CHAPITRE XVII
Musée des antiquités mexicaines, types divers, affreux colosses, — [1i5roglyphes du Mexique comparés à ceux de l'Égypte.
Mars 1852, En présence d’une société qui se décompose, on éprouve le besoin de détourner les regards d’un spectacle si triste; on aime micux les reporter sur les antiquités de ce pays, sur les peintures hiéroglyphiques des Aztèques, sur les anciennes langues du Mexique, sur les races qui s'y étaient successivement établies et sur la civilisation qui y régnait au moment de la conquête, enfin sur cette conquête elle-même, prodige de courage et de cruauté. Au milieu de beaucoup de barbarie, il y a là du moins quelque grandeur. On a besoin de trouver ici un autre intérêt que l'intérêt du présent.
Le musée des antiquités mexicaines est malheureusement bien moins compiet qu’il ne devrait être. Un zèle excessif a fait détruire un grand nombre de ces antiquités comme suspectes d'idoltrie ;
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de plus, le musée de Mexico est dans un état de confusion et de désordre qui ne permet guère de l'étudier avec fruit : non qu'il ne renferme des objets fort curieux, seulement il est impossible de s'y orienter ; tout est pêle-mêle, et des morceaux dont la provenance mexicaine est plus que douteuse sont confondus avec des monuments authentiques. Parmi les objets véritablement mexicains, il en est qui appartiennent évidemment à des races diverses et à des époques de l’art tout à fait dissemblables. Cette circonstance concorde avec la variété des langues parlées dans l’ancien Mexique et la multiplicité des types que présente encore aujourd’hui la population indigène. Il y a donc là un chaos à débrouiller, et il sera difficile de le faire tant que le musée de Mexico sera lui-même un chaos, sans catalogue, sans méthode, sans indication assurée de l’origine des monuments. Le fait de la diversité de ces origines est la seule conclusion qu’on puisse aujourd’hui déduire de cette collection en désordre; mais, rapprochée de la variété des langues et des races du Mexique, une telle conclusion est importante, car elle atteste dans ce pays, conformément à ce que son ancienne histoire nous indique, des àges et des centres de civilisation distincts. Ainsi tout ce que l’on m'a dit venir de la province méridio-
nale d'Oajaca offre un caractère et un style particuliers. À côté de figures difformes, il en est qui montrent une régularité de traits assez grande et semblent faire preuve d'un art plus avancé. J'ai remarqué quelques-uns de ces masques que, d’après une coutume bizarre, on mettait sur le visage des idoles quand le roi était malade; ils ne manquent point d’une certaine beauté calme. Quelques figures ont de la vie, et l’une d’elles est d’une étonnante réalité. Ces figures diffèrent notablement des images informes ct grotesques dans lesquelles on est accoutumé à contempler les monstrueuses combinaisons de l’art mexicain. Je puis dire que le musée de Mexico a changé mes idées sur le caractère de cet art, au moins sur une portion de son histoire. Les sculptures les plus considérables sont placées sous un hangar dans la cour du musée. Là est la pierre des sacrifices, destinée à l’immolation des victimes humaines. L’affreuse destination de ce monument est contestée. M. de Humboldt croit plutôt que cette pierre servit de théâtre à ce duel à mort qu’un condamné à la peine capitale obtenait parfois la permission de livrer; s’il parvenait à triompher de six guerriers mexicains, sa vie était épargnée. En effet, sur le pourtour de la pierre, on
a figuré en bas-relief deux combattants aux prises. T. LU 19
C'est en somme un étrange aspect que celu fe tous ces débris de l’art des anciens Mexicains. Non loin d’une tête de femme dont la coiffure et un peu le style rappellent la sculpture égyptienne, une tête mutilée semble pousser un cri de douleur, et une statue accroupie tire la langue avec un rire idiot et béat qui fait horreur, car entre ses mains et ses pieds on découvre la place réservée pour déposer le cœur arraché tout fumant par le sacrificateur de la poitrine des misérables qu’il immolait à de pareils dieux. Ce qui frappe ici plus que tout le reste et laisse dans l’âme une impression d’effroi qu’on ne saurait oublier, c’est une statue colossale déterrée près de la cathédrale par un hasard singulier le 25 août 1790, deux cent soixante-neuf ans, jour pour jour, après la prise de Mexico. Cette statue semble moins la représentation d’une figure humaine qu’un rêve monstrueux pétrifié. On n’aperçoit d'abord qu’une masse difforme sur laquelle sont tracés des dessins bizarres qui ne ressemblent à rien de réel, et parmi lesquels on discerne des serpents entrelacés, au milieu de tout cela une tête de mort placée au-dessous de la poitrine. En regardant de plus près ces hideuses arabesques, on parvient à y déméler l'intention de représenter une figure humaine qui a une tête de caïman à dents
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énormes, quatre mains ouvertes et étalées'comme pour recevoir les victimes. On reconnaît même aux mamelles indiquées au-dessus de la tête de mort que cette épouvantable figure est une figure de femme. Une divinité masculine, accompagnée des mêmes attributs, dents, ongles, serpents, tête de mort, est adossée à la première et semble ne former qu'une masse avec elle. La moitié féminine du groupe est Teoyaomiqui, la déesse de la mort pour la guerre sacrée, pour la défense de l’abominable religion mexicaine. L'autre moitié représente, selon Gama, le dieu Teoyaotlatohua, qui présidait à la mort violente, et dont l’emploi était de recevoir les âmes de ceux qui étaient tués dans les combats, ou qu’on sacrifiait après les avoir faits prisonniers. Ce groupe est donc une sorte d’Aermès, formé par les images de Teoyaotlatohua et de Teoyaomiqui, couple très-bien assorti, et dont l’aspect est aussi rébarbatif que les noms.
Personne à Mexico ne s'occupe avec plus d’intelligence que M. Ramirez des antiquités du pays. Malheureusement pour moi, il est en ce moment ministre et à une loi de douane à défendre, ce qui ne lui permet pas de donner autant de temps que je le voudrais à des conversations sur les hiéroglyphes mexicains. Ceux de mes lecteurs qui ont bien
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voulu me suivre en Égypte sentiront combien un tel mot doit m’affriander ; mais, sans prévention, ce qu'on appelle les hiéroglyphes mexicains n’a pas l'intérêt des hiéroglyphes d'Égypte. Ceux-ci forment une écriture véritable et complète qui se compose en majeure partie de signes phonétiques, c’est-àdire représentant des sons, et au fond assez analogues des lettres. Dans les hiéroglyphes mexicains tracés sur la pierre, sur le papier d’aloès, sur des peaux de cerf préparées, sur de la toile, ce qui me paraît dominer de beaucoup, c’est la représentation des objets, et non des sons. L'écriture mexicaine est surtout une peinture montrant aux yeux une action plutôt que transmettant les expressions d’un récit. C'est évidemment un degré moins avancé de l’art, Je crois même que le sens des livres historiques ne pouvait être pénétré qu'à l’aide d’une interprétation traditionnellement transmise". La portion la plus considérable des manuscrits aztèques offre aux regards une indication directe et abrégée d’un fait visible. Dans un livre sur l’éducation, on voit au chapitre des châtiments les parents frapper leurs
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1 C'était une sorte de mnémonique. Il en était, je crois, de ces peintures comme de celles par lesquelles les Peaux-Rouges transmettent des chants qui ont besoin d’être conservés par une autre voie; car, comme dit Tanner, « bien qu’on puisse, par l'inspection des figures, comprendre l'idée, on ne saurait, par ce moyen seul, répéter le chant, »
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enfants au visage avec les feuilles piquantes du nopal; cette scène peinte est un précepte d'éducation domestique.
Lorsque Fernand Cortez aborda au Mexique, avec les envoyés de Montezuma vinrent des peintres qui dessinaient les hommes, les chevaux, les vaisseaux : c'était leur manière d'écrire leur
‘rapport. Je ne sais comment Montezuma l'aurait compris sans explication. Cette explication était si nécessaire, que plus tard, Cortez ayant reçu d’un chef allié une représentation hiéroglyphique du pays qu'il avait à parcourir, ce chef lui envoya en même temps dix nobles très-savants pour l’interprélor.
Deux choses seulement ne pouvaient se peindre aux yeux : les dates et les noms de lieux. Pour les premières, les Aztèques avaient recours à leur cycle, qui, au moyen de quatre signes, la maison, la pierre, le lapin et le roseau, dont chacun tour à tour commence une série de treize, divise en quatre treizaines les cinquante-deux années du cycle; en joignant à un des quatre signes dénonmés plus haut un certain nombre de points depuis un jusqu’à treize, on peut indiquer facilement à laquelle des
cinquante-deux années un fait se rapporte. Quant
aux noms de lieux, comme ils ont tous un sens qui ’
peut se traduire en images, il n’y a encore là nulle nécessité de recourir à des lettres. Ainsi Tenotchitlan veut dire la pierre près du nopal : on traçait les images d’une pierre et d’un nopal, et l’ancien nom de Mexico était non pas écrit, mais figuré; ce n’était pas une transcription de sons, mais un dessin représentant des armes parlantes. Cela est si vrai, que cet hiéroglyphe de Tenotchitlan' sert aujourd'hui d’armoiries à la ville de Mexico. Chapoultépec voulait dire la montagne de la sauterelle : on plaçait une sauterelle sur une montagne, et je ne dirai pas on lisait, mais on voyait le nom de Chapoultépec.
De même, dans une peinture qui montre Alvarado massacrant les nobles mexicains dans le grand templé, l'armée espagnole et l’armée mexicaine sont figurées chacune par un homme. On voit les Indiens livrés aux chiens en présence de Gortez et de sa bien-aimée Marina, qui tient un rosaire rouge. Alvarado est désigné par l’image du nom que lui avaient donné les Mexicains, Tonantiu (le soleil). Cet Alvarado était nn Guzman. Peut-être a-t-il donné à Voltaire l’idée de nommer Guzman l'époux d’Alzire. Alvarado, en mourant, ne prononcça point les belles paroles que Voltaire a mises dans la bouche de son personnage :
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Des dieux que nous servons connais Ja différence : Les tiens l'ont commandé le meurtre et la vengeance; Et le mien, quad ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
Ces paroles, on le sait, furent inspirées au poëte, qui ne les eût peut-être pas imaginées, par celles qu’un duc de Guise adressa en mourant à son assassin. Le dernier mot du Guzman de l’histoire à aussi son énergie. Après avoir commis toute sorte de cruautés, il fut blessé à mort en combattant près de Guadalajara. « Où souffrez-vous? » lui demandait-on. Il répondit : « A l’âme! »
Ce qui précède peut donner une idée du procédé graphique usité dans ce qu’on appelle l'écriture mexicaine. Cet, en général, un dessin plus qu’une véritable écriture. M. Ramirez, en en convenant avec moi, m’apprend pourtant qu’il y a çà et là un peu de phonétisme au milieu des dessins aztèques, c'est-à-dire que parfois un signe est employé non comme figure d’un objet, mais comme représentation d’un son'. Les anciens Mexicains ont donc seulement touché au phonétisme et à l’écriture,
1 Cette observation m'a été confirmée et démontrée, depuis mon retour à Paris, par M. Aubin, qui a formé au Mexique la collection la plus curieuse des monuments de ce genre et en a commencé l'explication. La publication des peintures historiques et autres que possède M. Aubir. avec des traductions faites au Mexique après la conquête, scrait de l'intérêt le plus neuf et le plus grand.
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tandis que les Égyptiens y sont arrivés ct ont écrit réellement dès la plus haute antiquité.
Je croirais volontiers que des signes véritablement hiéroglyphiques à la manière de ceux des Égyptiens se trouvent sur le monnment de la péninsule du Yucatan, où existent les vestiges les plus considérables d'une civilisation antique venue trèsprobablement du Mexique central. À en juger d'après ce qui a été publié, il y a là des indices d’une écriture proprement dite. J'ai cru même y retrouver un hiéroglyphe égyptien, celui de la lumaère. Il est répété plusieurs fois au-dessous des fenêtres d’un palais, ce qui rappelle l’emploi significatif qu’on en a fait à Dendera, où je l’ai vu placé à l'intérieur des jours percés dans la muraille par lesquels le grand temple de Dendera recevait la lumière. Cet hiéroglyphe figurant un soleil d’où partent des rayons est tellement naturel, qu’il a pu se présenter à des peuples qui n'avaient entre eux aucune communication. M. Ramirez a cherché à interpréter, et, ce me semble, d’une manière fort ingénieuse, des figures hiéroglyphiques tracées sur la pierre, et qui sont, selon lui, de véritables inscriptions historiques". Il pense en avoir déchiffré
© Voyez les dissertations placées à la suite de la traduction espagnole de l'Histoire du Mexique de Prescott, imprimée à Mexico.
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les dates, et rapporte une de ces inscriptions à l’année 1507, quand pour la dernière fois les Mexicains rallumèrent le feu sacré à l'occasion du nouveau cycle qui devait durer plus que leur empire. Dans une autre inscription, M. Ramirez trouve mème l'indication du mois et du jour, et lit la date du 28 novembre 1456. Le but de cette inscription aurait été, selon M. Ramirez, de célébrer le retour de l’abondance après sept ans de famine. Il rapporte à la même époque le traité par lequel plusieurs États mexicains convinrent de se faire la guerre dans la pensée étrange d’avoir des prisonniers pour les offrir aux dieux. Une troisième inscription à donné à M. Ramirez le 19 février 1447 comme date de la fondation du grand temple, sur l'emplacement duquel s’élève la cathédrale de Mexico. On n’est guère en état de discuter ces résultats; ils témoignent d'efforts sérieux tentés au Mexique pour l’interprétalion des monuments indigènes. Puissentils exciter l’émulation des savants européens!
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