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CHAPITRE XIII

Une ville aux confins de la prairie. — Histoire de Chicago. — Aspect du lac Michigan. — M. Ogden. — Les sauvages, Chicago.

On n'avait beaucoup recommandé d'aller à Chicago. Chicago est une ville située sur le bord du lac Michigan, à l'entrée de la prairie, c’est-à-dire de ces steppes immenses qui s'étendent à l’ouest jusqu’au Mississipi et par delà : terre vierge vers laquelle se porte le flot des émigrants, et qui, entre leurs mains, se change rapidement en champs cultivés, dont les produits refluent vers l’est; grenier des États-Unis et ressource de l’'Europe dans les mauvaises années. Il paraît que les Américains sont portés à s’exagérer l'étendue de leurs exportations de céréales en Europe. D’après M. Johnston,

agronome anglais il est vrai, ils ne produiraient pas

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beaucoup plus de blé qu'il ne leur en faut pour leur consommation. Les Américains n’en sont pas moins disposés à regarder le vieux monde comme étant, sous ce rapport, à la merci du nouveau. Je me rappelle un article de journal dans lequel l’auteur, après s'être apitoyé sur ces malheureux pays de l'Europe, livrés à des révolutions perpétuelles, ne sachant pas l’art de Se Souverner, ajoutait, à l'occasion des achats de blé américain faits par la France en 1847 et 1848: « Ils ne savent pas même se nourrir, et mourraient de faim si nous n'avions pas de blé à leur envoyer. »

La prairie est pour les Américains comme un mot magique. C’est l'avenir, c'est le progrès, c'est la poésie, On ne parle guère aujourd'hui des forêts primitives ; elles ont été percées à jour par les chemins de fer, Ce n'est pas à elles que s'attaque surtout maintenant l’ardeur des émigrants ; plus souvent ils les laissent derrière cux pour aller exploiter la prairie, dont la culture est plus facile, plus rapide, où l'on n'a pas à défricher, à peine à labourer, où l’on sème dans une terre féconde

également favorable aux moissons et aux troupeaux.

L'imagination aussi est excitée par ces régions singu-

lières, les seules où l'on trouve aujourd'hui la solitude, le charme de la vie errante, les aventures, les rencontres avec les Indiens, les troupeaux de bisons et

de chevaux sauvages, la nature et la vie primitives. Le

Dépôt de câbles, (Chicago.)

poëte Bryant les a chantées ; Cooper y a trouvé son trappeur Bas-de-Cuir ; Washington Irving, l'écrivain élégant, les a décrites avec amour, et après eux une foule de touristes et de romanciers fatiguent chaque jour les lecteurs de récits et de peintures monotones, monotones comme ces plaines sans fin, et qui n’en ont

pas la grandeur.

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Chicago est aujourd'hui ce qu'était il y a trente ans Cincinnati, la sentinelle perdue de la civilisation de ce côté du Mississipi; car au delà est Saint-Louis, le véritable poste avancé du mouvement vers l'ouest, l'avant-garde de cette armée de défricheurs que le grand fleuve n'arrête pas, et qui s’aventurera jusqu'aux plaines de sable qui s'étendent au pied des montagnes Rocheuses.

Westward the course of empire moves,

BisHop BERKLAY.

J'aurais voulu voir Saint-Louis, celle peut-être des villes de l’Union dont le développement est le plus actif et le plus nouveau; mais, pour revenir, il faudrait remonter l'Ohio, et l'Ohio est presque à sec en ce moment : je me bornerai donc à Chicago.

Chicago n’est pas une grande ville comme Saint- Louis, mais on me la signalée comme très-curieuse par la rapidité de ses progrès et par sa situation aux confins, pour ainsi dire, de la civilisation, au moins de ce côté. Un chemin de fer conduit droit au lac Michi-

gan; ce chemin traverse de vastes forêts coupées de

flaques d’eau et de petites rivières. On arrive le soir au bord du lac, on le traverse en bateau à vapeur pendant la nuit, et le lendemain matin on se trouve à Chi-

cago. Il faut se défier des prévisions et des prédictions

La Poste, (Chicago.)

en ce qui concerne l'extension future des villes en Amérique. On a voulu créer une capitale à Washington, ct le vaste espace qu'on avait préparé pour les destinées idéales de la ville est demeuré en grande partie presque vide. D'autre part, M. Keating, qui accompagnait en

1823 le major Long dans son expédition, et traversait

avec lui les tribus de Potwanies et de Chippewas qui occupaient alors le pays que je visite aujourd'hui en chemin de fer, écrivait : « Les dangers de la navigation sur le lac Michigan et le petit nombre de ports qu'offrent ses rives seront toujours un obstacle sérieux à la population de Chicago. » Or, la population de cette ville, qui n'existait pas il y a quinze ans, est aujourd'hui de 31,000 âmes.

À quelques lieues de Chicago, dans un pays qui n'a rien de montueux et qui est peu élevé au-dessus de la mer, se trouve le partage des eaux qui vont se jeter dans le Saint-Laurent ou dans le Mississipi. Lei les deux bassims se touchent, sont presque de niveau, et communiquent même par un canal dans la saison des pluies. Une faible inégalité du sol détermine si une goutte d'eau ira se perdre dans la baie d'Hudson ow dans le golfe du Mexique. N'y at-il pas, dans la vie des individus et des peuples; des moments qui ressemblent à ce lieu-là ?

L'hôtel où je suis descendu est un des plus grands et des mieux tenus des États-Unis ; le propriétaire était,

me dit-on, il y a quelques années, tailleur au fond des

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bois (in the backwoods); il fit faillite et vint à Chicago, où, avec son frère, il vendait des pantelons à cinquante sous pièce; aujourd'hui il a bâti le magnifique hôtel

qu'on est tout étonné de trouver près du lac Mi-

Entrepôt du chemin de fer sud-Michigan, (Chicago.)

chigan. Ce Jac a un aspect sauvage comme son non : cest du moins ce que j'ai trouvé en me promenant aux portes de la ville, sur une plage sablonneuse ct triste. Je ne voyais qu'une plaine d'eau verte tourmentée par un vent dur et froid; je n’'entendais que le hoquet

haletant d'une machine à vapeur, et le grincement inter-

mittent d'une, scie mêlé au bruit des vagues. Devant moi s'avançait dans le lac une longue jetée en bois; les planches et les solives sont à demi brisées; il en reste juste ce qui est nécessaire, rien de plus, La ville se trouve là comme un bateau échoué sur une grève, Tout près est le faubourg habité par les citoyens aisés de Chicago. lei sont de belles allées et des maisons de bois aux blanches colonnes, aux élégants portiques, entourées LA

de jardins remplis de fleurs. Une de ces maisons est au centre dun véritable pare. Je vois de belles serres, Suis-je encore près du lac Michigan ?

Une autre maison est celle de M. Ogden, à qui je Suis recommandé, Personne ne peut mieux me renseigner sur Chicago que M. Ogden; personne ne connaît mieux cette ville; il l'a vue naître et a aidé à la faire. M. Ogden est venu jeune dans ce pays, où il avait une propriété. Il a été chargé de vendre les terres de l'État ; il en a acheté lui-même. Il a donc assisté, pour ainsi dire, au développement de Chicago ; il y a pris une part active. Comme nous nous promenions dans son jardin, il m'a montré un arbre, reste de la forêt pri-

mitive, et il m'a dit : « Il y a quinze ans, je suis venu

ici; j'ai attaché mon cheval à cet arbre, qui était au cœur de la forêt, » Ce lieu ressemble maintenant à la forêt primitive comme le jardin du plus gracieux cottage

aux environs de Londres ou sur les hauteurs de Passy".

Chicago, vue prise du dôme de l'Hôtel de ville.

M. Ogden m'a présenté à une dame française de

Chicago, parfaitement Française de langage et de ma-

1. J'ai eu le plaisir de retrouver M. Ogden à Rome. « Quelle était

la population de Chicago, m'a-t-il demandé, quand vous y êtes venu,

il y a trois ans? — :34,000 âmes. — Chicago en compte maintenant 65,000, Combien y avait-il de chemins de fer? — Un seul. — Il y

en a onze. »

nicres, et dont le père était un chef mdien. «On n'est point humilié de cette origine, m'a-t-il dit, le préjugé de couleur n'existe point pour la race indienne : é’est une noble race. » ün effet, siles mœurs des anciens maîtres du sol étaient barbares, leurs sentiments étaient souvent héroïques. Is avaient dans leurs manicres le calme et la self possession qui partout donnent la distinction. Leur langage était poétique, leurs discours parfois d'une véritable éloquence ; ils avaient même de l'esprit et savaient employer une certaine ironie calme qui souvent embarrassait et déconcertait leur interlocuteur. On m'en à cité deux exemples. Un chef, ayant reçu la visite d'un envoyé des États- Unis, le fit asseoir auprès de lui sur un tronc d'arbre. Tandis que l'envoyé parlait, l'Indien le poussait doucement vers l'extrémité du trone qui leur servait de siége à tous deux. Enfin le blanc se récria : « Vous me poussez toujours, je n'ai plus de place pour n'assecoir. — Voilà, mon pére, reprit le sauvage, comme vous faites pour les Indiens. » Un autre répondait à des missionnaires qui lui parlaient de la passion de J.-C. : « Frères, vous nous dites que les hommes blanes ont fait mourir

le fils du Grand-Esprit. Nous ne sommes pour rien dans

ce crime, il ne regarde que vous, c’est à vous à en faire pénitence, Si le fils du G and-Esprit était venu parmi nous, Join de le tuer, nous l'eussions bien

traité. »

Palais de Justice, (Chicago.)

Le célèbre Red-Jacket, l'un des derniers parmi les aborigènes qui ait cherché à lutter contre l'envahissement de la race blanche, défendait il y à une vingtaine d'années, devant le jury, un de ses compatriotes accusé de meurtre et qui fut acquitté. Après le jugement, Red-

Jacket s’approcha de l'attorney qui avait soutenu l’accu-

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