XXX JEAN-JAGQUES AMPÈRE
indiquer. J'ai dit qu'il vivait avee le savant M. Mohl d'une sorte de vie commune, et, dans cet arrangement qui dura jusqu'au mariage de M. Molh,ilv avait déja pour Ampère une convenance et un avantage, quelque chose qui, sans le fixer, le retenait, De plus, il trouvait à l'Abbaye-au-Bois tout ce luxe, ce superflu de l'esprit, chose si nécessaire, et en mème temps le lien souverain d'affection qui le ramenait sans cesse et qui donnait une limite à ses écarts, Le cercle de l'Abbaye, dans sa douce habitude, lui procurait des liaisons agréables et des amis à tous les degrés. Je ne répondrais mème pas qu'en cherchant bien on ne lui trouvât en fait d'amitiés féminines, durant le règne de madame Récamier et dans une moindre sphère, quelque étoile de tres-petite grandeur, un diminutif ou une doublure de Béatrix, tant le pli était pris!
Eh bien, malgré tout cela, Ampére avait encore besoin d'un ani intime en dehors de l'ordinaire, d'un ami dont il eût la plus haute idée et avee qui il fût dans un rapport continuel d'admiration, d'épanchement, de confidence à tous les instants. M. Mohl, calme et sage, ne pouvait être cet ami-là : il n'eût répondu à bien des ébullitions, à des projets en herbe qui se suecédaient, à de vrais feux de paille, que par un rire franc et clair qui eût déconcerté le distrait enthousiaste et l'eût dégrisé désagréablement. Ampère n'osait tout dire à M. Mohl: M. Mohl était pour lui une hbitude précieuse, essentielle, utile, pour ainsi dire légitime : ce n'était pas un confident, Ce n'était pas Étienne de La Boëtie pour Montaigne, Or Ampére avait besoin d'un Étienne de La Roëtie, Il avait besoin d'un ami du Monomotapa à qui courir raconter, dès le matin, le songe de la nuit !, Il me fit dans un temps l'honneur de me croire digne d'un tel rôle, d'une telle jointure étroite des esprits et des âmes : je fus reconnaissant, mais ma nature trop faible ou trop partagée se déroba, Tocqueville devint l'objet d'un second choix, et par sa noblesse de caractère, par le sérieux {le sa vie, par la
1. « Son moi sensible n'était pas moins insatiable et infatigable que son moi
intellectuel, » Un doctrinaire aurait pu dire de lui ce mot-la, Pour qui a approfondi l’homme, la formule est justifiée.