‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 66 sur 76 · PA · texte numérisé non relu

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PROMENADE EN AMÉRIQUE 597 des découvertes toutes théoriques, l'on n'aurait pu construire ces télégraphes électro-magnétiques dont les fils traversent les États-Unis dans toutes les directions et permettent à un négociant de New- York de faire, pendant la durée de la bourse, des opérations sur les cotons de la Nouvelle-Orléans. C’est ce qui fait que, à part un intérêt de faille assez naturel, j'étais très-curieux de voir l'appareil inventé par M. Page pour remplacer la vapeur par l'électro-magnétisme, bien que son procédé ne soit pas encore applicable, dit-on, à cause des frais qu’il exige. D’autres essais du même genre ont été tentés en Europe; mais aucun, je crois, aussi en grand. La machine de M. Page est d’une force de huit chevaux, la roue et l'arbre qui la met en mouvement ont la dimension de la roue et du piston d'une locomotive ordinaire de chemin de fer.

On sait les avantages qu’aurait l'électricité substituée à la vapeur : d’abord plus d’explosions, ce qui serait un grand changement partout, surtout aux États-Unis; plus de masses de charbon de terre à embarquer sur les bateaux qui traversent l'Océan, ou à transporter dans les pays où manque ce combustibie; puis, au lieu de cette noire et infecte fumée qui incommode les voyageurs, de brillantes

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étincelles jaillissant des rones, et qui, dans la nuit, offriratent le plus beau speetacle, C’est alors qu’on voyagerait réellement comme la foudre quand un wagon fuirait environné d'éclars.

J'ai toujours l'espoir que, en se perfectonnant, les découvertes modernes, auxqéelles on reproche justement d’être plus utiles que belles, pourront joindre à leurs avantages le mérite de la beauté. Les gares ét les viaducs sont en certains endroits des œuvres d'art. On a annoncé en Écosse un moyen de faire disparaître la fumée, accompagtiement si disgracieux des locomotives et des bateaux à vapeur; déjà les dimensions que ceux-ci atteignent maintenant rend cet inconvénient beaucoup moins sensible. À l'avant ou à l'arrière d’un de ces grands bàliments, on n'entend plus le fracas de la machine; la trépidation désagréable qu'elle imprime est beaucoup moins sensible ; la fumée disparaît souvent au milieu des voiles, l’hélice débarresse de ces roues qui gâtent les lignes du bâtiment, comme des paniers gâtent les tailles les mieux prises, et remplace leur bruissement affairé par un léger mouvement de l’eau jaillissant dans le sillage; enfin, si l’on parvient à utiliser la découverte du docteur Page, un bâtiment à hélice, mùû par son procédé, glissera sans roues, sans charbon, sans fumée, emporté à

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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 399 travers les mers comme par une force mystérieuse et une âme invisible.

Ce qu’il y a de frappant pour l'imagination dans l'emploi de l'électro-magnétisme tel que les appareils de M. Page nous l'ont présenté, c’est que les fils enroulés autour de la barre de fer à laquelle le courant qui les traverse imprime le mouvement de va-et-vient d’un piston, ne touchent pas cette barre. Ainsi isolée de ces fils qui conduisent les courants électriques, on la voit, si elle est placée verticalement, s'élever dans l'air sans tenir à rien. Un des spectateurs de ces expériences est monté de fort bonne grâce sur une table que la barre de fer, comme par un élan spontané, a soulevée en l'air avec lui. Ce qui était plus curieux encore, c'était de voir un autre gentleman peser de toute sa force sur cette barre de fer verticale qui ne touchait à rien, et ne pouvoir l’empêcher de s’élancer entre ses mains. Il semblait lutter contre une force magique et une volonté cachée.

Si on s'étonne que j'aie trouvé à New-York de la

science et des beaux-arts, on s’étonnera bien plus .

que j'y aie trouvé de la philosophie. Cependant j'ai vu aujourd’hui deux philosophes américains : M. Henry et M. Tappan. La spéculation métaphysique, comme on peut croire, ne tient pas une grande

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place dans la société toute pratique des États-Unis. Cependant il existe dans la petite ville de Concord un cercls de penseurs ou de rêveurs, comme on voudra, qui entourent un homme d'une singulière vigueur d'esprit, M. Émerson. Je l’admire moins quand il marche sur les pas de Coleridge ou de Carlyle, et, s’enveloppant d’obseurité, fait jaillir les étincelles de son esprit dans ces ténèbres; mais je salue en lui, sans l’approuver toujours, un vrai représentant de la pensée américaine, quand, repoussant toute tradition, lout enseignement, tout appui, il veut que chaque homme tire de soi-même ses idées, ses principes, sa foi.

Cet audacieux mépris du passé, cet excès de confiance dans le présent, n’est que le sentiment général mis sous une forme philosophique. Émerson a fait la théorie de la pratique universelle en ce pays, quand il a érigé en système le droit et le devoir pour chaque homme de ne dater que de lui et de tout commencer, comine si rien n'existait. « Une fausse humilité, une complaisance pour les écoles régnantes ou pour la sagesse de l'antiquité ne doit pas, dit Émerson, me dérober la possession suprème de cette heure qui m’appartient. Si quelques-uns qui aiment moins la liberté et savent moins bien défendre leur indépendance veulent

PROMENADE EN AMERIQUE. o61 vous imposer quelque opinion, répondez à ces docteurs : Nous vous sommes obligés comme à l’his- Loire, aux pyramides, aux auteurs; mais maintenant notre jour est venu, nous sommes sortis de Véternel silence; maintenant nous voulons vivre, vivre pour nous-mêmes, non pour :: air les cordons d'un catafalque, mais pour fi: &t créer notre

ècle; la Grèce, ni Rome, ni les trois unités d'Aristote, n1 les trois rois de Cologne, ni le collège de la Sorbonne, ni l’Edinburgh Review, ne nous commanderont plus. Nous sommes arrivés, nous allons à notre tour donner notre interprélation aux faits, et, qui plus cst, fournir de nouveaux faits à l'interprétation. Se plaise qui voudra dans la condescendance; les choses doivent prendre ma mesure, non moi la leur, et je dirai avec ce vaillant roi : Dieu m'a donné cette couronne, et le monde entier ne me l’arrachera pas... Nous supposons que toute pensée est complétement déposée dans les livres, toute imagination dans les poëmes. Affirmation superficielle! Un homme digne de ce nom pensera plutôt que toute la littérature est encore à écrire. La poésie a chanté à peine son premier chant. La nature nous dit perpétuellement : Le monde est nouveau, inexploré (untried). Ne croyez pas le passé: je vous livre l’univers vierge. Ïl n’y

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