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Le prince Bernard de Saxe- Weimar

des poêles, un piano. L'usage réserve aux dames une des extrémités de ce salon, Chacun a une petite chambre qui donne sur le lac et où l'on est chez soi comme à l'hôtel. La vie est la même, les heures des repas sont les mêmes, Quand on sonne le tam-tam, on se met à table, après toutefois que les dames se sont assises : jusque-là les garçons défendent très -positivement aux gentlemen de s'asseoir, et personne ne s’assied,. Il n’y a pas de peuple qui obéisse plus volontiers que les Américains à l'autorité qu'ils acceptent. Jamais je n'ai vu de discussion entre les voyageurs et le capitaine ; quand un passager se conduit mal, le capitaine le dépose à terre, quelquefois à trente lieues d’une habitation, sans que personne demande de quel droit. En ce qui concerne cette déférence obligée pour les femmes, nul ne résiste aux garçons du bord, parce que les garçons du bord commandent au nom d’un sentiment qui est celui de la majorité. On sait de quels égards les femmes sont entourées aux États-Unis. Elles peuvent aller seules d’un bout de l'Union à l’autre sans que, parmi le grand nombre de voyageurs souvent

assez grossiers avec. lesquels elles sont en contact, il

s’en trouve un seul qui ait la pensée de leur manquer de respect. Ce respect est poussé si loin, qu’il s'étend, ce que je trouve un peu excessif, aux hommes qui ont une dame avec eux, who have a lady in charge. Dans ce cas, ils participent aux avantages accordés au beau sexe par la courtoisie américaine, et j'enrageais parfois de voir ces mortels privilégiés assis paisiblement, tandis que trois cents hommes moins heureux attendaient debout qu’une lady, qui très-souvent n’était pas une dame et ne s’en faisait pas moins attendre, vint prendre sa place. De même, quand on allait à la queue des billets, les femmes passaient toujours avant tout le monde, et avec elles les hommes qui les accompagnaient. J’ai vu parfois un Américain rusé aller chercher une vieille paysanne à l'étage des émigrants, et passer ainsi avant nous, parce qu'il avait a lady in charge. C’est un abus sans doute, mais c’est l’abus d’un principe que je ne pouvais m'empêcher d’honorer. Je ne crois point, comme un voyageur anglais, que le respect pour les femmes soit l'effet de leur rareté dans l’ouest, car il est général aux États-Unis. Je crois qu'il a une autre

cause : il résulte, je pense, de la rudesse même des

mœurs américaines. Dans un pays où les formes de la politesse sont très- simplifiées, si ce frein n'était établi, il s’ensuivrait nécessairement, dans les rapports avec les femmes, une intolérable grossièreté, C'est, je crois, Ce qui a produit la galanterie au sein des mœurs violentes du moyen âge. Dans les sociétés plus fortes que polies, un instinct avertit de respecter la faiblesse pour ne pas en venir à l’écraser. Au moyen âge, il fallait adorer les femmes comme les chevaliers, pour ne pas les opprimer comme les sauvages. Une alternative analogue se présentait dans la société des États- Unis, qui, surtout là où elle commençait à s'établir, avait aussi sa rudesse, Les peuples plus raffinés n’ont pas besoin d'être retenus par des prescriptions si précises : l'élégance naturelle des mœurs est chez eux une garantie que les femmes seront traitées avec les égards qui leur sont dus; mais il faut avouer qu'en France on s’est souvent trop reposé sur notre réputation proverbiale de galanterie, et que nos compatriotes auraient parfois besoin qu'un garcon d'hôtel ou un conducteur de diligence les rappelât à l'observation d'un devoir qu'ils

oublient trop souvent de remplir.

12 octobre. Détroit.

Détroit, autrefois le fort Détroit, porte un de ces noms français qu’on rencontre çà et là dans l’Amérique du Nord, qui rappellent la place que nous y avons tenue, et qui, hélas! en sont l'unique vestige.

A Détroit vit le général Cass, un des chefs du parti démocrate, et dont on parle pour la présidence prochaine !. M. Cass a attaché son nom à un voyage d’exploration scientifique dans l’ouest ; il possède des propriétés considérables dans l'État de Michigan. On sait qu'il a été longtemps ministre des États-Unis en France.

Il aime notre pays et trouve du plaisir à en parler.

1. Toutes les prévisions de ce genre ont été trompées. Pendant mon séjour aux États-Unis, la question de la présidence occupait beaucoup les esprits. On parlait de M. Cass, de M. Douglas, de M. Houston, parmi les démocrates; — de M. Webster, du général Scott, parmi les whigs. On pensait généralement que les démocrates l’emporteraient, s'ils ne se divisaient pas. Ce parti a montré combien les Américains savent sacrifier leurs préférences personnelles au triomphe de leur opinion. D'un bout à l’autre de l'Union, les démocrates ont abandonné leurs candidats de prédilection pour se porter sur M. Pierce, dont je n'avais jamais entendu prononcer le nom. Les prétendants à la présidence qui appartenaient à ce parti se sont empressés de se

désister en sa faveur, et il a été nommé à une immense majorité.

Le parti démocrate américain est fort différent de ce qu'on appelle en France le parti démocratique. Le général Cass est fier de son origine populaire, et a exprimé ce sentiment dans le sénat de Washington ; mais il n’y a pas dans son genre de vie la moindre affectation de mœurs démocratiques. J'ai eu l'honneur de le voir à Détroit au sein de sa famille. La maison où il m'a reçu était modeste, et ne se distinguait en rien des habitations voish. 5: mais tout y portait l’empreinte d’une simplicité digne. M. Cass m'a beaucoup parlé du roi Louis-Philippe, à la mémoire duquel il est resté fort attaché, Il pense que la France a eu grand tort de quitter la monarchie constitutionnelle pour la république. Je dois dire que je n'ai Pas rencontré un Américain qui ne fût de cet avis.

Autre différence de la démocratie américaine et de la démocratie française : je suis allé voir représenter l'Ouvrière (Factory girl), cette piéce qu'on jouait aussi à Lowell. L’héroïne, comme on peut le croire, a toutes les vertus ; elle sacrifie son amour et jusqu’à sa réputation pour sauver la fille de sa bienfaitrice. Tout cela

devait être ainsi; mais ce qui m'a paru plus digne de

remarque, c’est que dans cette pièce, composée en l'honneur des travailleurs, où l’on se moque beaucoup des lords, des ladies, des comtes et des Français, il n’y a rien contre les riches.

En ce moment, on expose à Détroit une peinture dont l’auteur est un artiste américain; c’est un tableau de chevalet fort ordinaire. Rien ne saurait être plus divertissant que l’emphase avec laquelle le démonstrateur du chef-d'œuvre le faisait valoir. Il à dit positivement qu'en Europe, parmi les tableaux anciens et modernes, aucun ne pouvait être comparé à cette merveille. Hier soir, a-t-1l ajouté, un gentleman ne pouvait croire que les figures ne fussent pas en relief, il a été obligé de s’en assurer en s’approchant. Cela est chaque jour arrivé la veille au soir, j'imagine. Cette admiration pour les effets les plus communs de l’art de peindre est puérile. Les habitants de Détroit, qui semble une ville fort civilisée, auraient dû faire taire ce charlatan. Pendant qu'il parlait, j'étais tenté d'ouvrir la fenêtre et. de dire à l’assemblée : N'écoutez pas ces louanges absurdes d'un ouvrage médiccre. Il y a ici

quelque chose de bien autrement merveilleux que les

raccourcis et les illusions d'optique qu’on vous vante comme si vous étiez des enfants ou des sauvages ; il ÿ à une rue d'une demi-lieue, large comme les plus grandes rues de Paris et de Londres, bordée de magasins, éclairée au gaz, dans une ville de 20,000 âmes, qui en renfermait 3 ou 4,000 il y a vingt ans. En 1810, comme me le disait hier le général Cass, il y avait 20,000 habitants à l’ouest de Détroit. Aujourd'hui il y en à 5 millions. Voilà ce qu'on ne trouverait pas en Europe :

Excudant alii spirantia mollius æra,

13 octobre,

Aujourd'hui j'ai entendu un vrai sermon presbytérien. Le sujet était le déclin de la religion. Le prédicateur en a énuméré les causes :

1° La paresse, la négligence: il a tiré ses comparaisons de la vie commerciale, Si les jeunes gens préférent leurs chevaux, leur buggy, leur fusil à leur magasin (shop), les affaires iront mal: il en sera de même si on se relâche sur la grande affaire.

# On prend la religion comme quelque chose de , ui

théorique, de métaphysique, non comme un fait; dès lors elle ne peut plus agir sur le cœur;

3 L'infidélité a changé de forme: elle ne se produit plus sous un aspect grossier et repoussant, escortée du blasphèéme et de la licence, comme au temps de Thomas Payne ; elle n’habite plus les tavernes et les mauvais lieux. Maintenant elle réforme le christianisme ; elle prétend en savoir plus que la Bible. — Ici l'orateur a placé un morceau assez vif sur les âges des terrains selon les géologues, que pourtant des hommes trèspieux, M. Frayssinous parmi les catholiques, M. Buckland parmi les protestants, ne regardent point comme inconciliables avec l'Écriture, et une autre tirade non moins vive contre l'opinion plus difficilement orthodoxe, il est vrai, qui admet diverses races humaines ne procédant pas d’une même origine.

4 L’inimitié des diverses églises et des membres d’une même église entre eux. A en croire le prédicateur, il régnerait peu de charité entre les diverses sociétés religieuses qui sont forcées de se tolérer aux États-Unis. Il pourrait bien en être quelquefois ainsi,

Quant à moi, ce besoin d’intolérance si naturel à l'esprit

de secte ne m'a jamais plus frappé que dans un journal universaliste, Les universalistes sont ceux qui pensent que justes et pécheurs, croyants et incrédules, tout le monde sera sauvé. Voilà une doctrine fort charitable : je n’ai nulle part trouvé plus d’amertume que dans la controverse consacrée à l'établir, Il semblait que le théologien qui avait écrit l’article en question voulût se dédommager, en insultant ses adversaires dans ce monde, du chagrin de ne Pouvoir les damner dans l’autre. En revanche, il existe un poëme intitulé l’Universaliade, écrit tout exprès pour célébrer la damnation de ceux qui ne sont pas orthodoxes comme l'entend l'auteur.

Le prédicateur a cité enfin, comme une des causes de la décadence religieuse, le désir immodéré de faire fortune. Il a vigoureusement appuyé sur ce vice national. « Dieu, s'est-il écrié, Dieu fera ce qu’il a déjà fait : il soufflera sur ces richesses, afin de laisser à leurs possesseurs plus de temps pour penser à lui, »

Ce discours a été lu lentement, le prédicateur s’arrêtant entre chaque phrase ‘avec quelque chose dans le

ion de convaincu et d’impressif.

Voilà un sermon bien différent de la dissertation utilitaire de Boston. Plus on avance vers l’ouest, plus on trouve de foi véhémente et d'entraînement re-

ligieux.

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