‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 67 sur 76 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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a point de maîtres, ou très-peu. La religion attend encore un fondement solide dans l'âme de l’homme. Il en est de mème de la politique, de la philosophie, des lettres, des arts. Nous n’avons jusqu’ici que des tendances et des indications. Les hommes en sont venus à parler de la révélation comme si Dieu était mort... Marchez seul... Nul aujourd'hui ne marche seul. Les hommes pensent que la société en sait plus que leur âme; ils ignorent qu’une âme, que leur âme en sait plus que le monde toutentier.… Toutesles vertus sont comprises dans la confiance en soi (self-trust). » M. Émerson a exprimé le même sentiment en vers : « Ne mets pas le pied sur les tombeaux, ne t’amuse pas à dépouiller les morts de leur triste parure, de leurs parfums et de leurs bijoux, de leur châsse de plomb, des trophées enterrés avec eux. Va là où 1ls ont trouvé et conquis ces choses quand ils vivaient, el toi aussi, résolüment creuse ou plonge. »

N'est-ce pas dans la philosophie la tendance et . l'excès du caractère américain? L'esprit qui emporte si haut et si loin. Émerson est l'esprit qui dirigeait Franklin dans une voie plus humble et plus sûre, quand il prescrivait aussi à l’homme de se tirer d'affaire par lui-même. Là est le fond de la sagesse usuelle du bonhomme Richard comme de la méta-

physique excentrique d'Émerson. En même temps qu’il était si Anglais et si Américain par le principe du développement de l’énergie individuelle, Franklin se rapprochait de la France du dix-huitième siècle par un tour familier, vif et enjoué de l’esprit appliqué aux questions sérieuses. Aussi le docteur Franklin fut-il goûté dans la société des philosophes comme aucun autre de ses compatriotes n'aurait pu l'être, car on le trouvait un peu de la famille : c'était un cousin d'Amérique.

Le dix-huitième siècle français, avec ce qu'il avait de plus violemment irréligieux, se fit jour dans le livre de Thomas Payne, Anglais qui tour à tour vécut en Amérique et siégea dans la Convention française. 11 est déplorable qu’un homme qui s’était prononcé avec énergie, à l’heure où plusieurs doutaient encore, pour la séparation complète des colonies, et, par un livre imprimé en 1776, avait concouru au triomphe de l'indépendance, ait attaché son nom à une si triste doctrine. Elle n’a eu, du reste, que bien peu d’écho en Amérique. On ne pourrait guère citer que cette pauvre Fanny Wright, qi allait, à travers les États de l'Union, prêchant avec l’athéisme l'abolition de l'esclavage, et dont on disait que sa profession de foi était celle-ci . — Il n’y a point de Dieu, et Fanny Wrihgt est son pro-

phète. — L'irréligion n'existe pas dans ce pays, ou du moins y est tout à fait dans l’ombre. Parmi l'innombrable quantité de journaux de tout parti, de toute secte, qui me passent chaque jour entre les mains, je n’en ai rencontré qu’un jusqu'ici dont la tendance fût hostile au christianisme. Ainsi cette philosophie-là est, je crois, entièrement étrangère aux États-Unis.

Je dois dire cependant que la Philosophie positive de M. Comte, qui, sous une forme sérieuse et scientifique, arrive à la négation de toute religion, même de la religion naturelle, est assez lue en Amérique, où on lui accorde peut-être plus d’atlention qu’en France. J'ai entendu des hommes pieux en parler avec une certaine estime. Le nom de philosophie positive doit plaire dans le pays positif par excellence : l'enchaîinement d'un système

itet conséquent est fait pour agréer à des esprats plus fermes qu’étendus, et 1l y a, je crois, beaucoup de ces esprits en Amérique. Si le frein religieux se relâchait et si la pensée des Américains se détournait de la vie pratique pour se porter vers la spéculation, je ne doute pas qu’ils ne montrassent une extrême vigueur dans la déduction philosophique et beaucoup de hardiesse dans les conclusions. Ils iraient tête baissée, tout droit au bout

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d'un système, comme ils vont en Californie. À l’heure qu'il est, le peu d’esprits qui, aux États- Unis, s'occupent sérieusement d’études philosophiques s'appuient sur l'Europe. Chose remarquable! les deux hommes que j'ai vus aujourd’hui se sont appliqués à la même question, et cette question est celle du libre arbitre. lei, on s'attend à rencontrer la pratique plus que la métaphysique de la liberté. Les politiques ne s’en inquiètent guère. Aussi n'est-ce pas de la politique que le débat est sorli, c’est de la théologie.

On sait jusqu'où a été le protestantisme dans ses agressions contre la liberté de la volonté humaine, depuis Luther, qui a écrit un livre sur le serf arbitre par opposition au libre arbitre, et Calvin, dont la doctrine écrase en fait la liberté humaine sous la prédestination. Certains docteurs puritains de la Nouvelle-Angleterre et en particulier le plus célèbre et le plus influent de tous, Jonathan Edwards, ont attaqué théoriquement la liberté avec toute l’éneryle qu’ils mettaient chaque jour à la défendre. Ce contraste entre des doctrines presque fatalistes cet un vif sentiment d'indépendance qui porte aux résistances hardies, se rencontra chez les théologiens de New-fliaven comme chez ceux de Port-Royal. Quoi qu'il en soit, les doctrines dont je parle ont

régné jusqu’à ces derniers temps dans l’enseignement, etont été entamées, de nos jours, par M. Henry et surtout par M. Tappan. M. Henry est professeur à l'université de New-York. C’est un philosophe spirilualiste qui a publié, sous le litre d’Éléments de Psychologie de Cousin, une traduction du cours de M. Cousin sur Locke, accompagnée de notes’, parmi lesquelles la plus considérable roule sur la liberté morale. Comme l'illustre écrivain qu'il reproduit, M. Henry est un zélé champion du libre arbitre, et repousse l'esclavage auquel la théorie calviniste condamne la volonté humaine; je l'ai trouvé vif et éloquent sur ce point. — Vouloir, me disait-il, que nous ne soyons autre chose que les aubes d’une roue que l’eau fait tourner, et que ces aubes se réjouissent d’être ainsi mises en mouvement malgré elles, c’est trop fort!

Chose curieuse! Locke, le favori de Voltaire, le père involontaire, il est vrai, de la philosophie qui, en France, a abouti au matérialisme, Locke, que M. de Maistre anathémalise presque aussi rudement que Bacon, est protégé en Amérique par les ultracalvinistes, parce que sa doctrine sur la volonté peut servir la haine qu'ils portent à la liberté mo-

* M. 0. W. Wight a publié une très-bonne traduction de l'Histoire de la Philosophie moderne de M. Cousin.

PROMENADE EN AMÉRIQUE 367 rale de l’homme. En France, attaquer Locke, c'était attaquer le dix-huitième siècle; aux États-Unis, c'est attaquer Calvin.

M. Tappan, dont la famille, d’origine française et réformée, vint en Amérique avec les Hollandais, est un homme religieux qui, un jour, a senti la conscience de la liberté se soulever en lui contre les exagérations philosophiques du calvinisme. Dans le collége où il étudia la théologie, ces exagérations régnaient, ct lui-même commença par y croire. Cependant, quand il vit Jonathan Edwards étouffer sous la toute-puissance de Dieu l’individualité humaine, Hopkins l'anéantir jusqu’à lui refuser d'être une substance et n’y plus voir qu'un ensemble de facultés, -— arrivant ainsi, par une autre voie et dans un autre dessein, à la même conclusion contre l'existence du moi humain que les philosophes français du dix-huitième siècle, dont l’un disait aussi : « Le moi n’est qu’un ensemble de facultés, » et ajoutait : « comme un bal n'est autre chose qu’un ensemble de personnes réunies pour danser ; » — quand M. Tappan vit l'existence individuelle et indépendante du moi se dissoudre aiesi, et avec elle l’activité libre de l’homme s’évanouir, il ne put suivre plus loin ses maîtres dans

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celte voie. Appelé à prêcher lui-même, il sentait

la nécessité de fonder la responsabilité morale de l'homme, et pour cela, il avait besoin de croire à la volonté, à la liberté humaine, au moi humain. Îl a écrit une réfutation de la théorie fataliste d’Edwards, et un traité sur les rapports de la volonté avec la morale et avec le christianisme‘. J'écoutais avec un respectueux intérèt ce récit qu’un esprit élevé et sincère voulait bien me faire de son histoire, Je trouvais celte protestation pour la liberté bien placée chez des hommes qui philosophent au sein d’un peuple libre.

M. Tappan, pour être un champion de la liberté humaine, n’en est pas moins un chrétien très-convaincu et un pieux ministre. C’est sa religion et sa piété mêmes qui le poussent à maintenir les droits de la volonté humaine, sans laquelle il n’y a point de personnalité véritable, ce qui conduit, quand on est conséquent, droit au panthéisme. L’apôtre du moi a soulevé bien des ombrages dans le vieux puritanisme; mais il gagne chaque jour des adhérents. Je crois que c'est là ce qu’il y a de plus intéressant dans le mouvement métaphysique américain *.

* M. Tappan est cn outre l'auteur d’un traité de logique, qu’un juge bien compétent, M. Cousin, regarde comme égal à tout ce qui existe en ce genre en Europe.

* Si je faisais ici une histoire complète de la philosophie amépicaine, il faudrait mentionner quelques autres noms : celui de Channing, celui de

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On voit qu’il se passe tout entier pour ainsi dire dans le sein de la théologie; il s'appuie au dehors sur le mouvement imprimé à la philosophie française par M. Cousin. M. Tappan s'entend parfaitcment avec lui sur la liberté humaine et la causalité. Ils se sont vus récemment à Paris; mais chacur d’eux avait quelque peine à parler la langue de l’autre. Heureusement miss Tappan, qui sait parfaitement le français, leur a servi d’interprète; ce qui fait, ce me semble, un tableau gracieux et un cadre piquant que Platon, grand admirateur de la sage Diotime, n'aurait peut-être pas rejeté pour un de ses dialogues *.

M. Upham, qui lui aussi a réfuté Locke, ct qui est auteur d'un traité de philosophie religieuse sur la Vie intérieure.

! J'ai revu M. Tappan à Paris en 1853. Lui, sa femme et sa charmante fille étaient ravis d'un changement de destinée qui ne serait pas du goût de tout le monde. M. Tappan avait quitté une existence agréable à New- York pour aller dans l’État de Michigan fonder, assez loin de toute grande ville, une nouvelle université : en France, une place en province est un rieur et un exil. M. Tappan n'était sensible qu’à la joie de crécr que que chose, sa femme et sa fille partageaient entièrement ses sentiments et + son ardeur. La différence des deux peuples est là.

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