CHAPITRE IX
fictour à Montréal. — Diner politique. — Specches, — Travaux d'utilité publique. — Séminaire, — Hospice
30 septembre, Montréal.
Je suis parti hier soir de Québec, et ce matin me voilà de retour à Montréal, La sympathie pour un Français d'Europe que j'ai trouvée à Québec, je la retrouve ici. J'en reçois en arrivant un témoignage qui me touche vivement. On donne demain un diner d'honneur à M. Lafontaine, qui, après avoir contribué plus que personne au succès de la sage politique dont le Canada ressent aujourd'hui les bienfaits, s'est décidé à quitter le ministère au scin de son triomphe, ce qui ne peut s’expliquer que par les raisons qu’il donne lui-même. des raisons de santé. Je suis invité à ce dîner d'adieu. Je m'associerai de grand cœur à cette expression de l'opinion publique, et je verrai là réunis pour une manifeslation des meilleurs sentiments canadiens les hommes les plus distingués, Français et Anglais, du parti constitutionnel.
Rens
En attendant, j'enregistre quelques renseigne-
ments qui me sont donnés sur ce pays et qui dessincnt le caractère des deux races qui l’habitent. Un changement notable s’est opéré depuis quelques années dans la situation commerciale de nos compatriotes du Canada. Le commerce de ce qu’on appelle les marchandises sèches (dry goods) était entièrement entre les mains des Anglais. Il n’y avait qu'un commerçant français à Montréal, pas un à Québec; aujourd’hui 1l n’en est plus ainsi. Les autres branches de commerce, les vins, les huiles, les épiceries, sont encore principalement entre les mains des Anglais. Je demande d’où provient cette différence; on me répond en souriant, — c’est un Français qui parle, — que ces branches du négoce s’arrangent mieux d’une conscience un peu élastique. On convient en même temps que les Canadiens français, en cela très-semblables à leurs frères d'Europe, sont trop accoutumés à compter sur la protection du gouvernement, trop peu disposés à combiner librement leurs efforts et leur action. Dans le Haut-Canada, au contraire, où prévalent, comme en Angleterre et aux États-Unis, le principe volontaire et l'esprit d'association, on se concerte fréquemment pour entreprendre un chemin, un eanal. Ce contraste fait voir combien des tendances
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 155 diverses semblent inhérentes au génie des deux peuples, puisqu'elles les suivent dans leurs plus lointaines migrations.
Cœlum non animum mutant qui trans mare currunt.
Certains traits qu’on peut plus particulièrement rapporter au naturel normand se montrent dans les habitudes des Canadiens français. Le Canadien n’est pas prêteur; 1l lui coûte de se dessaisir de son argent. En même temps, ce qu’il y a de généreux dans le caractère français se trahit par une grande facilité à se faire caution pour obliger. La population du Haut-Canada se recrute par l’émigration, celle du Bas-Canada par un moyen plus direct. Un paysan disait à M. Johnston l'agronome : « Oh! monsieur, nous sommes terribles pour les enfants". » En général, l'Anglais ne fait qu’une chose; le Français exerce à la fois plusieurs industries. Cette
asserlion ne m’a pas étonné, car j'ai vu l’autre jour
un magasin où l'on vendait des bijoux, des fromages et des balais. Ceci, au reste, n’est point propre
{ Si l'on en croit un publiciste anglais distingué, M. Gregr, l’accroissement de la population serait plus rapide au Canada qu'aux États-Unis. Dans ce dernier pays, de 1850 à 1850, elle aurait augmenté de 83 p. 0/0, et au Canada, en moins d'années, de 1831 à 1848, l'augmentation eût dé. passé 400 p. 0/0. (Gregg's essays, t. II, p. 243.) Le même auteur nous apprend que, en vingt et un ans, la population coloniale de l’Australie s’est accrue de GUO p. 0/0. (1b.)
aux Canadiens français’; partout l’on commence par là : la division du travail et du négoce est le produit du temps et du raffinement qu'il amène avec lui. Je me souviens qu'à Athènes, en 1845, presque tout s’achetait dans le même magasin : un chapeau, des bottes, une selle de cheval, un matelas; et, comme le magasin était dans l’hôtel, le voyageur n'avait qu’à demander au garçon ces divers objets, ainsi qu’il lui aurait demandé une côtelette ou une tasse de chocolat, et on les mettait sur la carte avec le prix de la chambre et du diner.
J'ai fait une promenade avec M. Lafontaire autour de la colline qui dgmine Montréal, e:. : ::vant de belles allées d'arbres. On à par moments une vuc admirable. Nous sommes rentrés par le quartier où se trouve le grand bassin. C'est un magnifique travail : on l’a élargi récemment, des écluses permettent d’y introduire la quantité d'eau dont on a besoin. Je trouve ici plus d'activité que je ne m’attendais à en rencontrer. Ce n'est pas Boston ou New-York, mais la disproportion ne me paraît pas si grande qu’en arrivant.
Il est ctrange, quand la plupart des nations européennes on! des consuls au Canada, que la France
! On verra que j'ai obscrvé les mêmes choses dans les nouvelles villes de l'Union.
Paume,
cs
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 151 n'en ait pas dans un pays qui lui est uni par son origine, sa languc, ses sympathies, où sa protection pourrait attirer et aider des émigrants français; nous pourrions aussi augmenter nos rapports d'échange avec ce pays. Après l'incendie de l'arsenal de Toulon, la France a acheté des bois au Canada, et l’on s’en est bien trouvé. Pourquoi ne pas nouer des relations dont le résultat serait de maintenir et d'étendre notre influence morale sur des populations françaises par le sang, et qui défendent, avec une persévérance louchante, leur nationalité contre le double envahissement de l'Angleterre et des États-Unis ?
4° octolre.
J'ai visité le séminaire de Montréal, lieu respecble, car de là s’est répandu sur le pays presque tout ce qu’il possède de culture intellectuelle. Aujourd'hui le séminaire a huit écoles, dont deux sont industrielles. Un ecclésiastique a bien voulu me servir de guide dans le jardin; il m'a montré de vieux arbres fruiiicrs d'origine française. M. l’abhé Villeneuve a pour l'horticullure une vive passion, qui me rappelait M. d’Andilly à Port-Royal ; il m'a conduit à la maison de campagne du séminaire, où l'on voit encore les ruines du ptit fért dans lequel
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