IV JEAN-JAGQUES AMPÈRE
avait déja perdu sa mère, et il ne se ressouvint jamais de ce doux sourire qui avait lui sur son berceau. Une belle-mère qu'il eut ensuite, mais bientôt séparée de son père, avec lequel elle était incompatible, ne lui fut de rien. Son âme sensible eut de tout temps des arriérés de tendresse dont il ne sut que faire. Son père, homme de génie, homme de bien, mais sans règle et sans suite dans les habitudes journalières de la vie, ne put guère qu'exciter et secouer la jeune intelligence de son fils sans la diriger, Les études d'Ampère n'eurent rien qui le tirät de la routine ordinaire. Il fut mis d'abord en pension rue Neuve-Sainte-Geneviève, chez un ancien oratorien, l'abbé Roche, qui passait pour janséniste. Bien des enfants d'hommes distingués, les fils des Royer-Collard, ‘es Hallé, des Beugnot, des Sacy, étaient dans cette institution, qui n'en valait pas mieux pour cela. Ampère passa depuis, me dit-on, au collége Henri IV et plus tard au collége Bourbon, dont il suivit les cours comme externe libre, ILremporta en 1817 le premier prix de philosophie au concours général ; le sujet était l'énumération des preuves de l'existence de Dieu. Son père, à défant du polytechnicien qu'il aurait voulu, avait eu l'idée de faire de lui un apothicaire savant comme le furent les Geoffroy de l'ancienne Académie des Sciences, et de notre temps les Pelletier, les Robiquet. La vocation du jeune Ampère résista à la chimie comme elle avait résisté au calcul intégral. La poésie était son faible, et il s'y porta avec toute la verve de sa nature. Son père, une fois le premier deuil fait, s'accommodait très-bien de cette ambition poétique de son fils. Bien qu'il fût en quelque sorte la science pure, il avait des curiosités de tout genre : la poésie n'était point exclue de son universalité; il savait quantité de vers par cœur, et lui-même il en avait fait pendant les ennuis amoureux et les courts intervalles de loisir de sa première jeunesse, L'idée d'avoir un fils poëte, dont une belle tragédie serait jouée et applaudie au Théâtre- Français et qui viendrait prendre place à la suite dans le cortége de nos grands classiques, flattait son amour-propre paternel, Cette première veine d'Ampère, non contrariée, mais qui n'aboutit jamais
à une franche manifestation et à un succès, fut très-durable, très-per-
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sistante, et se prolongea presque jusqu'à la fin sous l'œuvre critique et la culture d'histoire littéraire à laquelle il semblait exclusivement adonné. Il y avait chez lui un poëte in petto qui reparaissait à l'im proviste, au moment où l'on s'y attendait le moins : qui chantait le Nil, Thèbes et Memphis, au sortir de l'explication d'un hiéroelyphe; qui soupirait une plainte élégiaque dans le temps qu'on le croyait tout occupé de perfectionner un essai de grammaire romane, Cette diversité de goûts, en s'entre-croisant, se nuisait mainte fois. On assure qu'il ne cessa de concourir incognito pour les prix de poésie de l'Académie française jusqu'à l'époque où il en fut. Il avait fait jusqu'à sept tragédies, présentées et plus ou moins reçues au Théàtre-Français ; elles y dormaient:et y dorment encore sans doute dans les cartons à côté de celles de M. Viennet ; il disait quelquefois en riant : « Si l'on voulait me jouer un mauvais tour, ce serait d'en mettre une en répétition. » Mais il ne riait qu'à demi en disant cela, et il n'eût peut-être pas été très-fâché que l’idée en vint à d'autres. Je ne prétends point anticiper en ce moment, ni préjuger quelquesunes des pièces de vers assez spirituelles et agréables qu'on à de lui ; mais il est certain qu'à sa sortie du collège, en cette mémorable année 1819 où Lamartine se révélait par ses premières Méditations, où Victor Hugo adolescent s'essayait déjà par des odes touchantes etpures, où André Chénier apparaissait comme un jeune moderne dans ses œuvres pour la première fois recueillies, Ampère, ardent, exalté, enthousiaste, ne révait que la palme et le laurier, C'est vers ce temps, où à peu près, qu'il méditait un poëme d'Attila, et qu'il composait, d'après Manzoni sans doute, une tragédie d'Adelghis sous le titre de Rosemonde. La couleur locale le tentait fort : il s'y essayait à demi. Son père, premier confident de toutes ses élucubrations poétiques, ne le décourageait pas, et il lui arrivait quelquefois de dire à lun de ses bons amis lyonnais, M. Lenoir où M. Ballanche ! € Grois-tu que Jean-Jacques ait du génie? » C'était lui, l'illustre savant, qui avait du génie ; son fils avait un talent qui se cherchait encore,
Ge talent n'était pas assez fort ni assez original pour se créer à