‹ Promenade en Amérique [microforme]Chapitre 36 sur 64 · LEA · texte numérisé non relu

LEA

ches; on demande monsieur un tel, et il paraît, et il parle, et des transports d'approbation accucillent nvariablement son discours. Ce sont surtout les Canadiens, et les Canadiens français, qui jouissent d’une popularité sans bornes. On crie : Vive la belle France! Trois hourras pour la belle France! Un habitant de Montréal entonne la vieille romance de la Claire fontaine. Un habitant de

Québec chante :

Nous aimons la Canadienne

Pour ses beaux yeux doux.

La foule se porte brusquement vers un orateur qui surgit, le chanteur est abandonné, et Je perds la suite de ce morceau de poésie nationale que je ’apprêtais à recueillir.

Dans les discours, il n’est question des deux côtés que d'alliance, d'union par des liens de fer; les États-Unis semblent déjà tenir le Canada. Mais comme on descend du bateau, j’aperçois un homme à figure anglaise qui cherche à se hisser sur un toit pour être entendu; le toit est assez élevé, il faut le soutenir par les jambes: enfin il

s'accroche des pieds et des mains à cette tribune glis-

sante, et de la position difficile qu'il a conquise il parle

avec beaucoup d'énergie. Il commence par glorifier la race anglo-saxonne en Angleterre et en Amérique ; puis, se souvenant de la population française du Canada, il rappelle qu’elle est du même sang que le noble La Fayette. Après les compliments, il entre en matière; il déclare nettement que le Canada est content de l'Angleterre et veut rester sous sa domination; l’orateur convient qu'il n’en a pas toujours été ainsi, mais il affirme que les Canadiens ont obtenu ce qu'ils désiraient, Il ose même ajouter : « Nous vous avons enviés, nous ne vous envions plus. L’Angleterre nous a donné ce que vous avez. » Je dois dire que ce discours a eu moins de succès que les autres, et qu’il faisait naître autour de moi des murmures qui n'étaient pas des murmures d'approbation. Je me disais : Voila sans doute quelque fonctionnaire anglais au Canada qui ne veut pas laisser passer cette cérémonie sans avoir protesté de sa loyauté. Quelle était mon erreur! Celui qui venait de parler ainsi était M. Neilson, qui, bien qu'Anglais d’origine, est depuis vingt ans un des chefs les plus distingués et les plus ardents du parti national au Canada, au point qu'il a pris les armes,

commandé les insurgés, et à leur tête a gagné sur les

Anglais la bataille de Saint-Denis; mais, comme il le disait tout à l’heure, le pays a obtenu ce qu’il désirait : l'Angleterre, mieux éclairée sur ses intérêts et comprenant que le seul moyen de ne pas précipiter le Canada dans l’union américaine, c’est de le bien gouverner; — l'Angleterre a changé de politique envers lui : elle lui a donné un vrai gouvernement représentatif dans lequel les Canadiens français, grâce à l'accession d’un certain nombre d'Anglais raisonnables, ont la majorité. De plus, le gouverneur actuel, lord Elgin, s’est montré favorable à leur égard jusqu’à provoquer un soulèvement du parti anglais violent, émeute odieuse qui a déconsidéré ce parti. Dans ces conjectures, M. Neilson, comme les plus sages patriotes du Canada, s’est attaché franchement à l'Angleterre du jour où elle voulait être juste, comprenant bien que la nationalité canadienne court beaucoup moins de risque avec elle qu’avec les États- Unis, et qu’une annexion opérée par ce peuple envahissant serait la mort de cette nationalité. Autant vaudrait tomber dans le gouffre du Niagara. Voilà ce qui faisait parler aujourd’hui M. Neilson; du reste, il n’a jamais

changé. Il y a vingt ans, il disait à M. de Tocqueville :

« Nous resterons avec les Anglais jusqu’à ce qu'ils nous forcent de les combattre. » Cette nécessité est venue : M. Neilson les a combattus et même battus. Aujourd’hui, avec un égal patriotisme, il résiste aux annexionnistes et vient le déclarer dans une fête au fond de laquelle est, pour un grand nombre de ceux qui m’entourent, la pensée de l’annexion.

Le soir, j'ai été dans le beau monde. Le président a paru dans un salon, où il ne s'était pas trouvé autant d'uniformes anglais depuis la guerre de l'indépendance. On venait saluer mademoiselle Fillmore, qui prenait très-bien sa situation de princesse du sang et ne montrait ni hauteur ni embarras.

J'ai terminé cette journée par une délicieuse promenade sous les ormes du pare, dont une lune magnifique

découpait le sombre et gracieux feuillage.

19 septembre.

Ce jour est le grand jour. D'abord procession des J 8 J

métiers, puis dîner de quatre mille personnes ; le soir, ilumination et feu d'artifice : tout cela en l'honneur de

sa majesté le chemin de fer. — Boston, me dit M. **,

veut se montrer avec toutes ses ressources, with all its power.

Quelques précautions sont prises contre les vols. Partout on lit affiché : Prenez garde aux filous, Beware of pichk-pockets. On a fait venir tous les individus suspects, on les a montrés à la population, pour que chacun pût les reconnaître au besoin. Du reste, j'ai compté près de deux cents policemen, bel et bien armés du truncheon ; seulement, à cause de la fête, cette petite massue était enveloppée de papier doré, tout comme le discours de réception qu’un nouveau membre de l’Académie française va, selon l’usage antique et solennel, présenter au chef de l'État.

Vers m'di, la procession commence. En tête sont le président et ses ministres, lord Elgin et les autorités de Boston. Ce qui me frappe d’abord, c’est le grand nombre d’uniformes qui figurent dans cette fête toute civique : voici des lanciers, qui n’ont pas, il est vrai, la tournure aussi militaire que ceux que je voyais, il y a un mois, galoper dans le champ de Mars; voici des bonnets à

ses, des vestes à la hon-

Le)

poil, des habits bleus, gris, rou

groise, etc. S'il y avait autant de régiments qu'il y a

d'uniformes, la ville de Boston aurait sur pied une armée formidable; mais j'apprends que ce sont des compagnies de volontaires qui, s’étant organisées librement, choisissent leur costume comme elles nomment leurs officiers. Évidemment, les Américains ont un faible pour l’art militaire; en cela, ils différent des Anglais. Les Anglais sont aussi braves qu'aucun autre peuple, mais chez eux l'état militaire est peu considéré. Un père, même dans une condition modeste, ne le voit prendre à son fils qu’à regret. L’on n’a en Angleterre nul goût pour le tambour et l'uniforme; il n’en est pas de même aux États-Unis. J'ai vu des enfants s'amuser à faire l'exercice et manœuvrer pour leur récréation, comme des gamins de Paris. La guerre du Mexique a développé cette disposition guerrière. On s’accoutume aux présidents militaires ; il y a là peut-être le germe d’un grand changement dans le caractère et les institutions du peuple américain.

En principe, tout le monde fait partie de la milice ; mais il se trouve assez de miliciens de bonne volonté, portant l'uniforme, enrégimentés en compagnies de volontaires et faisant l’exercice, pour qu’on n’exige rien de

semblable des autres citoyens. Seulement, à Boston du

moins, chacun, sans exception, est obligé d'avoir des armes. Deux fois par an, on est requis de montrer qu'on est armé au complet.

M. Fillmore n'est pas un de ces présidents belliqueux dont je parlais plus haut. Hier, il a passé une revue, Après quelque hésitation, disait le Journal, on lui a donné un bon cheval, que les policemen retenaient chaque fois que les coups de canon le faisaient cabrer. Les Américains n'éprouvent pas le besoin, depuis longtemps proverbial en France, que le pouvoir sache monter à cheval.

J'ai vu avec plaisir qu'en tête de la procession industrielle était porté un objet d'art, une statue, l'Indien mourant, œuvre d’un statuaire américain nommé Stephenson. Il est vrai que tout de suite après venait, probablement pour désigner le métier de fourreur ou de marchand de pommade, un ours empaillé ; puis, différentes voitures se sont succédé. Un groupe de voitures était suivi d’un groupe de soldats. Sur l'un de ces véhicules il y avait des fauteuils et des chaises, sur l'autre des chapeaux. Un modèle de vaisseau était porté sur

un char que traînaient six chevaux blanes. Le Museum

était représenté par un éléphant de bois que traïînaient des Indiens; puis venaient les fabricants de drap, les teinturiers, les fondeurs, les orfévres, ete, Plusieurs industries étaient en exercice : sur le char des menuisiers on rabottait, sur le char des forgerons on forgeait, sur le char des imprimeurs on imprimait et l'on distribuait des prospectus; la foule se les disputait comme à Rome on se dispute l'indulgence lancée d'une fenêtre après la bénédiction du pape. Au reste, il y avait dans tout cela beaucoup de ce que nous nommons réclame, Les noms des principaux fabricants de Boston étaient très en évidence dans la procession, On lisait des inscriptions en général amusantes par leur emphase : au-dessus d'un coffre de sûreté, safe, qui a résisté à l'incendie, le feu n'est pas mon ennemi, nous défions les éléments. Le bureau des domestiques à louer et des nourrices offrait une exhibition de sujets des deux sexes. Quand les Jeunes gens de l'Université de Cambridge ont passé, ils ont été salués de hourras très-empressés, surtout par les spectatrices. Les compagnies de secours mutuels établies par les étrangers fermaient la marche. On a vu passer

tour à tour des Kcossais, la cornemuse en tête, portant

des plaids aux couleurs des différents clans: des Irlandais précédés par la harpe d'Érin et par des drapeaux sur lesquels étaient figurées des images de saints, entre autres celle de saint Joseph.

Je n'ai cité que quelques détails’ de cette procession : le défilé a duré deux heures: il me rappelait certains tableaux flamands du xvri siècle, où l'on voit toutes les corporations figurer dans un cortége avec leurs bannières, Ici il y avait quelque chose de plus : non-soulement l’ouvrier, mais le métier lui-même est en scène ; c'était une exhibition dramatique, ceux qui avaient un rôle semblaient s'en amuser au moins autant que les spectateurs. Pour moi, charmé de voir ainsi le peuple américain en joie, dans la rue, hors de lui, et moitié galement, moitié sérieusement, célébrant une fête qui le divertit et l'enoreueillit tout ensemble, je suis rentré en me disant : Le roi s'amuse,

Ce qu'il y avait peut-être de plus intéressant dans la cérémonie, c’étaient les enfants des écoles faisant haie dans le pare, criant hourra! au président et à la procession, et commençant ainsi à s'associer dans cette fête

nationale au sentiment public. L'enthousiasme de ces

petits citoyens était certainement le plus vif et le plus pur.

Puis est venu le diner de quatre mille personnes; il a eu lieu sous une tente, au milieu du parce. Les convives étaient soumis au régime de la tempérance, c'est-à-dire que le vin était interdit, ce qui m'a paru sage dans une réunion aussi nombreuse ; mais tout le monde a eu du café. Le président, obligé de retourner à Washington, n'a pu assister au banquet. Lord Elgin a prononcé un discours spirituel et sans façon, très-bien conçu pour plaire aux Américains en ne les flattant point. Il leur a donné des louanges convenables sans exagération ; il a revendiqué pour le gouvernement monarchique en Angleterre une somme de liberté égale à celles que conliennent les institutions républicaines des États-Unis. I] a employé fort à propos quelques expressions empruntées au langage parlementaire de ce pays. M. Everett a répondu à lord Elgin avec son élégance de langage ordinaire. Certaines locutions écossaises, placées dans le discours qu’il adressait à un lord écossais, m'ont paru

un trait de courtoisie plein d'a-propos et de bon goût.

Voilà comment les choses se sont passées. Voici

maintenant ce que j'ai lu dans un journal qui rendait compte de ce banquet : « L'aspect de la vaste assemblée, quand les tables furent garnies, était frappant au delà de toute expression. Il y avait là une Méditerranée de fraternité humaine sous un firmament de drapeaux, et dans cette mer il y avait des célébrités innombrables des deux hémisphères, »

Le soir, on a illuminé, c’est-à-dire la ville et les particuliers ont illuminé. Le vieux Faneuil-Hall, ce bâtiment à forme antique, aux nombreuses fenêtres garnies aujourd'hui de lampions, dessinait sa forme singulière sur le ciel, Le Capitole était dans une obscurité complète, car l'État de Massachusetts n’est pour rien dans la fête de Boston. Il n’y avait point de feu d'artifice officiel, mais chacun pouvait en toute liberté tirer des pétards devant sa porte et lancer des fusées par sa fenêtre. Des particuliers se sont établis au milieu de la promenade publique, et y ont organisé sur le gazon, très-sec en ce moment, un tir de soleils et de chandelles romaines qui a duré jusqu'à minuit. Le principe volontaire qui préside aux associations religieuses et à une foule d'établissements

utiles, préside aussi aux divertissements publics; le gou-

vernement n'intervient ni pour les donner au peuple, ni pour empêcher le peuple de les prendre; en toute chose, la nation fait ses affaires, et même quelquefois la besogne du gouvernement. Ici, comme en Angleterre, les mœurs surveilent les mœurs. Si l’on met en vente un mauvais livre ou une gravure indécente, on s'expose à un procès de la part de la Société pour la suppression du vice. Les citoyens font la police et maintiennent le bon ordre. L'autre jour, un meurtre a été commis, quatre cents personnes se sont mises à la poursuite du coupable. Naguère, au sujet d'un acteur, il y a eu à New- York un commencement d'émeute ; la milice est arrivée, a tiré et a tué trente où quarante personnes, ce que tout le monde a fort approuvé. C'est toujours le même

principe : l'ordre par la liberté.

Page 1