‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 67 sur 75 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Les pyramides de Cholula. — Les pyramides mexicaines et les pyramides égyptiennes. — Le poëte Heredia.

60 mars.

Montés à cheval de bonne heure, nous sommes allés à Cholula voir les pyramides. On traverse une plaine qui, encore plus que les environs de Mexico, rappelle la campagne de Rome, parce qu’elle est semée de monticules, coupée de ravins et terminée

de même par des montagnes qui offrent constamment, comme l'horizon romain pendant une partie de l'année, le spectacle de sommets neigeux sous un ciel méridional; mais, malgré mon admiration pour l’horizon de Rome, qu'est-ce que la montagne d’Albano auprès du Popocttepetl, dont le nom est moins harmonieux, je l'avoue, mais dont la hauteur est dix fois plus grande?

Notre guide était peu intelligent, et au lieu de nous conduire à la grande pyramide qui est à la porte de la ville de Cholula, il nous a lancés en pleine campagne, à travers les terres labourées et les champs d’aloès, jusqu’au pied d’une éminence qu'il nous a fait gravir, après quoi nous sommes arrivés à l’entrée d’une exploitation anciennement abandonnée. Du reste, c’était un peu notre faute ; le mot espagnol piramide, le mot mexicain teocalli, étaient également inconnus au le qui nous conduisait, et nous n'avions pas avnné au monument rzièque le seul nom sous lequel il est connu dans le pays, Cerro, (la mentagne), désignation dont il est digne par sa masse. N'ayant pas su demander le Cerro, on s’est persuadé que nous cherchions une mine, car c’est là l'objet ordinaire de la préoccupation des étrangers qui viennent au Mexique. Du reste, encore ici, un hasard malencontreux nous

lamarlie sous ation agne n est uteur

eu de tà la és en ées et nence mmes ement aute ; ocalli, s CONment 1 dans dont il ander chions

préocxique.

x nous

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 573 a bien servis, car le lieu où l’on nous a menés, et qui s’appelle Zapotecas, méritait d’être vu, et peutêtre y avons-nous fait une sorte de découverte : c’est une hauteur isolée et terminée par une plate-forme visiblement aplanie de main d'homme, et où nous avons reconnu les traces d’un pavé qui devait être celui d'un temple. Les temples chez les anciens Mexicains se plaçaient en général au sommet d’une élévation naturelle ou artificiclle. Nous avons cru même remarquer que la petite montagne où l’on nous avait conduits pouvait avoir été grossièrement façonnée en pyramide, et que des degrés semblaient avoir été taillés sur ses côlés. Quoi qu’il en soit, de ce point on embrassait admirablement l'ensemble du pays, ct nous n’avons pas regretté de nous

"être égarés pour jouir d’un tel spectacle.

Cependant il fallait voir la vraie pyramide de Cholula, et pour cela retourner à la ville. En y revenant, nous avons traversé de magnifiques champs d'aloès : ce sont les vignobles du pays, car c’est avec la séve de cette plante qu'on fait ce pulque, liqueur fermentée, dont s’enivre avec délices le peuple mexicain. Ces énormes aloës, dont les feuilles, de six ou huit pieds, sont dures, épaisses, lustrées, armées de pointes, ont cet air de férocité que Linnée dans son latin expressif attribue aux plantes

ERCRC ER EEE SE

d'Afrique : Africæ plantarum torva [acies et atrox. L'architecture est en harmonie avec la végétation. Une église bâtie en pierre blanche, et dont le dôme et le clocher se découpaient sur le bleu du ciel, ressemblait exactement à une mosquée d'Orient avec son minaret.

Nous avons traversé de nouveau Cholula, petite ville qui a été grande. On le reconnait à l'étendue de la place, où de loin en loin se montrent quelques Indiens ou quelques Indiennes, accroupis à l'ombre d’un cerceau garni de toile, qu'ils placent dans la direction du soleil. Cette fois, nous avons été conduits aux véritables pyramides, car il y en a trois, comme à Gizéh. Une seule est considérable, et encore sa hauteur ést loin d'approcher de la pyramide de Chéops; sa base est plus étendue : elle offre une longueur de 1,355 pieds; mais sa hauteur n’est que de 170 pieds, à peu près celle de la pyramide de Mycerinus, tandis que la grande pyramide de Gizèh a plus de 450 pieds d’élévation. Les monuments dont on ignore l’histoire donnent lieu à des traditions merveilleuses qui parfois se ressemblent. L'imagination des Arabes à entouré de prodiges le berceau pour eux inconnu des pyramides égyptiennes; elle ena rattaché la construction au déluge. Il en a été de même au Mexique. Voici

Y'oT.

ion.

[me ciel, rient

etite ndue quelpis à acent avons yen dérade la - elle haude la pyran. Les t lieu > resré de pyra-

ction

Voici

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 070 ce qu’au seizième siècle on racontait sur les pyramides de Cholula ‘.

« Lors de la dernière grande inondation, le pays d'Anahuac (le plateau du Mexique) était habité par des géants. Tous ceux qui ne périrent pas dans ce désastre furent changés en poissons, excepté sept géants, qui se réfugièrent dans des cavernes quand les eaux commencèrent à baisser. Un de ces géants, nommé Xelhua”, qui était architecte, éleva près de Cholula, en mémoire de la montagne de Tlaloc, qui avait servi d’asile à lui et à ses frères, une colonne artificielle de forme pyramidale. Les dicux, voyant avec jalousie cet édifice, dont la cime devait toucher les nuages, irrités de l'audace de Xelhua, lancèrent des feux célestes contre la pyramide, d’où il arriva que beaucoup des constructeurs périrent, et que l’œuvre ne put être achevée. Elle fut consacrée au dieu de l'air Qualzalcoatl. »

Il y a une analogie frappante entre ce récit et celui de l'édification interrompue de la tour de Babel. Ce qui suit n’est pas moins curieux et nous apprend ce qu'étaient les feux célestes de la tradition mexicaine. Au temps de Cortez, on montrait encore

* Cette tradition a été recueillie en 1566 par Pedro del Rio, et se trouve dans ses manuscrits conservés au Vatican.

$ Prononcez Chelhuha.

316 PROMENADE EN AMÉRIQUL.

une pierre qui était venue frapper la pyramide. C'était évidemment un aérolithe tombé à la suite d’une apparition de ces météores qui accompagnent en général les pluies de pierres. Les Cholulans, à celle époque, dansaient autour de cet aérolithe en chantant un chant dont les deux premiers vers étaient dans une langue inconnue.

L'aspect de la pyramide de Cholula ne rappelle nullement l’aspect de la grande pyramide d'Égypte. La grande pyramide d'Égypte est une masse de pierre que l’on gravit au moyen des éboulements de ses angles. La grande pyramide de Cholula est une colline au sommet de laquelle on peut arriver à cheval et même en voiture. Sur ce sommet, une église s'élève à la place où s’élevait autrefois le temple mexica'ïn. On ne saurait croire qu'on ait devant les yeux l'œuvre des hommes et non l’œuvre de la nature. Cependant il est aisé de voir que cette montagne cst au moins en partie consiruile en briques ; on en découvre facilement sur ses parois les assises. Ces briques ont été cuites au soleil, comme nous les avons vu fabriquer encore dans les environs. La question est de savoir si la maçonnerie forme le corps du monument ou bien ne fait qu’envelopper, ce qui est plus probable, la montagne taillée en pyramide.

nide.

suile nent ns, à he en aient

pelle yple.

se de ments la est rriver |, une pis le pn ait

œuvre

cetle le en parois soleil, ns les nerie u’entagne

On a trouvé au Mexique un assez grand nombre d'autres pyramides moins considérables. Presque toutes sont des pyramides à degrés. Les deux plus remarquables sont celles de Saint-Jean de Teotihuacan, dont l’une a conservé un revêtement pareil à celui qui recouvrait la grande pyramide et recouvre encore la seconde pyramide de Gizèh. En général, les pyramides mexicaines sont orientées, c’est-àdire que leurs faces sont tournées vers les quatre points cardinaux. Il en est de même de la grande pyramide d'Égypte. Cela ne prouve point du tout qu’il faille expliquer la construction des unes ou des autres par un but astronomique; car une intention religieuse ou funéraire peut avoir motivé cette relation des monuments avec les différentes parties du ciel. Pour la pyramide de Cholula, son sommet a eu l'honneur d’être l'observatoire de M. de Humboldt. Les cimes du Papocatepetl et de l'Orizaba, qu'on découvre de 11 plate-forme, ont servi à lier deux endroits éloigné: l’un de l’autre de près de trois cent mille mètres. On n’a pas souvent de pareils points de repère dans les mesures trigonométriques.

Du reste, sauf la forme, il n’y a, je crois, nulle analogie à établir entre les pyramides d'Égypte ct les pyramides mexicaincs. Le; premières avaient

certainement un but funéraire,-et les secondes un but religieux. Dans la grande pyramide de Gizèh,

on à trouvé un sarcophage qui est encore en place; dans la plus petite, la planche du cercueil du roi Mycerinus avec le nom de ce roi. Le témoignage d'Hérodote ne pouvait recevoir une confirmation plus éclatante; et il n’y avait pas lieu à chercher de nos jours une autre destination aux pyramides d'Égypte. C'étaient d'immenses tombeaux. Rien n'était plus dans le génie égyptien que d'élever de gigantesques monuments en l'honneur des morts. Les tombeaux des rois creusés dans la montagne, près de Thèbes, ces palais souterrains qui renferment plusieurs étages et une foule de chambres, sont des monuments funèbres aussi étonnants que Îles pyramides. Partout on a entassé en l'honneur des morts la pierre, la brique ou simplement la terre, selon le degré de civilisation des différents peuples. Les collines artificielles qui subsistent encore sur les rives de la Troade, dans les plaines de la Scandinavie ou Ja vallée du Mississipi, ont été élevées dans une intention funéraire. Plus tard, une reine de Carie construisit le premier mausolée, sépulture gigantesque renouvelée par les Romains. On voit encore aujourd’hui à Rome deux mausolées : celui d’Au-

es un izèh, place ; lu roi gnage nation ercher pyrabeaux.

d'élenneur lans la Trains ule de aussi a enbrique s artis de la ou Ja ne in- Caric giganncore

d’Au-

PROMENAD': EN AMÉRIQUE, 579

guste sert d'arène, et celui d’Adrien est une forteresse, Entin dans la mêmeville un particulierobsceur, du nom de Cestius, donnait à son tombeau la forme d’une pyramide haute de cent vingt pieds. Tertres, mausolées, pyramides, c’est la même pensée, l’exécution seule varie d’après la nature des matériaux dont on dispose. C’est toujours une vaste masse élevée au dessus du sol en mémoire d’un mort, et je ne vois pas quelle autre origine on pourrait attribuer au singulier monument des environs de Tours, qui est connu sous le nom de Pile-Cinq-Mars. Les pyramides du Mexique n’ont donc nul rapport avec les pyramides- funéraires de l'Égypte. Les premières portaient à leur sommet un temple auquel on montait par des degrés; elles n’en étaient, je pense, que l'immense soubassement, construit pour élever dans les airs le lieu où s’accomplissaient les sacrifices humains, et rendre visible à tout le peuple le terrible spectacle de cette immolation religieuse", Le même effort gigantesque bâtissait une montagne en Égypte pour envelopper un sépulcre, et au Mexi-

1 On a trouvé à la base de la grande pyramide de Cholula une salle contenant des idoles et quelques ossements, mais rien qui ressemblät à un sépulcre. M. de Humboldt pense que ces ossements appartenaient à des prisonniers. Peut-être était-ce à des victimes. Le nom de Chemin de la Mort, resté à la route qui conduit aux pyramides de Teotihuacan, peut s'expliquer aussi par les sacrifices humains dont ces monuments étaient le théâtre.

que pour porter un autel”, Il en est donc pour les pyramides comme pour les hiéroglyphes. On trouve des pyramides et des hiéroglyphes à la fois en Égypte et au Mexique : voilà qui frappe l'imagination et porte à établir un rapport entre les deux civilisations, peut-être même à leur chercher une origine commune; mais, en y regardant de plus près, il se trouve que ces traits de ressemblance ne sont qu'apparents, que là où l'on voulait rapprocher il faut distinguer, et qu’il y a diversité où l’on croyait qu'il y avait similitude. Très-souvent, quand on compare deux époques, deux civilisations, on arrive au même résultat : la ressemblance est à la surface, la différence est au fond.

Des deux petites pyramides qu'on voit aussi à Cholula, l'une porte les ruines d’une chapelle chrétienne; l’autre, taillée à pic de tous côtés, a dù être un point fortifié. Ces deux pyramides ne sont que des taupinières : la plus haute n’a point la hardicsse des masses grandioses qui s'élèvent au bord du Nil; mais de sa cime on voit le plus magnifique pano-

‘ Les pyramides mexicaincs, qui sont en général à degres, ressemblent davantage au monument de Babylone dans lequel on croit reconnaitre la tour de Babel, et qui, d'après la description la plus récente, celle de M. Fresnel, se composait de « huit parallélipipèdes rectangles en retrait l'un sur l’autre.» Nouveau Journal asiatique, cinquième série, t. 1,

page 504.

ur Îles trouve Égypte ion el vilisarigine s, il se qu'apil faut croyait ind on Larrive urface,

aussi à e chrédû être pnt que rdivsse du Nil;

; pano-

ssemhlent nnaître la , celle de en retrait rie, t. 1‘,

oo

DT

PROMENADE EN AMERIQUE, ssl rama de montagnes qui soit dans l'univers : la Femme-Blanche, la Pierre-Fumante, l’Orizaba, voilà pour le Mexique les véritables, les incomparables pyramides.

La grandeur de cc spectacle a inspiré de beaux vers à un poële, à un vrai poëte, Heredia. Je vais essayer de traduire quelques-uns de ces vers d'une harmonie magnifique et douce comme le ciel qui les a vus naître. Dépouiller cette poésie de l'éclat de la langue espagnole, c'est, je le sens trop, dépouiller un paysage tropical des splendeurs de son soleil.

« C'était le soir ; une brise légère repliait ses ailes en silence, et moi je rèvais, couché sur l'herbe, parmi la verdure des arbres, tandis que le soleil plongeait son disque derrière l'Orizaba. La neige éternelle, comme fondue en une mer d'or, semblait tracer autour de lui un arc immense qui montait jusqu'au zénith; on eût dit un étincelant portique du ciel. Puis cet éclat s'évanouit. La blanche lune et l'étoile solitaire de Vénus se montraicnt dans le ciel. Heure fortunée du crépuscule! plus belle que la chaste nuit ou le jour brillant, combien ta paix est douce à mon âme!... La nuit descendit enfin ; l'azur léger du ciel devint de plus en plus foncé; les mobiles ombres des nuées screines qui volaient à travers l'espace, emportées par les ailes de Ja brise, passaient sur la plaine immense; la neige limpide de l'Orizaba réfléchissait les calmes splendeurs de la lune, et à l'orient, comme des points dorés, scintillaient mille et mille étoiles. Oh! je vous salue, fontaines de lumière dont s’illumine le voile de la nuit, vous êtes la poésie du firmament !

« À mesure que la lune s’abaissait radieuse vers l'occident, l'ombre du Popocatepetl s'étendait avec lenteur; on eût dit un gigantesque fantôme. L'arc ténébreux vint jusqu'à moi et me couvrit, et il alla toujours grandissant, jusqu'à ce qu'enfin toute la terre fût enveloppée de son ombre. Je tournai les yeux vers le majestueux volcan qui, voilé de transparentes vapeurs, dessinait ses immenses contours à l'occident, sur le ciel. Géant de l’Anahuac ‘, comment le vol rapide des âges n'imprime-t-il aucure ride sur ton front de neige? Le temps court impétueux, amoncelant les années et les siècles, comme le vent du nord précipite devant lui à multitude des ondes ; tu as vu bouillonner à tes pieds les peuples et les rois qui combattaient comme nous combattons, et appelaient leurs cités éternelles, et croyaient fatiguer la terre de leur gloire! Ils ont été! I! n'en reste pas même un souvenir. Et toi, seras-tu éternel? Peut-être un jour, arraché de ta base profonde, tu tomberas; ta grande ruine attristera l'Anahuac solitaire; de nouvelles générations s’élèveront, et, dans leur orgueil, nieront que tu aies été! »

L'auteur de ces vers était né à Caracas; une révolution l’amena enfant au Mexique. A la mort de son père, il alla vivre dans l’île de Cuba, où sa famille avait des biens; une autre révolution l’en chassa, Il voyagea dans les États-Unis et revint au Mexique, où il mourut, à trente-deux ans, dans la ville de Toluca. Heredia avait une âme ardente et rêveuse, pleine d'enthousiasme pour la liberté et d'horreur pour l'oppression ; il traduisit tour à tour

# Ancien nom du plateau mexic:in,

ident, dit un et me enfin ; yeux peurs, Géant ne-t-il Lueux, | nord lonner e nous yaient ste pas 1 jour, ne at- ’élève-

e rért de sa fa-

l'en tau ns la te et té et tour

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 535 en vers espagnols Ossian, Byron et Béranger ; mais ce qui l’inspirait surtout, c'était la patrie adoptive d'où il était exilé. À Toluca, qui appartient à la Terre-Froide du Mexique, il se sentait relégué dans une région glacée; 1l adressait des vers passionnés à sa chère Cuba, mi suspirada Cuba. dont il adorait le soleil... yo ti amo sol... mais dans laquelle il n'avait pas voulu vivre asservi. « Sous le ciel sans nuage de ma patrie, je n’ai pu consentir à ce que toute la nature fût noble et heureuse, excepté l’homme. »

Tels étaient les sentiments et telle fut la vie d’Heredia. Il y a quelques jours, à Mexico, M. Carpio, qui lui a été fort attaché, me racontait qu’étant allé visiter la tombe du poëte, il ne l’avait pas retrouvée. On lui apprit que, cinq ans s’étant écoulés, le terrain avait été vendu ; ainsi la place même de la sépulture d’Heredia est déjà ignorée au Mexique. Puissent les lignes que je lui consacre ici commencer sa renommée en Europe! |

Page 1