XXVIIE JEAN-JACQUES AMPÈRE
avait devant les yeux : c'était un lettré en voyage: il lui fallait de l'accessoire tiré des livres; un souvenir, un rapprochement, une allusion, lui étaient nécessaires et venaient bien à propos se join dre à ce qu'il voyait pour le compléter et l'orner; quand il avait trouvé son trait, il était content, Son esquisse générale était vraie; la physionomie des lieux était délicatement sentie et rendue sous sa plume : le goût chez Jui suppléait au sens. Il laissera, comme voyageur littéraire, le plus aimable renom. Tous ceux qui passeront après luilàäoùila passé se plairont à lui rendre justice et à le saluer d'un souvenir.
Mais pour l'Égypte ce fut autre chose : il ne l'aborda pas seulement en amateur et en touriste, il y mit une ardeur, une application spéciale de savant, La lecture de la grammaire de Champollion, qu'il ouvrit un matin sans dessein arrêté, détermina en lui comme une vocation subite, irrésistible: devenu du jour au lendemain disciple de l'illustre inventeur et l'émule de Lepsius, il se plongea à corps perdu dans cette neuve étude qu'il prétendait bien ne pas aller vérifier seulement sur place, mais faire marcher à son tour et avancer. Quand de telles ardeurs le prenaient, il n'y avait pas à se mettre en travers : il eût tout renversé, Il obtint sans peine une mission du ministre de l'instruction publique, M. Villemain ; on lui adjoignit un savant artiste dessinateur, et il partit sans tarder, Le livre qu'il a publié en 1846 offre le tableau complet de ses impressions, de ses études, de ses recherches, de ses admirations et même de ses rèveries poétiques ; car ce fut, dans ses deux ou trois mois, toute une fièvre, une rage, un conflit de science et de poésie, comme une ivresse de toutes ses facultés émues et surexcitées. Il touchait au but, il était près du retour lorsqu'il paya cet excès d'exaltation et de travail par une maladie qui faillit être mortelle, On le ramena bien faible encore à Marseille ; mais au milieu même de ses dangers et de son épuisement sa noble fièvre morale ne le quitta pas un instant, et il ne songeait qu'à ne pas laisser perdre les trésors de connaissances et d'observations qu'il venait de conquérir.
Ilne tenait qu'à Ampère, à partir de ce moment, de pousser son
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sillon dans cette voie nouvelle et d'y avancer parallélement chez nous avec M. de Rougé. Jamais il n'avait plus ouvertement trahi cette soif insatiable de connaitre qui le consumait et qui, aux heu res où elle s'éveillait plus vive, le forçait de tout laisser pour y obéir, I dut goûter, indépendamment de tout succès, de grandes satisfactions d'intelligence : il pouvait lire une phrase hiérogly phique sur le sarcophage d'un pharaon; illui était arrivé un soir, avant de s'endormir, de lire un livre chinois sur les ruines d'Éphése, Ce sont là, il faut en convenir, de hauts dilettantismes de l'esprit et à la portée d'une rare élite.
Les événements publics et des accidents privés ne tardérent pas à déranger l'existence si bien remplie d'Ampère, La révolution de fivrier 1848 apporta une secousse dans ses habitudes scientifiques, car dans son universalité de goûts il'faisait entrer aussi pour quelque chose l'enthousiasme politique, et il trouva moyen d'avoir de l'enthousiame en ce moment-là. La mort de madame Récamier (LA mai 1849), qui suivit d'assez près celle de M, de Chateaubriand, le laissa bientôt livré à luisméme: il avait besoin, à travers toutes ses diversions, d'un centre, d'un attachement fixe, d'une affection transformée en devoir, en religion, L'amitié de madame Récamier, au milieu des hasards de sa navigation et des versatilités de sa bare que, était pour lui à la fois l'étoile et l'ancre, Après elle, et quand elle lui manqua, il erra quelque temps comme une âme en peine avant de savoir où se fixer, Il allait avoir cinquante ans: c'est un mauvais quantième pour recommencer la vie,
Il avait contracté, depuis quelques années, avec Alexis de Toce queville une de ces amitiés-passion dont il était susceptible, et dont sa nature ressentait le besoin : il y trouva, jusqu'à un certain point, un abri et un refuge. Je ne sais pourquoi la biographie d'un homme distingué se restreint presque toujours à l'étude de l'esprit et aux travaux qui en dépendent : la sensibilité a ses mystères qui méritent bien aussi une analyse ou du moins un aperçu. Celle d'Ampère était très-particulière, des plus actives, aussi complexe que son intelligence elle-même, et elle avait ses exigences qu'il faut au moins