‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 61 sur 76 · VER D ALP RE CES · texte numérisé non relu

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la forfaiture était prononcée contre le tenancier qui violait ces conventions; tout cela décida les hommes dont je parle à attaquer un système peu en harmonie avec l'état général des choses, mais qui reposait sur la foi des contrats et le droit de propriété. Ils allaient jusqu’à demander que, s’il n’y avait pas d’autres moyens de venir en aide aux tenanciers. l’État exerçât son droit de haut-domaine. Cela tendait au socialisme et ressemblait, ce me semble, beaucoup à la spoliation projetée des seigneuries au Canada que rêvent quelques personnes, ct contre laquelle M. Lafontaine s’élevait si justement. Aux États-Unis, il s’est formé un parti politique qui s’appelle lui-même le parti des ennemis du fer mage (anti-renters). Ce parti existe dans huit comtés de l'État de New-York, et il compte beaucoup dans les élections.

Les anti-renters se divisèrent presque également entre M. Polk et M. Clay; puis les démocrates ayant dans la législation fait passer des lois qui leur étaient contraires, ils s'unirent aux whigs. Celte année, ils viennent de voler avec les démocrates. Leur influence diminue depuis 1850. Il est à désirer qu’elle diminue toujours davantage; car, malgré les circonstances alténuantes, on ne peut que condamner leur principe. Seulement il faut

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 991 reconnaitre que ce mouvement de l’opiniou, où l’on a vu parfois un fait général, est, au contraire, local, né sur un seul point de causes particulières, exceptionnelles, et du legs que les grands propriétaires hollandais avaient fait à cette province d’usages qui répugnaient à l'esprit général de la nation.

J'ai été ramené, de la géologie, de l’agriculture et des anti-renters, à la politique générale, par un entretien de plusieurs heures avec M. J.-C. Spencer, avocat et Jjurisconsulte éminent, qui à traduit et annoté l’ouvrage de M. de Tocqueville. J'ai eu le plaisir d'entendre exprimer par un homme si compétent le jugement que j'ai constamment entendu porter sur cet ouvrage par tous ceux qui m'en ont parlé, et tout le monde m'en a porlé. Il n’y a eu qu’une voix, en Amérique aussi bien qu’en Europe, sur la profondeur et la sagacité de ce livre, un de ceux qui honorent le plus le sièele où nous vivons. Cependant la démocratie en Amérique y est jugée et n’y est point flattée; il y a même dans l'ouvrage une pensée fondamentale contre laquelle les Américains ont de la peine à ne pas regimber : c’est le danger que, dans les États purement démocratiques, la tyrannie sans contre-poids de la majorité peut faire courir à la liberté. Parmi tous ceux que j'ai interrogés sur ce point, un seul est convenu fran-

chement que le danger existait; les autres m'ont en général répondu ce que dit aussi M. Spencer dans une des notes qui accompagnent sa traduction, que le péril signalé par M. de Tocqueville est combattu par la mobilité de la majorité, qui, amenant tour à tour les différents partis aux affaires, ne permet ni à l’un d'eux, ni à l'opinion qu’il représente, d'établir une tyrannie durable. Ceci ne me paraît pas une réponse suffisante à la pensée de M. de Tocqueville; car 1l en résulterait tout au plus que l'oppression se ferait sentir tour à tour en sens contraire; ce serait peut-être une’ consolation pour les opprimés qui pourraient devenir oppresseurs, mais ce ne serait un état stable de

liberté pour personne. Dans beaucoup de pays, soit des corps, soit des individus ont exercé un

pouvoir tyrannique et se sont écrasés ou enchaînés successivement. C’est ce que l’on voit dans nos révolutions : qu’en résulte-t-il autre chose qu’une variété d’esclavage et des défaites diverses, mais égales, du principe de liberté?

De plus, il ne faudrait pas trop se fier à la régularité de ces oscillations de la majorité en sens contraires; il pourrait se faire que, sur certains points, celle qui succéderait à une autre héritât de celle-ci certaines passions communes, certains préjugés

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 599 très-généraux, qui frapperaient également une minorité persistante. Dans les États à esclaves, par exemple, la liberté d'opinion sur ce sujet n'existe pas plus quand les whigs Pemportent dans les élecons que quand les démocrates triomphent, et, pour parler du gouvernement général de l'Union, est-il bien sûr que les partis se succèdent alternativement au pouvoir? Les démocrates ne Font-ils pas emporté depuis bien des années dans presque toutes les élections présidentielles? ne pourraientils pas Pemporter de même dans les élections du congrès, de sorte que la législation se fit contre leurs adversaires durant un temps assez long pour que ceux-ci fussent dans un état de véritable oppression? la même majorité qui triinphe dans les élections, comme l’observe si bien M. de Tocqueville, étant alors partout, dans la presse, dans le jury, et on peut ajouter maintenant dans les juges, noinmés aujourd’hui presque généralement par le peuple. M. Spencer pense que la situation particulière où se trouvaient les États-Unis à l’époque où M. de Tocqueville les visita, put influer sur l'impression qu'il reeut. C'était, dit-il, l’époque où l'étonnante majorité qui soutenait le général Jackson dansles mesures les plus violentes de sa politique pouvait faire croire que la minorité était écrasée et sans puissance

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pour se défendre; depuis, les choses ont changé. Que les choses aient été ainsi, cela montre, ce me semble, que le péril signalé par M. de Tocqueville n’est point illusoire; c’est un signe manifeste de la réalité de ce péril, car un mal dont on est momentanément guéri, quand ce mal a son principe dans l’organisation, peut se reproduire à divers intervalles et finir par être mortel. Or M. de Tocqueville n’envisage pas les phases de maladie et de santé des États-Unis; ce qu’il a démêlé, c’est le principe mème d'une infirmité radicale, principe caché dans les entrailles de la société américaine comme de toutes les sociétés démocratiques, — la tyrannie

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et il me semble qu'aucune explication ou argumenlation de détail, si ingénicuse qu’elle soit, ne peut supprimer la réalité d’un mal inhérent à la nature même des choses. Ce qui est possible, ce n’est pas de le nier, c’est de le combattre; or l’auteur de la Démocratie en Amérique l'a signalé pour qu’il fût combattu aux États-Unis et ailleurs. Je persiste à croire qu’il a mis le doigt sur la plaie, et averti par là de chercher le remède, ce qui était rendre le plus grand service possible à la démocratie américaine et à tous les pays démocratiques ; et j’ose conseiller à ces pays, quels qu’ils soient, de ne pas

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 341 oublier que, s'ils veulent être libres, ils doivent défendre la liberté contre le despotisme de la démocralie. Je soumets de loin à M. Spencer luimême ces observations; je n'ai rien de meilleur à lui offrir que ma franchise pour le remercier de l'hommage qu'il a rendu au livre de mon ami et de l’accueil hospitalier que j'ai reçu de lui en considération de cet ami.

Du reste, on ne saurait rencontrer une conversaton politique plus instructive que celle de M. Spencer; en sa qualité de whig, il a toujours défendu de sa parole et de sa plume le droit que réclame le gouvernement fédéral d'établir les voies de communication à travers les différents États, en laissant à ceux-ci la police et l'administration des travaux. Tout ce qui se rapporte à l'intérêt général d’après la lettre et l'esprit de la constitution est dévolu au congrès. Les whigs sensés conviennent qu’il y a quelque chose de fondé dans les plaintes des démocrales, que leurs adversaires ont quelquefois gaspillé les finances dans un intérêt électoral, qu’on a mis des paveurs dans des rues qui n'avaient pas besoin d’être pavées, pour faire travailler des Irlandais et s’assurer des votes; mais ils pensent que ces abus partiels ne doivent point prévaloir contre un principe constitutionnel et d'utilité générale.

Nous savons trop en France combien les intérêts particuliers ont combattu et retardé les grandes lignes de chemins de fer pour que je ne me sente pas sur c5 point aussi bon whig que M. Spencer, bien que je ne me perinctte guère d’avoir une opinion touchant Îles questions qui divisent les partis dans un pays où je n’aï pas vécu.

Voici ur fait étrange: à ces questions, mais assez bizarre pour être recueilli, que je tiens de M. Spencer et qui regarie la France, car il s’agit d’un nouveau prétendant. On va voir, il est vrai, qu’il n’est pas très-dangereux n1surtout très-pressé de régner.

Aujourd’hui vit dans la ville d’Albany, quand il n’est pas occupé à prêcher quelques tribus d’Indiens qui existent encore à Green-Bay, près du lac Michigan, un ministre de la secte des méthodistes. Son nom est Éléazer Williams; il a tout juste l’âge qu’aurait le dernier dauphin, et ressemble, dit-on, d’une manière frappante à la fois au roi Louis XVI et à la reine Marie-Antoinette. Ce Williams a été élevé par un Indien nommé comme lui Williams, et qui passait pour son père, mais qui ne l'était point. C'est ce qu’a toujours affirmé la femme de Williams, De plus, le nom de ce prétendu fils ne se trouve point sur les registres où il est fait mention de à naissance des autres enfants de Williams. Il y a quel-

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 519 ques années, mourut à la Nouvelle-Orléans un Français dont le nom était Bellanger. Sur son lit de mort, il déclara que le dauphin avait été enlevé du Temple, qu'on lui avait substitué un autre enfant; que lui, Bellanger, avait amené le jeune prince en Amérique; qu’effrayé des sentiments révolutionnaires du citoyen Genet, représentant très-violent de la république française, il l'avait conduit chez des Indiens et confié à Williams.

Quant à Éiéazer Williams, il n’a aucune mémoire de sa première enfance (on a dit que les affreux traitements de Simon avaient détruit lintelligence * chez s1 touchante victime); seulement le prédicateur méthodiste croit se venir vaguement qu’il était assis sur les genoux d'une dame autour de laquelle il y avait des têtes poudrées et des épaulettes. À cela près, il ne se rappelle rien de tout l'espace de temps écoulé avant un certain jour où, tandis qu'il nageait dans un lac avec de petits sauvages, son front hewïta un rocher. Dès ce moment, ses réminiscences sont distinctes. Il affirme qu’un Français, venu chez les sauvages au milieu desquels il vivait, dit en le montrant : « Voici un fils de roi. »

‘ M. de Bawchesne, dans son histoire si complète et si touchante du malheureux enfant royal, établit au contraire qu’il avait toute son intelliwence à ses derniers moments. Cette histoire est aussi très-contraire à la supposition qu'un autre enfant ait pu être substilué au jeune prince.

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Son éducation a été payée très-exactement, dans un collége que M. Spencer m'a nommé, par l'indien Williams, qui, comme tous les sauvages à demi civilisés, était grand buveur d'eau-de-vie, n'avait jamais un sou et n'a point fait donner d'éducation à

ses véritables enfants, La veuve de Williams possédait une médaille en bronse sur laquelle était représenté le mariage de Louis XVT of de Mürie-Anloinetle, Elle disait que son mari on avait eu deux autres, une on or et une en argunts qu'il les avai vendues pour boire, et qu'elle avait sauvé la troisième, On lit dans certains mémoires du temps (je n'ai pas vérifié la citation) qu’un jour Simon, dans un de ces accès de brutalité auxquels il était sujet, frappa le dauphin au visage avec uneservietle, etque le clou qui tenait la survielté acerochée à la muraille blessa le nes du malheureux enfant on deux endroits, Éléazer Williams a une cicatrice en ces deux endroits, Comme on lui montrait des autographes sans lui laisser voit les signatures, à l'aspect d'un de ces autographes il fut saisi d'horreur et d’une sorte d’effroi : c'était l'écriture de Simon. Enfin, quand le prince de Joinville est venu aux Élats- Unis, il s’est détourné de son chemin pour aller voir Williams, qui était en ce moment chez les Indiens, aux environs de Green-Bay. Ils ont parlé plu-

PROMENADE EN AMÉRIQUE. d45 sieurs heures ensemble. Williams refuse de dire ce qui s’est passé entre eux; seulement il se loue beaucoup du prince, qui lui a depuis envoyé des livres".

Tel est le récit que m'a fait très sérieusement un homme fort considéré et qui a rempli de hautes fonctions dans son pays, M. J.-C. Spencer. de l'ai écrit immédiatement après l'avoir entendu, et n'ai qu’un doute sur l'exactitude de ma transcription : c'estsi la veuve de Williams vit encore ou si elle est morte il y a peu de temps.

Le plus curieux de cette singulière histoire, c'est ce que répond Williams quant on lui demande ce qu'il pense de tout cela. « Vraiment, dit-il, cet ensemble de circonstances me frappe beaucoup: je ne sais comment l'expliquer; mais ce qu'il ya de sûr, c'est que je ne veux pas être roi. » Ce dernier trait le sépare en tout cas des aventuriers qui se sont donnés pour le fils de Louis XVI et doit rassurer tout le monde, à moins que des fidèles que ce récit aurait convaincus de ses droits n’aillent chercher le pasteur méthodiste à Albany ou parmi ses sauvages, et ne le fassent roi malgré lui.

1 Ce dernier fait, quand il serait vrai, aurait évidemment très-peu d'importance, car il est fort naturel que le prince ait eu la curiosité de voir ce personnage, dont les journaux ont souvent parlé. Depuis, Williams

a raconté cette entrevue avec des circonstances qui sont de la dernière invraisemblance.

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