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CHAPITRE XXV

Fertilité du Mexique. — L'Orizaba. — Las Cumbres, — Un moulin. — Férocité des brigands. — Paysage admirable. — Bal dans un rancho. — Arrivée à Vera-Cruz.

O1 mars.

Nous sommes sortis de Puebla à quatre heures du matin; nous avions une lettre du ministre de la guerre pour le commandant de cette ville, invitant celui-ci à nous donner une escorte. L’escorte a été promise avec la plus grande obligeance, mais n’a point paru, et nous sommes partis sans elle à quatre heures du matin. En toute chose, on retrouve la même subordination et la même exactitude.

À Aczatzinco, nous avons rencontré un propriétaire du pays qui allait du même côté que nous. Nous lui avons donné une place dans notre voiture et pris son escorte jusqu'à Saint-Augustin del Palmar, où nous coucherons. Il nous parle de la culture des terres que traverse la route. Le pays est sec, la rareté des cours d’eau est le seul inconvénient du Mexique ; mais cette terre volcanique a

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oiture n del à de la pays inconique a

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 585 ant de vigueur, que dans quelques endroits le blé vient sans fumier et sans jachères. Il vient encore mieux là où il y a des irrigations. Tout le pays est fort dépeuplé par suite de la guerre et du choléra, qui a élé terrible. Arrivés à Saint-Augustin del Palmar, nous nous promenons le soir en vue de l'Orizaba. Cette magnifique montagne, que nous avons eue en perspective presque durant tout notre voyage au Mexique, et que nous avions déjà aperçue sur mer vingt-quatre heures avant d'aborder, est comme un grand phare naturel que les yeux rencontrent toujours, qui semble élevé dans la région des astres, et dominer, ainsi qu'eux, les scènes changeantes de la terre. Aujourd'hui, de ce village, contemplé au coucher du soleil, l'Orizaba était particulièrement frappant. La cime de la montagne a päli d’abord; on eût dit un fantôme blanc qui allait se dissoudre dans les airs ; puis, au moment où le soleil descendait sous l'horizon, la neige du volcan a pris une teinte rosée. Le soleil n’était plus que là. Peu à peu sa lumière s'est retirée de ce dernier asile, et la gigantesque tête de la montagne s’est enfoncée dans la brume et la nuit.

Une cérémonie d’un caractère grave et touchant nous attendait à notre auberge : on a apporté le saint-sacrement à un mourant, sous un parasol, au

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bruit lent ct mesuré des tambours. La famille ct les voisins étaient agenouillés près de la porte. Du silence recueilli de la foule on entendait sortir des prières murmurées et des soupirs. Nous n'avions nulle raison de ne pas nous agenouiller aussi avec ces parents désolés; d’ailleurs il n’eût pas été prudent de s’y refuser. Il y a un certain nombre d’années, on a tué au Mexique deux Anglais qui s’obstinaient à rester debout et deux mules qui ne se rangeaient point.

4" avril.

Nous nous sommes mis en route à quatre heures du matin. Le pays n’est devenu très-remarquable qu’en approchant de ce qu’on appelle las Cumbres. C’est l’endroit où l’on trouve la plaine au débouché des montagnes. La beauté de ce passage est célèbre et mérite de l'être. Une superbe route qui date du temps des Espagnols descend en zigzags hardis le long du flanc de la montagne. Une suite d’arètes abruptes et noyées dans une vapeur bleuâtre se succèdent parallèlement ; à chaque coude de la route, suspendue au-dessus de précipices que remplit une végétation louffue, on aperçoit un spectacle toujours différent et toujours pittoresque. Ce n’est pas le

Hills upon hills and alps on alps arise

PROMENADE EN AMERIQUE. 587 du poëte anglais. Les dos des montagnes ne s’élèvent pas l’un derrière l’autre, mais s’abaissent graduellement devant vous, tandis qu’au contraire ceux qu'on vient de quitter se dressent à pic en arrière. On arrive ainsi, comme par une suite de degrés immenses, à un espace plus ouvert, où un ruisseau court à travers la verdure, et, après avoir beaucoup descendu, on se trouve comme dans une vallée des Alpes. C’est qu’on est encore à une assez grande hauteur, et bientôt commence une autre descente, aussi pittoresque au moins que la première. C'est une espèce de surprise que la nature a ménagée au voyageur, c'est comme une seconde édition encore perfectionnée d’un beau poëme, ou, si l’on veut, comme la seconde partie d’un morceau de musique dans laquelle un thème qui avait charmé est repris avec des variations heureuses. Ainsi encore à Rome, le jour de la Saint-Pierre, une seconde illumination, supérieure à celle qu'on admirait, remplace la décoration élincelante du dôme par une décoration plus merveilleuse. Je cherche des termes de comparaison dans les plus grands plaisirs de l'imagination et des yeux pour donner quelque idée de l’impression que produit icile spectacle des beautés naturelles. Désespérant d'exprimer avec une plume ce que le pinceau seul pourrait rendre, je tâche,

puisque Je ne puis faire voir les objets, de les faire sentir, ou au moins comprendre.

Une fois sortis des montagnes, la végétation devient de plus en plus tropicale; les bananiers reparaissent, et les aloës ne se montrent plus. Le bombax étale ses aigrettes de pourpre. On est au milieu des yuccas et des cactus. En même temps que la température est plus chaude, le paysage devient plus frais. Un cours d’eau limpide entretient la verdure à côté de la route poudreuse. Des ranchos plus propres s'élèvent parmi des jardins et des cultures bien soignées, et c'est à travers ce pays fertile et riant que nous arrivons à la ville d’Orizaba. Arrêtés à la porte par la douane, nous devons à ce retard le temps d'admirer un magnifique seyba. C’est un arbre à lait de la taille d’un noyer, dont le tronc monstrueux est couvert de saillies difformes.

Bientôt nous nous reposons sous le toit hospitalier de M. Saunier, Français établi à Orizaba, et qui reçoit les amis du docteur Goupilleau, avec qui il est lié, comme s’ils étaient les siens.

Singulier climat que celui du Mexique! Ce point n'offre plus rien de tropical que sa végétation. Partout on voit de l’eau, de la verdure. Le brouillard, que nous ne connaissions plus depuis deux mois, flotte sur les collines. Le pays semble humide:

ire

il y a de la mousse sur les murs, et une pluie fine, une pluie de France ou d’Angleterre, commence à tomber.

M. Saunier a établi ici un moulin à eau qui moud le grain de toute cette partie du Mexique. Les grands établissements de ce genre que l'on construit aujourd’hui sont de véritables usines et ne ressemblent en rien à cette frêle maisonnette sur le bord d’un ruisseau, parmi les saules, près de laquelle tournent les aubes noires d’unc roue revêtue de mousse où pendent les longues herbes du ruisseau. La petite chute d'eau, les prés qui l'entourent, les canards qui se baignent au-dessous, ont une poésie que les peintres hollandais ou M. Decamps savent rendre admirablement, et qu’on ne trouve pas dans les moulins-usines mus par la vapeur, comme ceux de Saint-Maur par exemple, ou même par un cours d'eau comme celui de M. Saunier à Orizaba. Son moulin est une grande maison très-proprement tenue, dans laquelle huit meules réduisent en farñic, tous les jours, pendant les douze heures de travail, quarantc-huit charges de blé pesant trois cent soixante livres chacune et représentant une valeur de 1,600 piastres. Tout cela n’est pas si pittoresque que le moulin à eau des paysagistes; mais la grande roue qui met la meule en mouvement est une roue

à auget qui utilise la soixante-dixième partie de la force fournie par la chute, et la roue pittoresque n'en utilise que la cinquantième partie. J'ai dit à M. Saunier que ces meules venaient de la Fertésous-Jouarre, et il s'est trouvé que j'avais raison. C’est qu'habitué à aller tous les ans à la campagne près de cette ville , je savais que la pierre meulière de la Ferté-sous-Jouarre est employée dans toules les parties du monde.

Nous rencontrons ici une triste preuve de la férocité accidentelle des brigands mexicains. Assez débonnaires en général, ils ne le sont cependant pas toujours. M, Nicto, jeunc naturaliste établi à Orizaba, où il a formé unc très-belle collection d’insectes, se trouvait dans une diligence qui fut arrètée. Personne ne fit résistance, ct il descendit de voiture comme les autres sur l’injonction des voleurs. Deux de ses compagnons de route avaient mis pied à terre sans encombre, quand un des bandits, par un caprice homicide que rien ne provoquait, lui tira un coup de pistolet à bout portant. La halle est encore dans la poitrine de M. Nicto, et,

* Qu'on me pardonne de mentionner ce petit fait, mais je ne puis me défendre d'exprimer la joie que j'ai ressentie en trouvant au Mexique un souvenir qui m'est toujours bien cher, et que, depuis que ces lignes ont cté écrites, la perte d’un ami, d'Adricn de Jussicu, m'a rendu bien douloureux.

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 991 bien qu'il ait guéri de la blessure, il a toujours grand'peine à respirer et à parler. Ces voleurs ont donc leur fantaisie de cruauté. L'un d’eux, condamné à mort, disait : « Me gustaba sobre todo arrancar las tripas; mon plus grand plaisir était d'arracher les entrailles. » C'était peut-être le descendant de quelque prêtre aztèque qui avait conservé les instincts du sacrificateur-bourreau. J'espère que celui-là au moins aura été exécuté; cependant je n'en voudrais pas jurer.

3 avril.

J'ai vu aujourd’hui le paysage qui m’a le plus frappé au Mexique et peut-être dans tous mes voyages: c’est un point de vue ravissant dont on jouit près d'Orizaba et qui s'appelle Rincon-Grande. Nous y sommes arrivés en traversant de grandes prairies où paissaient des vaches, et qui ressemblaient assez à un pâturage de la Normandie. Notre surprise n’en a été que plus vive quand, au bout de cette plaine, qui pourrait se trouver partout en Europe, nous avons découvert à nos pieds un ravin rempli de la plus luxuriante végétation, et au fond de ce ravin une cascade à laquelle on ne peut comparer aucune cascade européenne, parce que c'est une cascade des tropiques. La chute d'eau apparaît parmi des

lianes, de gronds roseaux, des touffes de bananiers dont on voit d'en haut les panaches étoilés. Tout autour sont de beaux arbres dont le feuillage offre toutes les nuances, depuis le brun et l'orange jusqu’au vert le plus tendre. Des fleurs rouges courent à travers les rameaux : c’est ravissant et éblouissant.

Quand on est descendu dans cette catacombe de verdure, on peut suivre à droite ou à gauche l’eau qui bouillonne à l’endroit de la chute, et qui, à vingt pas au-dessous, glisse calme et verte sous un fourré de grands arbres. Entre leurs troncs croissent à profusion des fougères gigantesques

au feuillage délicat, et une foule de plantes dont quelques-unes me sont connues, mais qui offrent ici des proportions inaccoutumées. Les troncs euxmêmes ct les rameaux des arbres sont couverts

d’orchidées parasites qui viennent là par touffes comme le gui sur les chênes, et dont les fleurs présentent ces formes d’une élégance bizarre qu’on dirait un caprice magnifique de la végétation. Assis sur une petite hauteur, je contemple à mes pieds les cimes fleuries des arbres à travers lesquelles inonte vers moi le bruissement de la cascade. Un brouillard léger flotte sur la montagne, et sa présence rend plus singulière encore cette flore

méridionale. La température est chaude, et l'aspect du pays environnant donne un sentiment de fraicheur. Cet ensemble extraordinaire est à la fois tropical et tempéré : c'est comme une Suisse mexicaine.

Après Orizaba, l’on continue à trouver uneriche végétation jusqu'à ce qu'on arrive décidément à la Terre-Chaude. Jei, le sol est brûlé, et après la température fraîche et humide d'hier soir et de ce matin, nous nous trouvons dans une plaine brûlante.

Paso del Macho.

Nous nous arrêtons ici vers troisheures en pleine zone torride. Pas un souffle d’air; un soleil ardent, de vastes plaines à l’extrémité desquelles nous voyons encore l’Orizaba. Il y a bien un bois près du rancho, mais on n'ose s’y aventurer parce qu’il est rempli de garapates, petits animaux qui ont la mauvaise habitude de laisser leur tête dans la plaie qu’ils font, ce qui cause une vive douleur. Nous voyons avec plaisir l’approche du soir annoncée par le vol tremblotant des perroquets qui regagnent les bois. La lune se lève, et nous songeons au bonheur de dormir dans le vestibule du rancho qui laisse passer l'air à travers ses parois à Jour formécs de roseaux.

Un fâcheux accident survient, Il y aura bal ectte nuit dans le rancho en l'honneur de Notre-Dame de los Dolores. Ce bal est en même temps dédié à une belle qui s'appelle Dolores, association bien espagnole de la dévotion et de la galanterie. Impossible de dormir de toute la nuit dans le licu où nous sommes. On consent à nous loger dans une autre habitation ; mais l'aspect des danseurs qui arrivent tous avec le machete " à ia ceinture, n'1 rien de très-rassurant pour nous et pour nos malles, qui sont sur la voiture remisée en plein air. de propose de les transporter dans la cabane où nous devons coucher. Le docteur Goupilleau, qui connaît les gens du pays, n'est pas de cet avis : « Nous sommes à leur discrétion, dit:il; il n'y a rien à faire que de montrer de la confiance. » Nous suivons le conseil du sage docteur, et nous allons nous coucher après avoir regardé quelque temps danser les Indiens. Leur danse est très-monotone ; c’est un pelit trémoussement et un petit trépignement au son de la harpe, car la harpe est au Mexique ce qu’est la guitare en Espagne. Ce ‘ivertissement peu varié a duré toute la nuit. Grôce ou «1! nos mailes sont intactes. Le docteur dit qu’il n’en eût pas

* Grand couteau que por'ent les Tndi:rs,

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