CHAPITRE V
Fêtes populaires à Boston. — Les hôtes canadiens, = Procession industrielle. Diner monstre. — leu d'artifice démocratique,
Un heureux hasard m'a amené à Boston au moment où vont avoir lieu de grandes solennités populaires qui dureront trois jours. Les frois journées de Boston seront célébrées en l'honneur d’une révolution, mais d'une révolution toute pacifique. IL s’agit de fêter l'ouverture d'une ligne de chemin de fer qu'on vient d'établir entre les États-Unis et le Canada. Le gouverneur, lord Elgin, va venir à Boston, où doit se rendre de son côté le président des États-Unis. Toute la ville est en émoi. L’affluence des visiteurs est considérable. Les hôtels sont tellement encombrés, qu'on m'a menacé de me forcer à partager ma chambre avec un autre voyageur. Ce qui est parfaitement américain, c’est que le maître de l'hôtel où j'habite,
et où doivent descendre M. Fillmore et lord Elgin, s’est
bien gardé, en m’annonçant cette détermination, de m'en expliquer le motif. Sans daigner m'apprendre ce qui causait cette mesure extraordinaire, il s’est borné à me répéter qu'il me donnerait un compagnon de chambre; cependant, grâce à des protections puissantes, j'ai obtenu que ce désagrément me serait épargné.
J'ai été au sénat assister à la réception du président des États-Unis par le gouverneur de l'État de Massachusetts. Le président est arrivé suivi de trois de ses ministres, parmi lesquels était M. Webster, le lion du jour et candidat lui-même à la présidence pour l’année prochaine, Le gouverneur de cet État est fils d’un petit fermier, Entré au service d'un homme de loi, il passait ses soirées à s'instruire dans les écoles du soir: il a fondé un athénée dans sa petite ville, y a fait des cours, et est devenu un des chefs du parti démocrate dans son État. Le président a été, me dit-on, charpentier. M. Webster a cu une jeunesse laborieuse. Ces trois hommes ont des manicres parfaitement convenables à leur situation actuelle. Tout s’est passé simplement et dignement. Quand le président est entré, on s’est levé. Le président et le gouver-
neur se sont salués. Le gouverneur a adressé au président
un discours commençant par la formule d'usage : Please your Excellency (Plaise à votre Excellence). Le président a répondu par des éloges de la population de Boston, de ses marchands princes, de ses ouvriers nobles de par la nature; le gouverneur, bien qu'il soit du parti opposé à celui de M. Webster, a introduit avec assez d'ä-propos un éloge de celui-ci dans la réponse qu'il adressait au président. M. Webster a pris la parole au milieu des applaudissements; mais, de l’aveu général, le grand orateur a été aujourd’hui mal inspiré, Il a flatté un peu grossièrement le peuple américain dans un discours qu'autour de moi on trouvait de mauvais goût. Un autre ministre, qui est Virginien, a eu beaucoup de succès. « Un Virginien, at-il dit, ne se sent pas étranger à Boston, » et, réunissant le midi et le nord dans ses hommages : « Si vous avez votre Bunker-hill, a-til dit, nous avons notre For/town. Si vous avez votre Daniel Webster, nous avons notre Washington, qui vous appartient aussi, our and your Washington. » Comme le nord et le sud sont toujours disposés à se quereller, la sagesse des hommes d'État de tous les partis s’applique à ranimer les sentiments d'union
si nécessaires au maintien de la fédération américaine.
Voici un trait de mœurs assez curieux, J'ai appris que le speaker de l’assemblée représentative de l'État s’est si bien conduit dans des moments difficiles, que les différents partis se sont réunis pour lui témoigner leur reconnais-
sance en lui donnant. une montre.
18 septembre,
Ce jour est consacré à une promenade dans la rade de Boston. Plusieurs bâtiments à vapeur ont été mis par la ville à la disposition de ses hôtes. Une place m'a été accordée sur celui de ces bâtiments qui porte aussi les députés canadiens venus de Montréal et de Québec pour fraterniser avec les habitants de Boston. Le temps est merveilleusement beau. La ville, entourée presque de ious côtés par la mer et bâtie sur plusieurs collines, s'élève au milieu des mille navires qui lui forment comme une couronne de mâts. Les fanfares, les hourras, les coups de canon, retentissent. On distribue une brochure sur la “condition présente de Boston. Le premier chemin de fer destiné à être parcouru par la vapeur qui ait été construit
“en Amérique l’a été en 1829 par Boston!. Il avait treize
1. En 1838, un vieux juge se rappelait d'avoir vu dans sa jeunesse
milles, moins de cinq lieues: maintenant mille lieues de chemin de fer rayonnent de Boston dans le Massachusetts et les États voisins, et les États-Unis sont traversés en tous sens par plus de dix mille milles de chemins de fer, plus de trois mille lieues, plus que le diamètre terrestre !,
La nouvelle ligne dont on célèbre aujourd'hui l’ouverture est d'autant plus importante, qu'elle offre un chemin direct aux émigrants qui arrivent d'Europe à Boston pour se rendre dans l'Ouest, sans aller chercher l'Hudson, qui est la ligne directe de New-York; les produits de l'Ouest peuvent par la même voie venir s’em-
barquer à Boston. Ce qui donne une grande impulsion
l'établissement d'une diligence (stage-coach) entre Boston et Providence qui n'avait pas fait moins de sensation que l'ouverture du chemin de fer.
1. Le chiffre exact, tiré d'un document officiel, était, pour 1852, 10,814 milles de chemins de fer terminés, et 10,898 de chemins de fer en construction. Le capital engagé est de 592,770,000 doll. (plus de 3 milliards et demi).
Un autre chiffre très-semblable donnait à la même époque, pour les États-Unis, 10,200. Total des milles parcourus par les chemins de fer, dans plusieurs pays, 25,000: Grande-Bret tagne, 6,500 (un peu plus de la moitié) ; France, 1,800 (environ le cinquième); Belgique, 360; Espagne, 60. Ce qui fait pour chaque habitant, aux États-Unis 21 pieds, en Angleterre 12 pieds, en Belgique 4 pieds, en France 3 pieds, en Espagne 3 pouces.
à la création des chemins de fer américains, c’est la rivalité des différents États qui cherchent sans cesse à se supplanter les uns les autres, et tâchent, si j'ose employer ‘ette expression, de se souffler le transport des passagers et surtout des marchandises. Les États-Unis sont comme un grand échiquier où chacun tâche d'arriver à dame le premier.
Des tables, jointes à la brochure qu’on nous a distribuée, montrent que, pour le port de Boston depuis 1842 jusqu'à 1850, le produit des douanes a presque triplé, et le tonnage a augmenté de plus d’un tiers! en dix ans; le chiffre de la population de Boston a été porté de 158,000 âmes à 269,000; ces chiffres s’appellent ici des figures; il faut avouer que, comme les figures de rhétorique, celles-ci ont bien leur éloquence.
Le déjeuner que nous donne la ville est médiocre, il faut en convenir, et les plats sont disputés avec énergie; mais le vin de Champagne est à discrétion, c’est l'important pour la chaleur de l’enthousiasme et la gaicté de la réunion. Bientôt commencent les toasts et les spee-
1. Augmentation de 2,780,186 dollars pour les douanes, et de 193,502 à 313,192 dollars pour le tonnage.
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