets le luxe et la sécurité de l’opulence romaine aux bords de la Moselle, à quelques pas des barbares qui allaient venir ; quand cet empire, comme . disait Salvien, mourait en riant. Les peuples qui laissent se briser dans leur sein les ressorts de la vie morale et de la société sont pareils à ces arbres, creux au dedans, qui ont à l’extérieur tous les semblants de la durée, et qui, un petit vent venant à souffler, tombent tout à coup.

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