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CHAPITRE IV

Cimetière, = Bowditch, = M, Guyot, M. Felton, M. Longfellw,

Nous sommes allés visiter le cimetière de Mont- Auburn, à une petite distance de Cambridge; je profite de l'occasion pour interroger M. Agassiz sur la géologie de l'Amérique. Chose curieuse, le nouveau monde est le plus ancien. Quand les diverses parties de l'Europe étaient encore envahies par la mer, du sein de laquelle émergeaient seulement quelques îles, déjà l'Amérique était un continent. Aussi, dit M. Agassiz, les animaux et les véoétaux de cette partie du monde ressemblent moins aux êtres organisés existant en Europe, dans l’époque actuelle, qu'à ceux des époques antérieures à l'homme. L'Amérique du Nord est physiquement le pays de l’unité, Les formations géologiques y ont plus détendue et plus de cons-

tance; les mêmes animaux, les mêmes plantes, y habitent

de plus vastes espaces que dans l’ancien monde. Il y a des serpents à sonnettes depuis le Mexique jusque dans le Maine, le plus septentrional des États de l'Union; les colibris, qui vivent sous les tropiques, remplissent durant l'été les jardins aux environs de Boston. D'autre part, les oiseaux du nord s’avancent vers le midi beaucoup plus loin que ceux d'Europe ne s’avancent en Afrique. De même, les races indigènes de l'Amérique septentrionale offrent, sur des points éloignés, d’étonnantes ressemblances. M. Agassiz ne croit point à l’origine asiatique de ces races. Selon lui, la pommette saillante de la joue est autrement placée chez elles que chez les races tartares ; elle n’est point à la hauteur de l'œil, mais plus bas. Nous arrivons au cimetière de Mont-Auburn vers l'heure dont Gray peint si bien la mélancolie dans son élégie sur un cimetière de village. Il est cependant un peu de meilleure heure que dans l’élégie. Ce soleil méridional, dont je m’émerveille toujours, illumine de l’or le plus vif les beaux arbres du cimetière. Ces arbres sont très-variés, car nulle part il n’y a une plus grande diversité parmi les essences des forêts que dans l'Amérique du

Nord. M. Agassiz me montre les différences des espèces

de pins, de chênes, de noyers: il me dit qu'il y a quarante espèces de chêne aux États-Unis, — Ce cimetière est un lieu trop charmant pour la mort, mais où l’on reposcrait cependant volontiers, Les tombes sont blanches, simples, espacces, au lieu de cette affreuse cohue de sépulcres de nos cimetières, Ici on serait à l'aise au frais, à l'ombre; c'est à donner envie d'y rester. De plus, on scrait en bonne compagnie : cette statue est celle de Bowditch, ce simple matelot américain qui a écrit un ouvrage classique dont se servent les marins anglais, et qui plus tard, en dirigeant une compagnie d'assurances, traduisit la Mécanique céleste de Laplacé. Ce n'était pas une simple traduction : Bowditch a commenté l'ouvrage de l'illustre géomètre français, il l'a simplifié en quelques parties et y a fait entrer les découvertes plus récentes. Laplace disait : «Je suis sûr que M. Bowditch m'a compris, Car nonseulement il a relevé dans mon livre quelques erreurs, mais m'a montré comment j'y étais tombé. »

La vie de Bowditch est une des plus belles vies de savant. Dés l'enfance, ses dispositions furent extraordinaires ; apprenti chez un ship-chandler (fournisseur de

navires), il traçait sans cesse des figures ct des calculs

re] PROMENADE EN AMÉRIQUIE

sur une ardoise. Un voisin, qui s’en émerveillait, assurait qu'il ne serait nullement surpris si, avec le temps, le jeune apprenti arrivait à être un faiseur d’almanachs. Jamais homme n'eut une âme plus belle et plus pure. Sensible à la gloire et modeste tout ensemble, ses yeux se mouillaient de larmes quand on lui disait qu’il était admiré en Europe, et rien cependant ne l'avait touché autant que de recevoir du fond des bois (backwoods) l'indication d'une erreur; Car c'était bien une erreur, ajoutait-il. I] disait encore : « Ce simple fait que mon ouvrage eut atteint un homme vivant aux limites de la civilisation, et qui pouvait le comprendre et l’apprécier, m'a causé plus de plaisir que les éloges des savants et des académies. » Bowditch fut toujours soutenu par sa courageuse femme. L'ouvrage devait coûter cinq cent mille francs ; elle l’exhorta à tout sacrifier pour l’achever; dans sa reconnaissance, il voulait lui dédier ce livre, à la production duquel elle avait concouru.

Bowditch avait préparé un plan de Salem, sa ville natale. Ce plan lui fut dérobé, et l’auteur du larcin en annonça effrontément la publication. Bowditch fut d'abord

furieux, exprima au plagiaire toute sa colère et tout son

mépris, et le menaça de l’attaquer en justice; puis, avant appris que cet homme était pauvre, il retourna le lendemain chez lui, et lui parla ainsi : « Je vais vous dire ce qu'il faut faire; je terminerai le plan, je corrigcrai quelques fautes qui s’y trouvent maintenant, vous le publicrez à votre bénéfice, et j'écrirai mon nom en tête de la liste des souscripteurs. »

En véritable savant américain, Bowditch s'était formé lui-même, comme le cordonnier pensylvanien Thomas rodfrey, qui 2pprit tout seul le latin pour lire les Principia de Newton, — comme le jeune Ebenezer Mason, qui savait Suétone par cœur à vingt et un ans, et mourut vietime de son ardeur pour les sciences, qu'il avait toutes embrassées, en particulier de sa passion pour l'astronomie, les veilles ayant achevé de détruire une santé usée par la misère, la maladie, les efforts faits pour gagner sa vie dans les heures qu’il dérobait à l'étude afin d’avoir du pain. L'énergie et la résolution, si éminentes chez le peuple américain, se retrouvent souvent dans la carrière des hommes de science comme dans les autres carrières ; on fait ici soi-même son savoir, ainsi qu'on fait soi-même

sa fortune. La tendance de l’esprit scientifique est marquée

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de ce caractère d’intrépidité et de confiance en soi qui signale toutes les entreprises. Les études de Franklin sur la foudre montrent une combinaison de sagacité, de courage et de sang-froid qui est bien américaine. L'audace poussée jusqu’à la déraison a conduit un mathématicien des États-Unis à chercher, pour la géométrie, d'autres éléments que le point sans étendue et la ligne sans largeur. Les tentatives de M. Seba Smith sont un saut hardi dans l'impossible,

Malgré mon goût pour le cimetiére de Mont-Auburn, J'aimerais encore mieux rester à Cambridge, y obtenir une chaire, et vivre dans une de ces petites maisons blanches, au milieu des arbres, n’était le climat, qui ne conviendrait nullement à mon larynx; car dans ce lieu, où l’on peut maintenant se croire en Italie, il fait, l'hiver, jusqu'à vingt degrés de froid, et on se chauffe neuf mois de l’année. À cela près, la vie doit y tre fort douce. Les professeurs y vivent en très-bonne intelligence. I n'y a Jamais eu à cela qu'une exception : c’est le professeur de chimie qui a tué un de ses collègues, et caché le COTPS dans son laboratoire; mais on espère que la chose ne se

renouvellera plus. Sérieusement, les professeurs vivent

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très-bien ensemble. Tous les quinze jours, ceux qui forment partie du club scientifique se rassemblent chez l’un d’entre eux, qui donne un souper et lit une dissertation.

Aujourd'hui nous allons finir la soirée chez un autre professeur étranger, ami de M. Agassiz, Suisse comme Ini, et, comme lui, attestant par ses fonctions à Cambridge l'hospitalité américaine. Dans son livre intitulé [a Terre et l'Homme, M. Guyot a tenté d'expliquer l’histoire par la géographie. Il voit dans la configuration variée des contrées de l’Europe et de l'Asie où la civilisation a fleuri la raison de cette civilisation, et dans la simplicité,

l'unité géographique du continent américain, la condition

d'un développement commun par le principe de l’association. L'ancien monde a fait l'éducation du genre humain: le nouveau monde est le théâtre magnifique sur lequel doivent s’accomplir les destinées progressives de l'humanité. Cette conclusion ne pouvait déplaire à des auditeurs américains. Le remarquable ouvrage de M. Guyot est L produit d’un cours fait à Cambridge. Un professeur de l'université, M, Felton, avec un zéle d'obligeance pour

l'étranger et une abnégation personnelle qui méritent

d'être cités, passait les nuits à traduire en anglais les leçons de M. Guyot !,

Les langues et les littératures anciennes sont l'objet de l’enseignement de M. Felton. Je trouve chez lui les travaux les plus récents de l'érudition germanique. Luimême a traduit plusieurs traités de Jacobs, donné une édition d'Homère, et publié quelques-uns des chefsd'œuvre de la poésie et de l'éloquence grecques. Sur sa table, la littérature allemande figure, représentée par l'épopée satirique de Reinecke Fuchs et par l'épopée nationale des Niebelungen. T1 paraît que les jeunes gens quittent trop tôt le collége pour make money, gagner de l'argent. S'ils étudient surtout les littératures anciennes, c'est dans l'intention d'acquérir le talent de la parole,

1. Un pareil trait n'étonne pas quand on a eu, comme moi, le bonheur de voir de près et de suite M. Felton. La bonhomie aimable et la facilité à s’enthou:. 11 d'un professeur allemand, avec une trèslarge part du sens ferme et droit de la race anglo-saxonne, une bienveillance que j'oscrais dire francaise si celle-ci était toujours aussi réelle et aussi sincère que celle de M. Felton, voilà ce qui fait de lui l'érudit le plus agréable à rencontrer, soit dans sa maison hospitalière de Cambridge, soit à Paris, enthousiasmé de Jasmin le rapsole ou plutôt l'aëde d'Agen; soit à Rome, revenant de Grèce, et tout enivré

d'avoir lu l'Œdipe Roi sur le lieu même du parricide, et l'autre Œdipe

à Colonne.

talent nécessaire aux États-Unis, car la vie y est tout oratoire comme dans l'antiquité, et encore plus; c’est là le plus fâcheux, selon moi; Démosthènes et Cicéron préparaient et composaient un discours qui était un chefd'œuvre d'étude et d’art; ils n’improvisaient pas tous les jours un speech à la fin du dîner. Malgré cette différence ct bien d’autres, il y a une certaine analogie entre tous les pays libres, où la parole est la puissance.

Je suis allé visiter l'observatoire de Cambridge, dans lequel se trouve un grand télescope, qui est un des premiers du monde; il a coûté cent mille francs, et le support en granit vingt-cinq mille. Tout est dû à des SOUSCTriptions volontaires. Les noms des principaux souscripteurs sont gravés sur une table de marbre : l’un d’eux a donné soixante mille francs. Un peu après 1818, l'observatoire a reçu cent mille dollars (cinq cent mille francs), légués par M. Édouard Philipps. Des dons de ce genre ne sont pas rares ici. Il y a une vingtaine d'années, feu M, Edmond Dwight offrit à la législature, sans faire connaître son nom au publie, cinquante mille francs, à condition que le trésor de l'État consacrerait la même somme à

fonder des écoles normales. Trois de ces écoles furent

fondées l’année suivante. Les puissants instruments que l'on a construits depuis quelques années ont permis de pénétrer plus avant et de mieux voir dans les profondeurs du ciel. Les nébuleuses perdues aux plus lointaines extrémités de l’espace, taches blanchâtres qui sont formées de myriades d'étoiles, dont chacune peut être le centre d'un système planétaire pareil à celui où la terre occupe une si petite place, les nébuleuses, si curieusement étudiées par Herschell, ont agrandi l'univers. Herschell considérait les nébuleuses comme des masses d'une matière sidérale en voie de condensation; mais, observées à l’aide des grands télescopes, ces ma: <es flottantes se décomposent et se résolvent en une i :mense et lumineuse poussicre de mondes. On conçoit les transports que fait éprouver aux astronomes ce triomphe de leurs instruments, qui leur permettent de voir les astres se multiplier pour eux dans le champ de l'infini. « Vous partagerez ma joie, écrivait le directeur de l’observatoire de Cambridge , en apprenant que la grande nébuleuse d'Orion a cédé à la puissance de notre incomparable télescope. Cette nébuleuse avait résisté à l'habileté sans rivale des deux Her-

schell armés de leurs excellents réflecteurs. Elle avait

défié le miroir objectif de trois pieds de lord Ross, et même, quand son grand réflecteur et six forts speculum de six pieds furent dirigés vers cet objet, on ne découvrit pas la plus petite apparence d’une étoile. et notre télescope a fait ce que n’ont pu faire jusqu'ici les plus grands réflecteurs du monde, »

L'astronomie est une des sciences qui sont cultivées avec le plus de succès aux États-Unis. Franklin avait déjà remarqué que cette pureté, cette transparence de l'atmosphère, qui n'a frappé moi-même, y était très-favo- “able aux observations astronomiques. Le goût de cette étude est si général en ce pays, que beaucoup de négoclants font construire de petits observatoires d'où ils s'amusent à étudier le ciel, Des travaux plus sérieux ont permis à M. Lomis d'écrire un livre sur les Progrès de l'Astronomie en Amérique. Dans cet observatoire de Cambridge, M. Bond, qui en est le directeur, aidé de son fils, a découvert un troisième anneau de Saturne. Le premier avait été observé par Huyghens, et le second par Cassini. Ce sont des noms à la suite desquels il est glovieux de placer le sien. Il paraît qu’un de ces anneaux

est liquide et va toujours se rapprochant de la planète,

qu'il pourra bien noyer un de ces jours". Les deux observateurs de Cambridge ont ajouté un satellite aux satellites déjà connus de la même planète. Ce peuple ne tire donc pas seulement d’une terre vierge toutes les richesses qu’elle peut produire : il trouve encore dans ses loisirs le temps d'enrichir la science et le ciel.

Non loin de l'observatoire est le jardin botanique. L'étude de la botanique n’est pas étrangère aux États- Unis. La flore nouvelle que l'Amérique offrait aux investigateurs de la science a eu ses zélateurs passionnés. Les colonies anglaises, avant leur émancipation, avaient vu naître ce Bertram, qui, selon le génie du pays, s'était formé lui-même, que Linné appelait un botaniste de nature, et qui fonda le premier jardin botanique, bien qu’il fût tellement pauvre, qu’un naturaliste anglais, son ami, lui envoyait de temps en temps du papier gris pour son herbier et du drap pour se faire des habits. Un second jardin botanique fut fondé par Marshall, qui, comme Bertram, se bâtit lui-même une maison sur un terrain qu'il défrichait, et où s’élève aujourd’hui une

1. Je tire ceci du curieux écrit d'un physicien célèbre, sir David

Brewster, sur la pluralité des mondes. More worlds than one.

PROMENADE EN AMÉRIQUE sl

ville qui porte son nom. Le directeur actuel du Jardin botanique de Cambridge, M. Grey, est connu par sa Flore des États-Unis. I revient d'Europe. J'ai été heureux de trouver chez lui, reproduits par le daguerréotype, les traits d’un botaniste francais qui m'est bien cher, de celui qui porte si honorablement la gloire héréditaire du nom des Jussieu !,

Tout près de Cambridge, une belle maison de bois s'élève au milieu des arbres; elle a été habitée par Washington, qui, au commencement de la guerre, y avait établi son quartier général. Elle est doublement historique, car elle est aujourd’hui la demeure d’un poëte éminent des États-Unis, M. Longfellow. Dans ce pays, où je ne me représentais que des existences tourmentées par l’activité politique et industrielle, je ne m'attendais pas à rencontrer le spectacle d’une existence empreinte d'un calme si noble et si doux. Dans une habitation élégante, prés d’une femme aimable et belle, entouré de charmants enfants, M. Longfellow me semble l'idéal du poëte heureux, et on dit que ce bonheur a été précédé

1. Ce nom a disparu de la botanique avec Adrien de Jussieu, ravi

prématurément à la science et à ses amis.

par un beau roman plein de constance et de délicatesse qu'on peut aller chercher dans son Hyperion. Le poëte américain a voyagé dans toute l'Europe, il en connaît toutes les langues; il possède une foule de curiosités littéraires, depuis des chants populaires danois jusqu'à des chansons havanaises, Il a reproduit des poésies de presque tous les pays : des ballades allemandes et des vers de Jasmin; il s’est inspiré une fois de M. Augustin Thierry.

M. Longfellow a visité les diverses contrées du vieux monde, et sa muse en a gardé de nombreux souvenirs. Il a vu ces mœurs primitives et patriarcales de la Suède, qu'il peint si bien dans la préface placée en tête de sa traduction d'un gracieux poëme suédois de Tegner, la Communion des enfants. I a vu Ftalie et la France; il à senti le charme de vieilles villes d'Allemaone. À Nurembere, l'enfant de l'industrielle Amérique a sympathisé avee cette industrie lettrée du xvrf siècle, qui, dans les rangs les plus humbles, suscitait des hommes tels que Jacob Bœhme, le cordonnier philosophe, et Hans Sachs, le cordonnier poëte, the cobbler bard. I célèbre ces arti-

sans inspirés. « Tandis que le tisserand maniait sa na-

vette, il tissait les vers mystiques, et le forgeron frappait

ses mètres de fer au retentissement de l'enclume. Ainsi,

EENNEN il

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