PO DONC OUT
Maison du poëte Longtellow, dans le Massachusetts.
Ô Nuremberg! un voyageur venu d'une contrée lointaine, comme il parcourait tes rues et tes places, chan-
tait dans sa pensée son chant rêveur, recueillant entre
tes pavés, comme une petite fleur de ton sol, la noblesse du labeur, la longue généalogie du travail. »
M. Lonegfellow a célébré sa patrie : quel Américain peut l'oublier ? Il à écrit un Chant de Vie (a Psalm of Life), qui exprime avec force le sentiment de l’action, comme il convenait au fils d’une société énergique et travailleuse. C’est une réponse à la parole de l’Ecclésiaste :
« Tout est vanité ! »
Ne me dis pas dans tes versets mélancoliques : la vie est un vain rêve ; car pour l'âme le sommeil, c'est la mort, et les choses ne sont pas ce qu’elles semblent.
La vie est réelle, la vie est sérieuse ; le tombeau n'est pas le but. Tu es poussière, tu retourneras en roussière; cela ne fut point dit de l'âme.
Ce n'est pas la jouissance, ce n'est pas la tristesse qui est notre fin, notre destinée, notre voie; c'est agir, afin que chaque lendemain nous trouve plus avant qu'aujourd'hui. Sur le vaste champ de bataille du monde, dans le bivac de la vie, ne sois pas comme le troupeau muet que le berger chasse devant lui, sois un héros dans le combat.
Ne te confie pas à l'avenir, quels que soient ses charmes. Que le passé enterre ses morts. Agis, agis dans le présent qui vit, ton cœur dans ta poitrine, et Dieu sur ta tête.
Les vies des grands hommes nous rappellent toutes que nous pouvons faire notre vie sublime, et en partant laisser derrière nous l’empreinte de nos pas sur les sables du temps.
Peut-être un autre, naviguant sur la mer solennelle de la vie, un frère égaré et naufragé reprendra cœur en les voyant.
Debout donc et agissons, le cœur prêt à tout événement, achevant et recommençant toujours ; sachons travailler et attendre.
Toute l’ardeur de l’activité américaine me semble concentrée dans cette énergique poésie: mais le plus souvent, M. Longfellow se complaît dans une poésie entièrement désintéressée du présent, amoureuse de l'idéal, le poursuivani partout, le cherchant à la manitre de Gœthe ou de Tieck. La plume spirituelle de M. Chasles a fait connaître le charmant poëme d’Évangéline, inspiré par Hermann et Dorothée, et qui nous intéresse particulièrement, car il célèbre les malheurs de quelques-uns de ces habitants d’Acadie que se disputaient, se prenaient et se reprenaient tour à tour l'Angleterre et la France, qui, Français d’origine, de mœurs et de langage, furent un jour arrachés violemment et soudainement de leur village par un ordre du gouvernement britannique, séparés les uns des autres et dispersés comme une tribu d'Israël. M. Longfellow vient de publier, sous le titre de Légende dorée (Golden Legend), un poëme dramatique, qui, certes, ne se rattache en rien à l'Amérique, à la démocratie, au présent, mais qui, du milieu de tout cela, emporte le lecteur en plein moyen âge. Rien ne prouve mieux à quel point les progrès naturels de la civilisation et les commu-
nications toujours plus faciles et plus fréquentes des États-
Unis avec l’Europe tendent à les rapprocher d'elle, que de voir un poëte favori du public américain prendre pour sujet d’une œuvre applaudie une légende du moyen â::, de cette époque des sociétés modernes qui est si complétement étrangère aux souvenirs de la société américaine.
Le sujet du poëme de M. Longfellow est emprunté à un vieux fabliau français. L'empereur ne sera guéri que si une jeune fille donne sa vie pour lui; la jeune fille se trouve, et, au lieu de mourir, devient impératrice. Cette histoire bizarre et touchante est devenue entre les mains de M. Longfellow comme un cadre gracieux dans lequel il a enchâssé une vue du moyen âge. La scène dans laquelle la jeune Elsie apprend à ses parents qu'elle a résolu de mourir pour le prince et finit par obtenir leur consentement et leur bénédiction, cette scène est trèsbelle. M. Longfellow, qui sent vivement la poésie du moyen âge, a aussi un sourire pour les formes naïves de sa dévotion et de sa croyance. Il connaît les singulières imaginations des prédicateurs de ce temps. L'un d’eux monte en chaire, tenant à la main un fouet qu’il fait
claquer sous les voûtes de l’église, puis, feignant de
s'adresser au courrier dont le fouet vient de retentir, il lui demande ce qu’il y a de nouveau. « Christ est ressuscité. — D'où venez-vous? — De la cour. — Oh! alors je n’en crois rien; c’est une plaisanterie. » Le fouet retentit de nouveau : c’est un autre courrier qui arrive. « Courrier, quelles nouvelles ? — Christ est ressuscité. — D'où venez-vous ? — De la ville. — Alors je ne vous crois pas. Poursuivez votre chemin. » Le fouet retentit une troisième fois pour annoncer l’arrivée d’un troisième courrier. [1 donne la même nouvelle : « Christ est ressuscité. — D'où venez-vous? — De Rome. — Ah! je vous crois maintenant, 1l est ressuscité. Allez donc, et galopez de toute la vitesse de votre coursier.» Rien n’est charmant comme la conversation du prince et d'Elsie chevauchant ensemble à travers les forêts de l'Allemagne. La vie silencieuse.et recueillie des religieux fidèles à leur vocation et les désordres qui souillaient parfois les cloîtres mal réglés sont opposés dans ce poëme comme dans l’histoire. Quoi de plus naïf, de plus pur, de plus senti que ce monologue du frère écrivain dans le Scriptorium : « Que Dieu me pardonne! il me semble qu'une certaine
satisfaction se glisse dans mon cœur et dans mon cer-
veau... Oui, je pourrais presque dire au Seigneur : Voici une copie de ta parole, écrite par moi d’un bout à l’autre avec beaucoup de labeur et de fatigue ; prends-la, Ô Seigneur! et que ce soit quelque chose que j'aie fait pour toi... (Il regarde par la fenêtre.) Que l'air est doux! que cette vue est belle! Je voudrais avoir un vert aussi charmant pour peindre mes paysages et mes feuilles. Comme les hirondelles gazouillent sous les gouttières du toit! Il y en a une en ce moment qui est sur son nid, justement je puis saisir une vue de sa tête et de sa poitrine. Je ferai une esquisse du joli oiseau dans son tranquille abri, et je la réserverai pour la marge de mon évangéliaire. » Ce morceau me semble d’une naïveté charmante. Il est impossible de se transporter plus complétement loin de la vie ardente et occupée de la société américaine , dans le calme et le recueillement de la vie claustrale du moyen âge; puis viennent les orgies des mauvais moines, et le terrible comte Hugo, dompté par la religion , et l’abbesse Irmengarde, dont les passions réveillées s’endorment de nouveau, bercées par les sons de la cloche.
Le prince et la jeune fille voyagent toujours ensemble.
En passant le pont de bois couvert de Lucerne, elle dit : « Le tombeau lui-même n’est qu'un pont couvert conduisant du jour au jour par de courtes ténèbres. » Cette comparaison est charmante. Un des mérites que j'ai remarqués dans les poésies de M. Longfellow, ce sont des comparaisons neuves et ingénieuses. Ailleurs l'aspect de Bruges, la vicille et singulière ville flamande, the quaint old Flemish city, et le carillon de son antique beffroi évoquent pour le poëte étranger les souvenirs du passé, et il ajoute : « Le passé et le présent s'unissent ici sous le courant des siècles comme des empreintes de pas cachées par un ruisseau, mais qu’on voit sur les deux bords. » Ailleurs encore, en parlant du charme d’une lecture faite le soir par une bouche adorée, il s’écrie : «Et le soir sera rempli d'enchantements, et les soucis qui infestent le jour replieront leur tente, comme font les Arabes vers la nuit, et Comme eux disparaîtront en silence, » Revenons à Elsie : quand elle approche de son sacrifice, elle adresse ces paroles vraiment belles à ceux qui la plaignent : « Ne vous alarmez pas au craquement de la porte qui s'ouvre et par laquelle je vais passer, je vois ce qui est par delà, »
Et au prince : « Que mon souvenir reste dans votre exis-
tence, non pour la troubler et la déranger, mais comme quelque chose qui doit la compléter, en ajoutant une vie à une vie, et si quelquefois, le soir, près du foyer, vous voyez mon visage se montrer parmi d’autres visages, ne le considérez pas comme un fantôme, mais comme un hôte qui vous aime, plus encore, comme quelqu'un de votre famille dans l'absence duquel quelque chose vous manquerait autour de vous. »
L'auteur a créé véritablement l’ensemble de son œuvre; mais, en lisant ce dernier produit de la muse américaine, on ne peut se dissimuler que l’Europe a passé par là.
On a dit: La littérature est l'expression de la société. Selon moi, c’est la civilisation que la littérature exprime. Or, aux États-Unis, la société est démocratique, mais la civilisation est européenne. La démocratie ne saurait être littéraire, car la démocratie, c’est la foule. Il peut sortir de la foule des inspirations poétiques, c’est ce qu’atteste partout la poésie populaire; mais nulle part on n’a vu la foule produire ou inspirer une littérature perfectionnée. L'art lui est nécessairement étranger; aussi en Amérique, où la multitude règne, on n’écrit point pour la multitude.
Une littérature peut être démocratique par les sentiments,
elle ne saurait l'être par la forme, à moins d’être inculte, violente, négligée, c’est-à-dire de n’être plus une littérature. Les masses, aux États-Unis, ont une presse à leur usage : c’est la presse quotidienne, très-importante au point de vue politique, mais qui ne compte point dans la littérature. La presse quotidienne est exclusivement américaine; mais littérairement l'Amérique est en Europe, parce que la civilisation lui est venue d'Europe et lui en vient chaque jour, surtout maintenant que les deux mondes se touchent; car si Louis XIV a pu dire dans son orgueil : U n’y a plus de Pyrénées! — la vapeur, cette puissance plus conquérante encore et plus souveraine, dit aujourd’hui : Il n’y a plus d'Océan!
Voilà pourquoi un pays dont l’organisation politique
est si particulière est entré dans la littérature 2
énérale du monde : je dis la littérature générale, car l’uniformité toujours croissante de la civilisation moderne, qui a effacé presque partout la diversité des costumes, efface aussi la diversité des génies littéraires. Peut-être est-ce un malheur, mais certainement c’est un fait, Ce rapprochement entre les littératures des nations européennes a été d’abord
une copie servile de la France par les autres peuples ou
une Contrefaçon de l'étranger par la France. A cette période d'imitation outrée a succédé une ère de développements parallèles qui ne résultent point d’une reproduction artificielle, mais qui proviennent de la parité du développement social. Les littératures étaient d'abord entièrement différentes, puis elles se sont ressemblé parce qu'elles s'imitaient; aujourd’hui elles se ressemblent sans s'imiter, Or ce qui est vrai des littératures de l'Europe s'applique à la littérature des États-Unis. Profondément distincte par son fonds des sociétés européennes, la société américaine tend à s’en rapprocher au moins dans sa portion la plus cultivée par le progrès naturel de la vie policée. La littérature des États-Unis ne sera pas un nouveau monde sans doute, mais elle sera une province de plus dans le vaste empire des littératures civilisées.
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