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CHAPITRE

Une université américaine. — Histoire et organisation de cette umversité. M. Sparks, M. Everett, M. Agassiz.

New-Cambridge.

Près de Boston est l’université de Cambridge.

Professeur moi-même, ayant visité les universités de l’Allemagne et étudié dans l’une d'elles, j'é-

* M. Sumner a prononcé, sur cette thèse, dans le sénat de Washington, un discours très-hardi et très-brillant. A propos des esclaves que possédait Washington, et que, par son testament, il ordonna d’affranchir, l'orateur a dit : « J'en appelle de l’âme de Washington, encore engagée dans les ombres de la vie terrestre, à-cette âme déjà illuminée par les clartés d’une autre sphère. J'en appelle de Washington sur la terre à Washington dans le ciel. » Cette noble protestation coïncide avec l’apparition du roman de madame Beecher Stowe, My uncle's Tom Cabin. On ne saurait dire que ce dernier ouvrage, malgré son incontestable mérite, soit le meilleur des ouvrages ; mais je ne crois pas qu'un autre ouvrage ait eu en aussi peu de temps autant de lecteurs. C’est un fait consolant et qui rachètera dans l’avenir bien des choses qui ont besoin de l'être dans notre époque, qu’un succès inouï dans l’histoire des lettres ait été accordé à un livre surtout parce que c'était un livre entre l'esclavage.

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 09 prouve un vif désir de voir ce que peut être cette université américaine.

D'abord, il n’y a rien ici de pareil à ce qu’en France on appelle université. L'établissement doit surtout ses développements, qui remontent presque à l’origine de la colonie (1656), à des dons particuliers. Le premier de ses bienfaiteurs, Harvard, lui a donné son nom; on l'appelle Harvard College, collége d'Harvard, en l'honneur de ce théologien de la Nouvelle-Angleterre, qui lui légua la moitié de son bien et toute sa bibliothèque. De même un particulier nommé Yale fut dans le Connecticut le fondateur du collége de New-Haven, et lui a donné son nom. D'autres ont établi des chaires qui portent également leur nom. À Cambridge, un professeur de grec s’appelle professeur d'Éliot, parce que c’est à um M. Éliot qu'est due l'existence de la chaire qu'ileccupe. On voit que, dès l’origine de la colonie, de simples citoyens ont fait ici ce que faisaient en Europe la royauté et les aristocraties. I y a aux États-Unis le collége d'Harvard, le collége d’Yale, comme il y avait à Paris le collége Montaigu et le collége d’'Harcourt. Seulement ce sont des noms de théologiens et de commerçants, au lieu d’être des noms de grands seigneurs.

Aujourd’hui, plus que jamais, les particuliers

font pour l'instruction ce que font en Europe les gouvernements. M. Lawrence, le ministre actuel des États-Unis à Londres, a créé à Cambridge un ensemble de chaires scientifiques, une sorte de faculté des sciences ; il a donné pour cela cinq cent mille francs. On peut citer dans les annales du collége un grand nombre d’autres dons; mais il n’en est pas de plus touchants que les dons en nature offerts à cette institution dans ses faibles commenceménts. C'était peu de temps après l’établissement de la colonie, l'argent était rare, et le zèle se produisait par des offres modestes. Un particulier donna pour le collége une pièce d’étoffe de coton de la valeur de neuf shillings; un autre, un pot d’étain du même prix; un troisième, un plat à fruit, une cuiller, une petite salière et une grande. Les noms de ceux qui firent à la science ces simplesoffrandes ontété conservés, et méritaient de l'être. Cambridge compte parmi ses bienfaiteurs des noms illustres : le chronologiste Usher, le célèbre théologien Baxter, enfin le philosophe idéaliste Berkeley, qui a nié la matière comme d’autres ont nié l'esprit, et qui a vécu plusieurs années en Amérique, où il était venu dans l'intention de travailler à l’éducation des colons et à la conversion des Indiens. Walpole contraria ses généreux des-

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 41 seins; quant à son système, il n’a pas laissé de trace en Amérique . la négation de la matière re pouvait ètre la philosophie des États-Unis.

Cambridge a toujours été un point lumineux dans la Nouvelle-Angleterre. La première presse établie en Amérique le fut à Cambridge, en 1638, vingt ans après l’arrivée des pèlerins. La première feuille périodique qui ait paru dans les colonies fut publiée à Boston en 1764". Comparez à cela l’état intellectuel de la Virginie, où l'imprimerie ne se montra que quatre-vingt-dix ans après son apparition à Cambridge, et où un gouverneur pouvait dire : « Grâce à Dieu, nous n’avons ni écoles ni imprimerie, et j'espère que nous n’en aurons pas de cent ans, car la science a mis au monde la désobéissance, l’hérésie, les sectes et les intrigues contre le gouvernement. »

En effet, ce fut de la Nouvelle-Angleterre, afiligée du double fléau des écoles et de la presse, que sortit le mouvement vers l'indépendance, suivi bientôt, du reste, par la Virginie. Les idées de liberté pénétrèrent à Cambridge bien avant l’affranchissement des colonies. Dès le milieu du dix-

‘Iln'y eut de véritable journal, c’est-à-dire de feuille paraissant chaque jour dans l'État de Massachuscets qu’en 1813. En 1834, il y avait cent huit journaux à Boston. (Annuaï Almanach for 1855, page 175.)

huitième siècle, les thèses qu’on y agitait préludaient à l’insurrection. En 1745, Samuel Adams y posait celle-ci : « S'il est légitime de résister au magistrat suprême lorsque la république ne peut pas être autrement conservée; » et il soutenait l’affirmative. En 1745, Gerry en soutenait une encore plus explicite et directement applicable aux discussions qui s’élevaient déjà entre l’Angleterre et ses colonies, savoir : « qu'à une innovation dans les lois financières qui détruit le commerce d’un peuple, les sujets peuvent légitimement désobéir sans cesser d’être fidèles. » La plupart des orateurs de la révolution ont été gradués à Cambridge.

Le calvinisme, qui a présidé à la fondation de cet établissement, y est devenu avec le temps presque entièrement étranger. De là un grand soulèvement de l'esprit de secte contre l'esprit tolérant de Cambridge. On permet aux élèves juifs d'observer le sabbot, aux catholiques de célébrer toutes les fètes reconnues par leur Église. Le collége de New- Haven, dans le Connecticut, et le collége d’Amherst sont restés davantage sous l’emp're du vieil esprit puritain. Cependant, à Cambridge même, 1l s’est conservé quelque chose de cet esprit : les élèves protestants doivent aller tous les jours une fois à l’église, et deux foisle dimanche; celui d’entre eux

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qui s’en est dispensé, sans excuse valable, trois fois en quatre ans, est renvoyé.

Dans l’université de Cambridge, on à très-bien combiné avec l'indépendance des professeurs la surveillance de l’État et l'intervention du public ; l’un et l’autre sont représentés par le comité des surveillants (overseers). Ce comité se compose aujourd’hui de trente personnes, dont six doivent être choisies chaque année par la législation ; le gouverneur et le directeur de l’enseignement public en sont de droit. Les personnages officiels sont là pour

:«reer le contrôle de l’État; les autres, celui de : opinion publique. En somme, le comité surveille, modère, mais ne dirige pas.

La corporation, composée du président de l’université, de cinq fellows et d’un trésoricr, a une importance beaucoup plus grande : c’est entre ses mains qu’est déposée toute la propriété de l’établissement. Les vacances sont remplies par les votes des membres de la corporation que confirme ou infirme une décision des surveillants, ce qui donne à ceux-ci une large part dans cette élection; mais, une fois élus, les membres de la corporation nomment les professeurs et les maîtres, et font tous les règlements universitaires, lesquels doivent être confirmés par les surveillants.

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L’applicatior: de ces lois et de ces règlements appartient à la faculté, composée de tous les ofliciers qui sont employés à l'instruction et à la discipline tu collége. C’est la faculté qui confère les grades, inflige les punitions, et gère tout le département de l'instruction et de la disciphne. Le président des facultés veille à ce que les lois et règlements soient observés, et dénonce au gouvernement de l’État Jes abus qui peuvent naître de la violation ou des lacune: de ces règlements.

Telle est l’histoire et l’organisation de la république littéraire que je. vais visiter.

L'omnibus m'a transporté en une demi-heure à Cambridge : 1l m’arrête aux colléges. Je vois de joles petites maisons de bois semées au milieu des arbres : ce sont les maisons des professeurs. De grands bâtiments en briques servent de demeures aux étudiants ; le tout a un aspect recueilli et solitaire. On est bien loin de l’Amérique industrielle, ou plutôt on a l'air d’en être bien loin; mais elle est à une demi-lieue, et je crains que les préoccupations matérielles, le besoin de s'enrichir, ne soient également à la porte de ce séjour scientifique, et n’atlirent prématurément les jeunes gens que je vois errer sous ces paisibles ombrages. Comment se plaire longtemps ici avec des livres, quand,

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 45 à deux pas de soi, on sent l’activité inquiète d’un peuple calculateur et entreprenant? Comment ne pas être bientôt entrainé par le tourbillon, et ne pas quitter de bonne heure des occupations sans résultat positif, pour celles qui donnent la fortune, l'influence, la considération, le pouvoir ?

Ma première visite est pour M. Sparks", président actuel de l’université. M. Sparks a consacré sa vie à l’histoire de son pays. Il a publié des documents importants sur l’histoire de la révolution américaine ; il en a recueilli un bon nombre dans les archives du ministère des affaires étrangères à Paris, et se loue beaucoup de la libéralité avec laquelle ces archives ont été ouvertes à ses recherches. M. Sparks a écrit la Vie de Washington, et donné au public la correspondance annotée de ce grand homme. Il est auteur de plusieurs biographies très-bien faites sur les principaux personnages qui ont figuré dans l’histoire de son pays. C’est le Plutarque américain.

À ceux qui douteraient qu’e" pût rencontrer aux États-Unis le type parfait du scholar et du genileman, je citerais M. Ed. Everett, qui vit à Cam-

* Depuis mon voyage, M. Walker a succédé à M. Sparks, et pour son inauguration il a prononcé un discours fort remarquable sur l'importance des universités dans des pays démocratiques

bridge, où il a été président de l’université, comme il a été gouverneur de l’État du Massachusets' et ambassadeur en Angleterre. M. Everett est surtout renommé pour l’élégance de son style; la collection d' ses discours offre un modèle classique de la : sé américaine. M. Everett a tout à fait les manières d’un homme d’État anglais. Nous parlons des institutions des États-Unis: il ne voit pour elles qu’un danger, mais ce danger lui paraît grand : c’est la terrible difficulté de l’esclavage. En abordant ce sujet, sa figure sérieuse et douce exprime une inquiétude profonde, et cet homme si éclairé ne semble voir aucune solution au redoutable problème. Comment ne pas reconnaître, en effet, que l'esclavage est en soi un fait monstrueux et une institution détestable? S'il s'agissait de l’établir aux États-Unis, la question ne serait pas douteuse, et il faudrait le repousser comme le repoussèrent à plusieurs reprises les colonies anglaises, quand la métropole leur envoyail, malgré leurs réclamations, à la fois des nègres et des forçats; mais il ne s’agit pas d'établir l’esclavage, 1l s’agit de le conserver dans les États où il existe, ou bien de l'y abolir. Le

‘ M. Everett a remplacé M. Webster comme secrétaire d’État, pour les affaires étrangères, jusqu’au jour où M. Filmore, président whig, a été remplacé par M. Pierce, président démocrate.

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 47 conserver est déplorable, l'abolir ne peut se faire que du consentement de ces États, aussi complétement maîtres chez eux, à cet égard, vis-à-vis les. autres États, que la France le serait vis-à-vis l'An-

-gleterre. Dans les États à esclaves, beaucoup.

d'hommes éclairés gémissent de l'esclavage. Des planteurs de la Virginie m'ont dit combien ils préféreraient faire travailler leurs terres par des mains libres. La culture du blé n’a nullement besoin des noirs, et partout on reconnaît tout d’abord Îles États à esclaves à ce qu’ils sont moins actifs, moins prospères : « Îl me suffirait de voir le bout d’une haie, disait un Américain, pour savoir si je suis dans un État à escla.… ou dans un État libre; » mais la difficulté est de passer du régime de l’esclavage au régime de Ïa liberté. Comment jeter demain, au sein d'une société dans laquelle la contrainte joue un si faible rôle, et qui n’a pour appui que le bon sens général développé par l'éducation universelle, une population de trois millions d’esclaves brusquement émancipés? Comment leur condition présente les aurait-elle préparés à prendre place dans la démocratie énergique et intelligente des États-Unis? À part la question de race, l’esclavage est peu propre à former des citoyens, et quand les noirs auraient en eux de quoi devenir tels, le:

préjugé invincible de la majorité des blancs les M maintiendrait dans une situation inférieure, dans M une humilialion flétrissante. Que pourraient-ils faire alors, si ce n’est, comme il arrive déjà trop souvent, aller grossir d’un chiffre énorme les classes :

dangereuses de la société? Les États à esclaves dé- 4 fendent avec passion, avec fureur, ce qui està leurs M

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pour eux ce que sont ies communistes pour les pro- 4 priétaires français. De plus, cetle odieuse pro- M priété est liée à la possession des droits politiques, "4 puisque cinq esclaves donnent tro's votes'. Le à. sentiment profond aux États-Unis de l’indépendance propre à chaque État se révolte à la pensée

de l'intervention du gouvernement central dans une 4 ( question que la constitution a soustraiie à l'autorité NN | de ce gouvernement. D'autre part, l’indignation +

qu’inspire si naturellement l’esclavage gagne tous les jours du terrain dans les États du Nord, et S’Y L exalte de plus en plus. Ce sentiment est fortifié par ! l'enthousiasme religieux, et l'enthousiasme reli- 4 gieux ne recule jamais. 4

‘ Dans la Caroline du Nord, l'assemblée représentative est élue par la population fédérale, dont le chilfre est déterminé en ajoutant aux personnes libres les trois cinquièmes des esclaves. Ainsi cinq personnes de couleur comptent pour trois blancs.

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 49 L'irritation est à son comble entre les défenseurs et les adversaires de l'esclavage; l’Union semble toujours au moment de se dissoudre et ne subsiste que par des mesures de compromis auxquelles Ja majorité se rallie encore, mais qui sont plus violemment attaqués chaque jour. Si l’on ne se hâte de prendre un parti, la difficulté ne fera que s’accroître avec le nombre des esclaves. Il y en a en ce moment trois millions; dans un certain nombre d'années, il y en aura six millions. En présence d’une situation si tendue, on conçoit les patriotiques inquiétudes de M. Everett. Un étranger est plus sensible encore à l’horreur que l’esclavage en lui-même inspire. Il faudra bien qu’on sorte par quelque voie de cette honte. L’abominable institution doit mourir. L'esclavage est un monstre, et les monstres ne sont pas organisés pour vivre.

Mais je ne suis pas venu dans une université pour ne m'occuper que de politique. Je vais chercher M. Agassiz, ce naturaliste du premier ordre que la Suisse a donné à l’Amérique, que j'ai entrevu à Paris, et qui me semble ici un compatriote, parce qu’il est Européen. Il m’accueille comme un ami, et Je crois que dans peu ce nom nous conviendra tout à fait. Certes, la froideur américaine n’a pas gagné M. Agassiz ; il est impossible d'avoir l'esprit

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plus vif, la conversation plus animée, des manières plus cordiales. Les travaux de M. Agassiz sont trèsdivers. Une grande question sur le rôle des glaciers aux époques anciennes partageait les géologues. M. Agassiz, pour la résoudre en connaissance de cause, voulut étudier de près la nature et les mouvements des glaciers, l’action qu'ils exercent sur les murs de rochers entre lesquels ils cheminent, sur les débris qu’ils entraînent à leur surface, ou poussent devant eux en marchant.

M. Agassiz, en véritable enfant des Alpes, alla camper et vivre plusieurs mois sur les glaciers. M. Agassiz a fourni à cette histoire de la création avant l’homme, que de notre temps l’homme a osé entreprendre, une autre page plus considérable par son grand travail sur les poissons fossiles ; il a fait pour les poissons ce qu'avait fait pour les mammifères et les reptiles antédiluviens M. Cuvier, dont il se proclame l’élève reconnaissant et dont il est le di- . gne continuateur. Avec des empreintes fugitives et

presque effacées, quelquefois avec une écaille épargnée seule par les siècles, il a reconstruit des milliers d'espèces; de plus, il les a classées en groupes naturels, correspondant aux divers âges de l’apparition de ces êtres. Dans tous ses travaux, M. Agassiz fait marcher de front l’anatomie, la géologie et

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