JEAN-JACQUES AMPÈRE XIX
tant qu'à faire des niches littéraires, saisit la lettre au vol, en demanda communication pour la donner à la rédaction du Globe, dont il n'était pas, mais auprès de laquelle il n'était pas fâché de se faire bien venir. Madame Récamier, un peu faible à l'endroit de ses amis et ne perdant aucune occasion de leur faire plaisir ni de leur acquérir un éloge, lächa la lettre, qui parut ensuite toute vive dans le Globe, presque sans aucun retranchement, Ampere, qui n'avait pas quitté Weimar, fut un peu effarouché de voir ainsi ses impressions toutes confidentielles lui revenir par la presse et aller droit à l'adresse de ceux dont il parlait si librement. On y lisait d'ailleurs les témoignages les plus agréables pour Goethe, par exemple :
« Goethe à, comme vous le savez, quatre-vingts ans. J'ai eu le plaisir de diner plusieurs fois avee lui en petit comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence d'esprit prodigieuse : tantôt avec finesse et originalité, tantôt avee une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en admettre, Avec ses cheveux blanes, sa robe de chambre bien blanche, il a un air tout candide et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille, ses deux petits-eufants qui jouent avec lui, il cause sur les sujets les plus élevés, Il nous a entretenus de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses intentions, de ses souvenirs : il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.
» Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire, parce qu'il est occupé de tous les autres talents. »
Mais la lettre citée se terminait par cette phrase assez épigrammatique :
« Vous allez croire que la manie admirative des Allemands pour leur poëte m'a gagne. Pourtant je n'en suis pas encore au point de la bonne dame chez laquelle je demeure ici, qui s'extasiait sur ce que l'abondance des idées du grand homme était telle qu'il lui avait fallu un secrétaire ! Avoir un secrétaire est dans ce pays-ci sans exemple... »
Je ne sais ce qu'en pensa la bonne dame chez qui il logeait, mais en général à Weimar on prit trés-bien l'indiserétion.….