CHAPITRE XII
Une ville nouvelle. — La vie de bateau à vapeur. — Respect des femmes,
— Un candidat à la présidence. — Les arts en Amérique. = Un sermon presbytérien.
Buffalo, 10 octobre.
Quand on voyage en Italie, on lit dans la Guida de chaque ville : « L'origine de cette cité se perd dans la nuit des temps. » Il n’en est pas de même aux États- Unis. Au lieu d’un fondateur héroïque, d’une mystérieuse origine, voici, si ce que l’on m'a conté est véritable, quelle fut l’origine et quel a été le vrai fondateur de Buffalo.
Un monsieur R... imagina de mettre en circulation des billets portant des noms d’endosseurs Supposés. [l en fit ainsi pour dix millions, les payant exactement à mesure qu’on les lui présentait, et en for-
geant de nouveaux. Au moyen de ce système de crédit
aidé de faux, M. R.…., qui avait les manicres d’un quaker et dont la charité était célèbre, fit des entreprises immenses ; il bâtit à Buffalo des quartiers et jusqu'à un théâtre. Un jour la débâcle arriva: il fut condamné à dix ans de prison. Son temps fait, on est venu le chercher dans sa prison et on l’a porté en triomphe. Il avait créé la ville de Buffalo. Voilà un singulier triomphateur. Avouons que tout ceci rappelle un peu trop la profession des premiers fondateurs de Rome.
Du chemin de fer qui m’a amené à Buffalo, on m'a montré les travaux exécutés pour donner l'eau à la ville. « Existent-ils depuis iongtemps? ai-je demandé. — Certainement, m'a-t-on répondu, depuis plus d’un an.» Aux États-Unis c’est un siècle.
J'apprends que la semaine dernière un incendie terrible a détruit une partie de la ville, et j'en vois les vestiges récents. Il y a aussi des ruines aux États- Unis, mais ce sont des ruines d’une semaine. On est en train de rebâtir le quartier brûlé, on refait les trottoirs en bois, le premier étage des maisons ést déjà
construit. Dans un mois, il n’y paraîtra plus.
Le chemin de fer arrive, à travers la ville, jusqu'à une grande place de fiacres ; seulement il ralentit sa marche, et on sonne une cloche pour annoncer le passage du train. Les rues sont spacieuses et réguliéres. Certainement il n'existe pas à Paris de rue à la fois aussi large et aussi longue que la Main-Street à Buffalo, qui en 1795 était un village d’Indiens Senécas et comptait quarante maisons. Dans cette superbe et large rue, les caisses et les ballots de marchandises sont sur le trottoir, Il y a de grands espaces vides où paissent les vaches, et où les cochons se promènent, qui sont destinés à être des squares. Buffalo offre tout à la fois l'aspect d’une capitale et l'aspect d’une ville qui commence, de New-York et d’Ogdensburge. Je trouve encore ici ce mélange des industries qui ne disparaît qu'avec le temps. Comme j'avais besoin d’épingles, d'un livre de notes et de plumes métalliques, je suis entré chez un horloger , qui vendait en outre des couteaux, des violons et beaucoup d’autres choses.
Je m'aperçois que j'approche de l’ouest, à la plus.
grande familiarité des inférieurs. Un cocher m'appelle
son ami (my friend). Cela désespérerait un Anglais, et m'amuse presque autant que l’allocution d’un savetier romain à qui je demandais mon chemin, et qui me répondit : Anima mia, non s0. Mais rien en ce genre ne vaut ce qui advint à un prince allemand! Il avait fait prix avec un Américain qui devait le voiturer à la ville prochaine. Le conducteur entra, son fouet à la main, dans l'hôtel qu’habitait le prince, et dit: Où est l’homme qui part ce soir? Je suis le gentleman qui doit le conduire. — J'ai vu annoncé dans un journal qu’une dame (a lady) désirait trouver une place de femme de chambre.
Je monte en bateau à vapeur tandis que le soleil se couche magnifique sur la nappe immense du lac Érié. En me réveillant le lendemain, je ne vois de rivage nulle part, je suis comme en pleine mer. Ce bateau à vapeur est, à la lettre, une maison flottante. Cette maison a plusieurs étages ; au rez-de-chaussée sont entassés les émigrants qui se rendent dans l'ouest ; le premier est* occupé par un grand et vaste salon
où se trouvent des tables, des canapés, des fauteuils,