CHAPITRE VIII
Le paysan canadien. — Seigneuries. — Instruction publique, — Gouvernement de l'Angleterre.
M. Garneau, qui a bien voulu être mon obligeant cicérone, a écrit une histoire du Canada, la seule complète, fruit de recherches consciencieuses et animée d’une sympathie sincère pour la France. L'histoire du Canada est un complément de notre histoire ‘.
J'ai été avec lui admirer la belle cascade qui porte le nom si français de Montmorency et visiter les cultivateurs des environs de Québec, chez lesquels les mœurs de la vieille France vivent dans toute leur intégrité. La colonisation du Canada ne fut point composée de gens sans aveu, d’aventuriers de bas étage, mais d’honnêtes campagnards, de petits gentilshommes et de soldats. On m’assure
temps après, par une victoire remportée sur les Anglais, aux lieux mêmes qui les avaient vus triompher, venger la mort de Montcalm; mais il ne put reprendre Québec.
1 La seconde édition se trouve chez Bossange, à Paris.
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mème qu’un bâtiment qui apportait une population moins respectable fut renvoyé avec clle en France.
Aussi l'habitant canadien (le mot de paysan n'est pas connu) est-il en général religieux, probe, et ses manières n’ont rien de vulgaire et de grossier. Il ne parle point le patois qu'on parle aujourd'hui dans les villages de Normandie. Sous son habit de bure grise, il y a une sorte de noblesse rustique. Quelquefois il est noble de nom et de race, et descend de quelque cadet de Normandie. Nous avons, par exemple, rendu visite à un habitant qui menait la vie d’un paysan aisé et s'appelait M. de Rainville.
La cascade Montmorency est formée par une belle naope d'eau légèrement tortueuse qui tombe de deux cent trente pieds, presque dans les eaux du Saint-Laurent, entre des arbres et des rochers. La chute, comme il arrive souvent, s’est fait jour au point où se joignent deux terrains différents, les schistes et le calcaire.
Pendant le temps que j'ai passé à Québec, j'ai beaucoup entendu parler politique. J’ai trouvé dominante l'opinion que j'avais rencontrée à Montréal : rester attaché au gouvernement anglais tant qu’il continuera lui-même à marcher dans la voie libérale où il a fini par entrer. Les Canadiens fran-
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çais sentent parfaitement que la réunion aux États- Unis entraînerait la perte de leur nationalité. Les États-Unis en ce moment font toute sorte d’avances aux Canadiens; ils semblent dire :
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'absorber.
Le Canada jouit de toute la liberté désirable, ct de plus n'est soumis qu’à des taxes locales. I] n’a rien à payer pour un gouvernement central qui règlementerait les travaux publics et le commerce, rien pour une armée. Îl est vrai que ce gouvernement gratuit a l’inconvénient d’être à Londres, ct que, si l’on ne paye pas d'armée, c'est qu’on cst gardé par une armée étrangère. C’est là ce qui déplait aux ardents; de plus ils comparent l’activité de production des États-Unis, l’accroissement de leur population, de leur richesse, de leur puissance, avec la langueur relative du Canada, langucur, du reste, qui a été exagérée. La population française a décuplé, en quatre-vingts ans (de 60,000 âmes à 600,000), et cet accroissement de la population s’est opéré sans le secours de l’immigration ; il ne s’est peut-être pas établi 4,000 émigrants dans le Bas-Canada depuis la conquête. En délivrant la terre des embarras de la législation féodale, on espère qu’un beaucoup plus grand nombre de co-
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ions pourrait venir s'établir dans un climat rude, mais sain, qui, pour les populations catholiques ou parlant le français, comme les Belges, les Suisses, les Français eux-mêmes, aurait des avantages que n'offrent pas les États-Unis. 11 ne faut pas croire que le gouvernement se soit endormi dans l’inaction, tandis que le peuple voisin multipliait avec une si grande rapidité les voies de communication sur son vaste territoire. Un Anglais, qui ne partage pas tous les préjugés de quelques-uns de ses compatriotes sur les États-Unis, exprime, dans un voyage récemment publié ‘, combien il a été surpris en trouvant les routes au Canada dans un beaucoup meilleur état qu'il ne l’espérait. Jusqu'à l’année 1849, on a dépensé au Canada, en routes et ponts, plus de 450,000 livres sterling, et pour deux canaux seulement, plus de deux millions de livres. L'un d’eux est le canal Welland, établi pour éviter la chute du Niagara. Un chemin de fer, dont les fonds sont votés, ira d'Halifax, à Montréal, en passant par Québec. Le Saint-Laurent est une voie de commerce magnifique, mais pendant six à sept mois le passage est fermé par les glaces.
Les Canadiens nous appellent les Français de la
* Notes on Public subjects made during a tour in the United States and Canada, by Hugh Seymour Tremenhecre, 1852.
and
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 119 vieille France; mais c’est le pays appelé autrefois la Nouvelle-France qui est aujourd’hui l'ancienne. La propriété foncière y est encore soumise au droit seigneurial. En 1852, il faut aller jusqu’en ce pays reculé pour entendre parler de seigneurs et de seigneuries; ces seigneurs, il est vrai, ne sont pas des personnages féodaux. Il n’y a point de noblesse reconnue au Canada. Après la conquête, to
qui appartenait aux rangs les plus élevés de la société quitta le pays; ce fut un malheur pour lui. On trouve bien, comme je l'ai dit, dans la classe des cultivateurs, et quelquefois dans les derniers rangs de la société, des noms nobles; mais ceux qui les portent, gentilshommes d’origine, ne le sont plus de fait, et se confondent dans le reste de la population. Les prétentions d’un particulier qui voulait prendre le titre de baron n'ont pas été admises par le gouvernement. La démocratie règne ici comme aux États-Unis ; tous les hommes influents sont sortis de la bourgeoisie ou du peuple; cela n'empêche pas que les terres n’appartiennent à des seigneurs, seulement ces seigneurs sont souvent de très-minces propriétaires. Le plus riche est le séminaire de Montréal, qui possède tout le terrain de la ville et le pays à plusieurs fieues à la ronde, ce qui lui fait un revenu de 26,000 louis. Les droits
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