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CHAPITRE XIX

La barbarie dans la civilisation. — État du Mexique à l’arrivée des Espagnols. — Leur littérature. — Le roi Nazahualcoyotl et notre poëte Villon. — Agriculture des Aztèques. — Conquête de Cortez. — Guerre de l'indépendance.

Quelle que fût son origine, le peuple mexicain n'en offrait pas moins, à l’arrivée des Espagnols, un bien étrange spectacle : des villes, des armées immenses, un grand luxe, le goût des fêtes, de la magnificence, et, parmi les marques d'une civilisation raffinée, des coutumes d’une incroyable barbarie, des cérémonies religieuses dans lesquelles le cœur des victimes humaines encore vivantes était arraché de leur sein ‘ par des prêtres qui se faisaient

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# Voici la peinture que trace Herrera de ces affreux sacrifices; je laisse parler son traducteur, dont le français ne manque pas d'énergie : « Ils faisaient monter celui qui devait être sacrifié le long de l'escalier du temple, et, en le couchant sur la pierre, ils lui mettaient le collier en forme de couleuvre à la gorge. Quatre prêtres lui prenaient les pieds et les «nains, puis le souverain prêtre lui ouvrait le sein et en arrachait le cœur wec la main, et, tout palpitant, il le montrait au soleil, auquel il offrait cette chaleur ct cette vapeur qu’il exhalait; puis il se retournait vers l'idole et le lui jetait à la face, et aussitôt après, d’un coup de pied, il jesait ie corps du haut en bas de l'escalier, » (3° décade, liv. IT, chap. xvi.)

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PROMENADE EN AMERIQUE. 507 des culottes avec la peau des femmes, — enfin l’anthropophagie. Ce dernier fait est prouvé, malgré les dénégations de quelques antiquaires mexicains, qui, par antipathie pour les Espagnols, épousent parfois avec exagération la cause de leurs anciennes victimes. Bustamente, l’un d’entre eux, par exemple, chez qui la haine du gouvernement espagnol qui venait d’être renversé avivait une sympathie exaltée pour ceux qui, dans un autre temps, avaient été aussi opprimés par les Espagnols, après avoir parlé d’un arbre qui datait de Montezuma, qu’on avait eu l’impiété de couper, mais sur le tronc duquel avaient providentiellement poussé de nouveaux rameaux, Bustamente s’écriait : « Bien souvent j'ai visité cet arbre, et sous son ombre je me suis rempli du souvenir de Montezuma.. Il me semblait voir l'ombre de ce monarque planer sur ma tête en déplorant l’ingratitude dont les Espagnols payèrent son hospitalité. J’entrais dans ses sentiments, je conversais avec lui, je versais des larmes, et, levant les yeux au ciel, je lui demandais justice contre une abominable agression. Franchissant l’espace de

1 On lit dans Ilcrrera qu'après une victoire l’arméc des Tlascalans fit un souper avec cinquante mille pots de chair humaine. À Mexico, les marchands terminaient une fête annuelle de leur paisible corporation, fête qui était une sorte de carnaval, par un banquet du même genre.

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trois siècles de servitude, les voyant maintenant écoulés ct la puissance espagnole disparue, je rentrais en moi-même, je comparais celte époque funeste avec la liberté dont nous jouissons aujourd’hui. En m'arrachant à ces émouvantes méditations, je ne pus m'empêcher de m’écrier, un peu consolé : Mûänes de Montezuma, vous êtes vengés! »

M. Ramirez, dans de très-intéressants appendices ajoutés à la traduction espagnole du livre de M. Prescott, se montre également en sympathie avec une race pour laquelle il demande un historien qui sente dans ses veines le sang indien mêlé au sang espagnol. M. Ramirez, qui reproche avec une rancune toute mexicaine à M. Prescott d’être trop induigent pour les cruautés des Espagnols et trop sévève pour leurs ennemis, n’a pas entièrement disculpé les Azièques du crime d’anthropophagie. Tout ce qu’il a pu faire, ç’a été d'établir que dans l’ancien Mexique on ne mangeait les hommes que par un motif pieux et dans les grandes circonstances. En effet, Montezuma, selon l’historien Herrera, mangeait peu souvent de la chair humaine, et il fallait qu’elle fût bien apprétée.

Cest un fait très-curieux que cette civilisation des Aztèques à la fois perfectionnée et barbare, brillante et féroce; on s’étonne de rencontrer la

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culture de la poésie ct des arts chez un peuple anthropophage : les mêmes hommes se pleisaient à voir égorger des victimes humaines et à nuancer des plumes de mille couleurs, pour en former ces broderies gracieuses dont le secret s’est conservé parmi les religieuses du Mexique.

Faut-il supposer, comme on l’a fait, selon moi, sans beaucoup de vraisemblance, que le Mexique avait été visité antéricurement à la conquête espagnole par quelques missionnaires européens égarés sur l'Océan, ou par quelques bouddhistes de l'Inde? Faut-il expliquer le contraste que je signalais tout à l'heure par les enseignements d’une religion plus douce tombés sur un fonds de coutumes barbares? Je ne puis croire que, là où le christianisme et même le bouddhisme auraient passé, aient subsisté les sacrifices humains et l’anthropophagic. Non, c’est tout simplement que l’homme peut concilier un certain développement social avec des usages cruels. Sans parler des Nouveaux-Zélandais, remarquables par leur intelligence et célèbres par leur anthropophagie, la Grèce héroïque sacrifiait Iphigénie. Homère, qui a exprimé, dans l’entrevue d'Achille et de Priam, ce que l’âme humaine contient de plus pathétique, montre ce même Achille égorgeant douze captifs sur le tombeau de Petrocle. Les Ro-

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mains, après avoir pleuré sur Didon, allaient applaudir aux horreurs de l’amphithéâtre. Les dames de la galante cour de François [” assistaient au brûlement des hérétiques. La jeune Andalouse joue coquettement avec son éventail et prête l'oreille à des propos d'amour, tandis que ses regards boivent le sang versé dans l'arène. Enfin, au dix-huitième siècle, l'aimable président de Brosses, dans ses charmantes Lettres sur l'Italie, si pleines de finesse et d’enjouement, écrit gaiement à une dame de Dijon, qu’il plaisante sur ses cruautés : « J’ai fait mettre à la torture bien des gens qui n’étaient pas si coupables que vous. » Et il l’avait fait comme il le disait.

Les Aztèques avaient une littérature et même, dit-on, des académies. Leurs livres peints se rapportent à la division de la propriété, au cadastre, à la perception des impôts, à la législation pénale, au calendrier; ils avaient aussi des annales en tableaux. On sait qu’ils possédaient des chants historiques, et on à des traductions d’hymnes religieux ct moraux composés au quinzième siècle par le roi de Tezcuco, Nazahualcoyot], qui tenta d’abolir les sacrifices humains. Tezcuco passait pour la ville savante et littéraire. C'était l’Athènes du Mexique. Ces poésies du roi de Tezcuco sont remarquables

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a p- par une sorte de mélancolie prophétique. Dans un Lin hymne philosophique sur la fragilité des choses au | humaines, j'ai été frappé d’une singulière ressema blance entre les lamentations du prince mexicain ai et les effusions mélancoliques, tour à tour si amères 1 + ‘ ” . 1 ent et si gracieuses, de ce pauvre diable de Villon, me- À me nacé lui, non de perdre un empire par la conquête, N soi mais de perdre tout ce qu’il possédait, la vie, sur } esse un gibet. :

TS Villon, devançant le monologue d’Hamlet, mo- k fait ralise sur les débris que l’homme laisse après la d pas mort : 3!

eil Quand je considère ces têtes Entassées en ces charniers, épée Tous furent maîtres des requêtes É Au moins de la chambre aux paniers, r'ap- Ou tous furent porte-paniers.

istre, SR MEN AV TE nale, Et icelles qui s’inclinoient Hi Unes contre autres en leur vie, o Desquelles les unes régnoient, histo- Des autres craintes et servies ; gieux Là les voys toutes assouvies le roi Ensemble en un tas pesle-mesle, . Seigneuries leur sont ravies, ir les ce : Clerc ni maître ne s'y appelle.

a. ville xique. Nazahualcovotl disait, dans le même siècle que q ;

uables Villon :

« La poudre infecte dont les caveaux sont remplis, jadis était ossements et cadavres; ces cadavres furent des corps animés qui, assis sous le dais, présidaient des assemblées, commandaient des armées, conquéraient des royaumes, possédaient des trésors, » etc.

La ressemblance n’est pas moins frappante entre une pièce où Villon invoque le souvenir des hommes illustrés qui ont passé, et termine chaque strophe par ce refrain :

Mais où est le preux Charlemagne?

et les vers que l’empereur mexicain a composés dans la même pensée :

« Si je vous demandais où sont les os du puissant Achalchicihtlanextzin, premier chef des anciens Toltèques, et ceux de Necaxeciaill, le pieux adorateur des dieux; si je vous demandais où est la beauté incomparable de la gloricuse impératrice Xiuhtzal.. »

On voit qu’à côté de ces souverains, dont les noms un peu longs parfois étaient populaires au Mexique, mais auront de la peine à le devenir en Europe, le poëte de Tezcuco plaçait aussi ceux des femmes célèbres par leur beauté. C’est un rapport de plus entre lui et notre Villon, qui se demande où est Flora, la belle Romaine :

La reine, blanche comme un lis, Qui chantoit à voix de sereine (sirènc),

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et finit celle énumération mélancolique par ce vers

d’une grâce charmante, si souvent cité :

Mais où sont les neiges d'autan (de l'an passé )?

Le poëte mexicain, qui ne voyait pas fondre la neige chaque année, qui ne connaissait que les neiges impérissables des sommets de la Cordillère, n'a pu se rencontrer avec l'enfant de Paris dans ce dernier trait. Lui, il compare les grandeurs passagères aux fumées du Popocatepetl, et il trouve aussi une image gracieuse pour exprimer la vanité des gloires humaines : « Tout cela est semblable à des bouquets qui passent de mains en mains, qui se fanent, et qui linissent par disparaître du monde. »

Les Aztèques connaissaient plusieurs des produits végélaux aujourd’hui les plus employés en Europe. Ils ne possédaient pas le blé, qui fut introduit par un nègre esclave de Cortez; mais ils cultivaient l'indigo, la cochenille, le coton, mentionné aussi dans le vieux monde dès le temps d’Hérodote, le sucre, qu’ils tiraient de l’aloès et même de la canne. C’est à eux que nous devons le chocolat, dont le nom est mexicain (calahuatl}, et qu'ils gâtaient en y ajoutant des épices et des aromates dont la vanille est la seule trace aujourd'hui. Ils en faisaient, avec de la farine, une sorte de bouillie à laquelle ils

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