‹ Promenade en Amérique [microforme]Chapitre 4 sur 64 · JEAN-JACQUES AMPÈRE VII · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES AMPÈRE VII

un où deux autres encore, tous liés étroitement entre eux et avec Ampére, avaient lu Oberman et s'étaient sentis aussitôt épris d'une admiration mystérieuse et concentrée qui ressemblait d'autant mieux à un culte qu'elle était le secret de quelques-uns. Oberman, dans sa tristesse désolée, est nn de ces livres qui tombent des mains tout d'abord, ou qu'on adopte avec ferveur, Le petit cénacle l'avait adopté et en avait fait son Ossian, M. Cousin, à qui cette élite de jeunes esprits était également dévonée, impatient peutétre de ce partage et pour couper court à ce qui lui semblait un engouement, leur avait dit un jour que l'auteur d'Oberman, avec sa mélancolie stérile, ne pouvait être qu'un « mauvais cœur. » Ge mot d'un maitre, et qui lui était échappé un peu à l'aventure, étonna et troubla profondément les adeptes, mais sans toutefois les désenchanter, Le temps seul ent peu à peu raison de cette fièvre d'Oberman. |

Que de choses s'entremélaient ! que de feux et d'éclairs, que d'impétueux nuages s'entre-henrtaient sur ces Jeunes fronts ! Telles étaient les générations d'alors, plus désintéressées du moins et plus enclines à l'idéal que celles d'aujourd'hui. J'en reviens, dans cette histoire de la formation intellectuelle et morale de notre ami, à ce qui devait durer et prédominer, Ce fut le 1er janvier 1820 qu'Ampère fut présenté par M. Ballanche à madame Récamier à l'Abbaye-au-Bois : il y venait à titre de compatriote lyonnais et de jeune poëte plein d'espérances et de promesses, Gette influence de madame Récamier, comme en un autre sens celle de Fauriel, fut trop décisive sur Ampère pour qu'on n'en marque pas avec soin l'heure et l'instant. Ce que je sais d'original, c'est que dans l'été ou l'automne qui suivit, et que madame Récamier passa à la Vallée-aux-Loups, Ampère y passa également quelques semaines en Compagnie de son ami Alexis de Jussieu, qui y avait un pied-h-terre, Pendant ce temps d'ivresse et de bonheur, son imagination se livra à tous les charmes d'une compagnie délicats et choisie, qu'un soleil couchant de divine beauté embellissait

encore, Ampére revint à Paris une quinzaine environ avant madame

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Récamier, Dès qu'illa sut de retour, et la premiere fois qu'il lui refit visite à l'Abbave-au-Bois, il la trouva seule, Elle lui parla avec sa grâce ordinaire des charmantes journées, des courses et promenades à travers le vallon, des gais entretiens où la conversation animée du jeune homme avait mis un attrait de plus. Puis, touchant avec son art délié la fibre du cœur, elle indiqua légèrement qu'il y avait eu lieu peut-être à des sentiments émus, que du moins elle aurait pu craindre, si cela s'était prolongé, un commencement de roman pour un cœur poétique, car sa niéce, alors toute jeune, était près d'elle. Ampère à ce mot n'y tint pas, et tout d'un coup éclatant avec trouble et avec sanglot : «Ah! ce n'est pas pour elle », s'écria-t-il, et il tomba à genoux. Sa déclaration était faite, l'aveu lui était échappé : il avait proféré, sans le vouloir, la parole sacrée sur laquelle il ne revint pas. Nous sommes en plein Pétrarque, en plein Dante, si vous aimez mieux. C'en était fait désormais du destin de toute sa vie, Madame Récamier n'eut plus qu'à continuer de le charmer et à le calmer peu à peu, sans jamais le guérir,

A quelle date précise connut-il Fauriel? Je ne le sais pas bien; mais Ampère était encore sans partage dans tout le feu de sa vocation romanesque et poétique, lorsqu'il accompagna, en 1823, madame Récamier à Rome avec le fidèle M. Ballanche. I s'y vit initié chaque jour à la plus haute et la plus fine société, agréé sur le pied d'égalité par les plus beaux noms, et comme enveloppé dans les relations les plus flatteuses : en s'y pénétrant du ton aisé de la suprême courtoisie, il y prit sa première impression ineffacable d'amour sérieux pour Rome, pour cette patrie des âmes blessées, éprises des seules grandeurs de l’art ou de l'histoire, et vouées à toutes les religions du passé, Il était à Naples après les fêtes de Pâques 1824, lorsque des lettres de son père, qui trouvait l'absence de son fils trop prolongée, vinrent le rappeler instamment, Il s'arracha avec douleur à la chère colonie qui devait passer un second hiver sur cette terre illustre. On raconte que, le lendemain de son arrivée à Paris, déjeunant en tête-h-tête avec son

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pére qui le regardait fixement et en silence, tout à coup Le naïf savant S'échappa à dire : «C'est drôle, Jean-Jacques, J'aurais cru que Ca m'aurait fait plus de plaisir de te revoir. » Un verre d'eau fraiche jeté brusquement au visage ne ferait pas, convenons-on, un autre effet, Rien ne pouvait refroidir chez Ampére le respect et l'amour filial: mais on conçoit qu'avec de tels repoussoirs le charme de madame Récam‘or n'était pas près d'être affaibli, ni diminué,

Une autre influence, bien douce également et plus modeste, menacait pourtant, en ces années, de traverser la première : un doux astre se levait à l'horizon et aurait pu prendre un apide ascendant sur le cœur du jeune homme, s'il eût été plus libre, Ampère allait souvent chez M. Cuvier ; il y causait avec feu, avec entrainement de ce qu'il avait lu, de ce qu'il avait vu, des objets divers de ses goûts et de ses studieuses anbitions : mademoiselle Clémentine Cuvier l'écoutait en silence, prenait un intérêt sensible à ses récits et se plaisait à les lui faire répéter, Lorsqu'il revint d'Italie, la premicre fois qu'elle le revit, elle Ini demanda ce que lui avait inspiré cette belle contrée : ilétait adossé à la cheminée : CeUX qui ont été témoins de la scène semblent y être encore : il se mit, d'un ton pénétré et plein de nombre, à réciter une ode en l'honneur de l'Italie, L'ode terminée aux applaudissements de tous, la conversation S'engagea : jamais esprit plus charmant, causeur plus gracieux et plus vif n'avait captivé l'attention, Tel il était dès lors, Je dirai seulement de ce tendre intérêt qu'il inspira à mademoiselle Cuvier, intérêt mystérieux resté bien longtemps secret, et dont il est permis à peine de dévoiler quelque chose aujourd'hui, que plus tard les voyages d'Ampère en Ailemaene, puis dans le Nord, y apportérent un arrêt et un obstacle, peut-être un brisement et une rupture intérieure : à son retour du Nord, il ne retrouva plus celle qui savait si bien l'écouter: la noble jeune fille si distinguée, et depuis quelque temps promise à un autre, mourait de consomption avant l'autel, Sa mémoire était demeurée

à l'état de religion, — faut-il dire de demi-remords ? — pour

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Ampére, Une tante de la jeune personne, madame Brack, lui avait fait don d'un moulage en plâtre, figurant les bras et les mains de la morte, Dans ses chambres sans orlre et remplies de livres, Ampère avait un placard caché où se trouvaient ces chères reliques qu'il à été donné à bien peu de ses amis, mème de ceux qui vivaient le plus près de lui, de voir et de connaitre, J'en puis parler, car je les ai vues et touchées,

J'ai hâte pourtant d'en venir au littérateur, à celui qui mérite d'occuper le public et que nous avons à étudier. Ce fut Fauriel qui coupa court à cette première ébullition poétique sans objet bien préeis, et qui le mit dans sa vraie voie, la critique sérieuse et la littérature comparée, Ampère, docile à Fauriel, étudia quelque temps sous lui le sanscrit, en même temps que Fresnel, sous la même impulsion, se livrait à l'arabe, C'est Ampère qui fit faire à M. Mérimée la connaissance de Fauriel. La premiére fois que M. Mérimée le vit, Fauriel avait sur sa table un ouvrage qu'il lui montra, « Voici, dit-il, deux volumes de poésies serbes qu'on m'envoie ; apprenez le serbe. » C'est ainsi que ce vrai savant, ennemi des à peu près et des faux semblants, adressait chacun aux sources mêmes, Ampère, selon ceux qui l'ont le mieux connu, avait une aptitude particulière pour la linguistique, Il saisissait tout de suite, dans une grammaire qui lui tombait sous la main, les singularités d'un idiome et sa physionomie, Il avait trés-vite appris assez de chinois pour lire couramment un livre dans cette langue, Il n'avait qu'à vouloir pour avoir ses entrées directes dans une quelconque des littératures européennes ou orientales. En ce sens, il est dommage sans doute qu'il n'ait pas persévéré vers un but et dans une ligne : il aurait tracé son sillon; mais Ampère n'était pas un Eugène Burnouf : sa vocation, à lui, était multiple, mobile et diverse, C'était un libre promeneur. Dès qu'il se sentait un peu maitre d'une étude et qu'il l'avait pénétrée par l'esprit, il passait à une autre, croyant pouvoir chasser plus d'un lièvre à la fois. Son gibier le menait ainsi sur bien des pistes.

Le résultat littéraire de ses nouvelles études se produisit d'abord

agréablement dans des articles du Globe : le dépouillement exact de

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sa contribution à ce journal n'a Jamais été fait ni par d'autres ni par lui-même, Le premier article que je rencontre sous sa signature (26 mars 1825) est un compte rendu du Voyage dans le Latium de Bonstetten, Ampère avait lu ce livre avec plaisir soit dans son voyage de Rome, soit au retour, et il nous en fait part, Ce qui me frappe dans cet article de début (naiden-article), c'est le choix du sujet, et je ne puis m'empêcher d'y voir un augure présageant le genre d'études romaines qui seront la dernière et Suprême occupa tion de sa vie, J'y trouve aussi cet éloge de Bonstetten, qui n'est autre chose qu'une critique détournés à l'adrosse de Chateaubriand :

« L'auteur, remarque-t-il, ne Sy prend pas comme M. de Chateaubriand, qui, pour donner une idée précise de la campagne romaine, dit qu'on y trouve quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone ; mais il cite des faits... Toute cette élequence, ce me semble, serait bien pauvre à côté de cette réponse de quelques ouvriers auxquels M. de Bonstetten demandait comment ils vivaient : — Nous n'avons tout au plus que du pain à manger et quelques herbes crues arrachées dans les champs. — Et quand vous êtes malades ? = Nous mourons, »

Madame Récamier à cette date était absente, Ampère, livré à lui-même, avait des velléités d'opposition contre le demi-dieu, auquel ileût été tenté de dire : Oh! que vous me génez ! Notons bien chez lui cette intention fugitive, car on ne l'y reprendra plus, — Il terminait cet article sur l'état de la ‘ampagne romaine en disant :

« Cet ouvrage se rattache à de grandes questions, et l'on n'y trouve ni déclamation, ni paradoxes, ni parti pris d'avance, ni dédain : c'est aujourd'hui un grand mérite: aujourd'hui plus que Jamais les idées absolues révoltent, l'ironie fatigue, mais la représentation des choses telles qu'elles sont donne un plaisir pur et tranquille : c'est un plaisir de ce genre qu'on éprouve en lisant M. de Bonstetten, »

L'amitié lui inspira son second article, du 4 juin 1825, sur le Théâtre de Clara Gazul. I eut soin toutefois de ne point forcer l'éloge, et peut-être, par la réserve qu'il s'imposa, ne sut-il point marquer

assez nettement tout ce qu'il y avait d'original et de hardi dans le

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coup d'essai de M. Mérimée. Un des lecteurs du Globe fat du moins de cet avis et crut trouver « quelque disproportion entre l'extrème mérite de l'ouvrage et le jugement favorable, mais très-mesuré, que le critique en avait porté. » (N° du LS juin 1825.) — Ampère se remit au pas dans un autre article du 9 juillet suivant, J'en tire seulement cette conclusion, que dans la critique des œuvres contemporaines, par bon goût peut-être, par discrétion et aussi par une sorte de compromis secret entre les diverses écoles, Ampère ne sut jamais apporter cette vigueur décisive qui tranche les hésitations, qui fait saillir les caractères (qualités et défauts), et qui classe non-seulement l'œuvre et l'auteur en question, mais le critique lui-même, Très-vif et tout feu en causant, il n'osait qu'à demi sur le papier, Aussi n'a-til jamais mordu sur le publie proprement dit : il se contentait du suffrage des salons, et dans la rénovation littéraire qui s'opérait, il ne donna au dehors aucun grand signal.

Il était davantage dans ses tons en présentant une analyse et un jugement excellent des œuvres dramatiques de Goethe (29 avril et 20 mai 1826). Ce travail attira naturellement l'attention de Goethe, qui avait pris le Globe en singulière estime, Dans une lettre du 42 mai, c'est-à-dire dans l'intervalle du premier au second article,

le grand poëte en écrivait au comte Reinhard :

« Que ces messieurs du Globe soient bienveillants pour moi, cela est justice, car moi je suis vraiment épris d'eux, IIS nous donnent le spectacle d'une société d'hommes jeunes et énergiques jouant un rôle important. Je crois apercevoir leurs buts principaux; leur manicre d'y marcher est sage et hardie, Tout ce qui se passe en France depuis quelque temps excite vraiment l'attention et donne des pensées que l'on n'aurait jamais concues, J'ai été heureux de voir quelques-unes de nes convictions intimes, et renfermées dans mon ètre intime, exposées et commentées suffisamment... Un article (de M, Ampère) sur la traduction de mon théâtre m'a fait grand plaisir. Je vois maintenant ces pièces d'un tout autre &il qu'au temps où je les ai écrites, et il est pour moi bien intéressant « constater l'effet qu'elles produisent sur une nation étrangère et dans une époque dont les idées sont tout autres. Mais ce qui me plait surtout, c'est le ton sociable de tous ces articles : on voit

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