CHAPITRE XIV
Des sectes aux États-Unis. — Instruction publique. — Machine à sciep
le blé, — Un chemin de fer au désert,
Il y a trente-six églises à Chicago. Elles appartiennent à diverses communions chrétiennes. J'entends dire, et ce n’est pas la première fois : Nous aimons la diversité des sectes ; nous Y Voyons une garantie contre la prépondérance de l’une d'elles. C’est bien là l'esprit démocratique, qui prend ombrage de tout ce qui, dans la société, pourrait exercer sous un nom ou sous un autre trop d'influence et trop d'empire ; mais est-ce autant l'esprit religieux, cet esprit qui paraît du reste être si puissant en Amérique? Les sentiments des Américains en matière de religion sont pour moi, à quelques égards, une énigme que je ne comprends pas bien encore. Si l’on admet réellement une profession de foi
quelconque, il est impossible qu'on juge également en
possession de la vérité des sectes divisées sur des points très-importants et qui souvent s’anathématisent les unes les antres. Peut-être aux États-Unis le grand nombre est-il plus convaincu de l'excellence et de l’utilité morale de la religion que de la vérité de tel ou tel dogme. Hommes d'action plutôt que de réflexion et très-pres-. sés, peut-être leur volonté adhère fortement à des croyances qu’ils n’ont ni le goût ni le temps d’approfondir. Je connais à Paris beaucoup de ces Américains-là.
En suivant avec M. Ogden une belle promenade qui s'étend le long des rives du lac, j'aperçois une jolie petite maison de bois : c'est celle de l’évêque catholique, qui’ est fort considéré. Je demande s’il ÿ a beaucoup de protestants qui embrassent le catholicisme ; on me répond, comme on l’a déjà fait plusieurs fois, que ce sont des cas rares et exceptionnels. La population catholique augmente considérablement par l’émigration, qui est en grande partie catholique, se composant surtout d’Irlandais et d'Allemands venus principalement des parties de l'Allemagne où règne le
catholicisme ; mais on ne cite guère d’autres conver-
sions que celles de quelques personnes qui ont voyagé en Europe ou d'enfants qu’on a envoyés à des écoles catholiques. En revanche, on me dit que les petits Irlandais qui suivent les écoles de la ville deviennent Souvent protestants. Le catholicisme n’est aux États- Unis l’objet d’aucun préjugé malveillant; mais je ne crois pas que la majorité soit disposée à l’embrasser. Ï ya ici un grand nombre de baptistes. Comme les anabaptistes de sanglante mémoire, auxquels, du reste, ils sont loin de ressembler, ils n’admettent que le baptême par immersion ; leur croyance se fonde sur un passage des épîtres de saint Paul, où il est dit que celui qui est baptisé est comme plongé dans le tombeau pour ressusciter ensuite à une vie nouvelle. Prenant ces passages à la lettre, les baptistes veulent que l’on soit plongé et comme enseveli sous les eaux. Pour cela l'immersion complète est nécessaire ; aussi voit-on souvent l'hiver, à Chicago, les ministres baptistes casser la glace du lac et entrer dans l’eau jusqu’à la ceinture pour immerger les néophytes adultes qu’ils tiennent dans leurs bras. Outre ce dogme particulier, la tendance
générale des baptistes comme des méthodistes, et en-
core plus peut-être, est de s'occuper des classes populaires, trop négligées par les épiscopaux, les presbytériens, les congrégationalistes, les unitariens, dans les églises desquels il n’y a pas de place pour les pauvres, ou bien seulement une place humiliante. Les méthodistes et les baptistes ouvrent leurs chapelles à ces bannis ; aussi leur langage est-il empreint d’une violente amertume contre les églises qui sont la propriété ex-. clusive des riches. Voici ce que je lis dans un sermon baptiste prononcé récemment: « Les diacres peuvent croiser les bras, assis sur leurs siéges rembourrés, et fixer les yeux sur la chaire qui est devant eux; mais ils ne voient pas la multitude entassée sous le vestibule : ils n'en ont souci. Ils ont une bonne congrégation, une bonne église, un bon ministre : tout sent sa capitale, depuis le ministre empesé, jusqu’au bas de l'échelle ; mais bientôt tout cela sera flétri et desséché, et vous entendrez le vent siffler à travers ces squelettes ; car, dès que l’église dédaigne les hommes de basse condition, elle se dessèche immédiatement. » Ce langage violent peut paraître exagéré ; mais il faut bien
eroire ce qu'écrivait en 1838 M. Tuckerman sur l’état
des églises de Boston. Cet homme respectable, frappé du grand nombre d'habitants qui n'étaient attachés, en raison de leur pauvreté, à aucune église, à aucune congrégation religieuse, après de consciencieuses recherches, était arrivé à ce résultat que sur douze mille familles il y en avait cinq mille six cent vingt-deux, à peu près la moitié, qui étaient dans ce cas. Il disait très-bien : « Une église est une propriété en commandite (join-stock property). Elle appartient à une corporation ; elle est divisée en actions (shares) appelées bancs (pews), et ces bancs sont possédés comme une propriété foncière. Les relations du ministre avec la société religieuse dont il fait partie sont presque entièrement limitées à ceux qui payent ses services. » Il n’y a donc de bancs que pour les sociétaires qui sont propriétaires de l’église et payent le ministre. Il paraît cependant que les bancs qu’on ne trouve pas à louer sont mis à la disposition des pauvres. « Mais, dit M. Tuckerman, ces places humiliantes où l’on est admis à titre de pauvre, si elles sont acceptées en Angleterre, ne le sont pas en Amérique; personne ne veut s'y asseoir. »
Et l’auteur fait ressortir tout ce qu'il y a de contra-
dictoire entre l'importance que le plus pauvre citoyen a dans un pays démocratique, où, par l'élection, il concourt au gouvernement, et l’insulte qu’on lui fait subir en l’excluant de l’église, ou en lui imposant cette révoltante inégalité devant Dieu,
Ce qu'il y a de sûr, c’est que bien d’autres plaintes se sont fait entendre après celles de M. Tuckerman sur l'insuffisance des établissements religieux en Amérique, malgré le zèle des particuliers et l’activité infatigable des méthodistes, dont les prêtres ambulants, véritables missionnaires, distribuent des livres et des journaux religieux en abondance. Cette distribution se fait par des ventes dont les bénéfices sont employés à la propagation des écrits que répand la société. On voit que c’est l'application, application au
reste très-désintéressée, de l'esprit commercial à la prédl
1. Joseph Tuckerman, the Religion’s principle and regulation of the ministry at large. L'auteur de cet écrit avait entrepris de fonder des chapelles pour ceux à qui leurs moyens pécuniaires ne permettaient pas de faire partie des associations religieuses existantes. Il avait établi un corps de ministres allant visiter les pauvres chez eux pour leur porter la prédication et la prière. Noble entreprise de secours religieux à domicile! Je ne sais où elle en est maintenant.
MEN Ai UN AMELIQUE
' tou agro, qjite fes pites [AA re citoyen
du pavs dipoeralique, où, par Péboffon, il
tte 44 someone, { l'ousalte quon hi {ul
ur Point de Prubse, où eu hui bépossnt eutte vtunte inévahté devant tent
sl #. | “ 1 De qu ou des af cost que uen d'antres put
! op fiat cutenl pi il He Lus- Le (RIT HER Ltusul LA ar d riilhitss dite il CNE RARES TE
Voop enalot De des jrtienhess 0 l'acte tes aftratngn abat os cpatltuté us véinitt ls tits te
MARNE Vertable:s LillSStOi til ets. crie iles HA Tes
et lo FOUT EE 7 DECO D LE LEARN TR { ll, Finsilie \ 4 d'a : , Let ! TR rl OT se Tab our he ventes dont es fasutiees. so
plages 4 Li propguihen des dei. que réparml
ele Oh voit que 6 1 Pappheations spplicalion an
{ 4 ' HE jus | “tiitit) tl 1 da pi [! , | à { + f "NI APS hsoph uokernise 1 het tie lie te Pret th AO T: fhiatie Ti ui eg P'uuteus hr cot der avarl pepe tie Julie lus La FOUT COST 3 DS “it À : LOMME + CS pie chi lt lee que CRU pe QUE jte LPS. IN pes rjilbuannte pi DETTE unaistatites , FE QU IL labs bu cite de mhinotits 4h09! stpur HAUTS ESA EAUX PL
L L - x : n FRE RNOPERR ce PiPenttonbnn et he ppm A ode gntreprise de seroups » …
Meutens co aloaetie! Je mue val oué client vet gaintenaut.
*Se}stpOiauu Sadsau ep 29[4UIISSE CALE |
dication de l'Évangile. Dans l'année qui vient de s’écouler, la société méthodiste a vendu pour deux millions de livres pieux.
Malgré les efforts ardents du zèle religieux, il ne saurait suffire complétement à l'accroissement prodigieusement rapide de la population. Un rapport de la société de Massachusetts pour l’avancement de l’instruction chrétienne s’exprimait en ces termes: « Dans les comtés de Rockingham et de Strafford, il y a quarante-cinq districts, contenant 40,000 habitants, qui ont été privés des moyens de gräce, les uns pendant dix, les autres pendans vingt, quelques-uns même pendant trente et quarante ans, et dans un district qui renferme 1,063 âmes, après qu'un ministre y a eu résidé vingt ans, l’église visible du Christ a été éteinte durant plusieurs années. » Des rapports faits pour diverses sociétés religieuses, en 1833 et 1835, établissent qu'à cette époque plus de mille districts et villages n’avaient pas de culte, que cinq millions n'avaient pas les moyens de grâce. Le rapport de la société des missionnaires baptistes en 1833 contient ces paroles : « Même si tous ceux qui font pro-
fession d’être des instituteurs chrétiens étaient doués
des qualités nécessaires, il y aurait encore un déficit de 4,060 ministres pour satisfaire aux besoins du pays ; mais on doit faire une réduction considérable pour ceux qui propagent l'erreur, pour ceux qui ne connaissent pas la doctrine chrétienne, de manière à l'enseigner convenablement ; enfin pour ceux qui sont fortement engagés dans les occupations du siècle, au point de ne pouvoir consacrer leur temps à se préparer de manière à être vraiment utiles dans leur ministère. Ces faits montrent une grande et alarmante défaillance dans l'instruction chrétienne. »
Le zèle de toutes les communions, particulièrement des baptistes et des méthodistes , lutte avec ardeur contre cette insuffisance des secours religieux. Il est question en ce moment d’instituer à New-York des prédications n plein air, comme celles de Londres et d'Édimbourg, parce que l’on a reconnu qu’il n’y avait de place dans toutes les églises de New-York que pour une moitié de la population. Il en résulte que l’autre moitié n’assiste pas au service divin.
Revenons à Chicago. Après les églises, la pre-
mière chose à laquelle on songe en bâtissant une
ville, ce sont les écoles. Il y a six écoles publiques à Chicago, dans lesquelles on instruit trois mille enfants. Les écoles ont, le trente-sixième des terres à vendre dont l’État dispose, et le produit d’une taxe locale, qui monte ici à 30,000 fr. Les maîtres reçoivent à peu près 1,200 fr., ce qu'on trouve insuffisant. Ils sont aidés par des assistantes, qui font épeler les petits garçons et les petites filles. Aux États-Unis, on emploie beaucoup de femmes dans l'instruction primaire des deux sexes, et on s’en trouve trés-bien. Elles ont la patience et la douceur nécessaires à ce pénible enseignement. Trop d’autres carrières sont ouvertes à l'activité des hommes pour qu'ils se contentent longtemps d'apprendre à lire à des enfants. Une société s’est formée dans la Nouvelle-Angleterre pour exporter des institutrices dans l’ouest. Elles y rendent les plus grands services et contribuent efficacement à la culture morale des rudes populations qui habitent ces contrées nouvelles. En même temps, ces personnes trouvent souvent à se marier avantageusement avec des colons qui ont commencé à s'enrichir. Ainsi cette institution profite à tout le monde,
Aux enfants, aux colons et aux institutrices.
Il y a deux mois, j'étais en Angleterre. Une solennité agricole m'avait appelé à une vingtaine de lieues de Londres. J’allais voir fonctionner une machine à moissonner. Un assez grand nombre de country gentlemen et de farmers s'étaient rassemblés dans le même but. Une scie horizontale mise en mouvement par le mouvement de la machine coupait avec une grande rapidité une quantité considérable de tiges de blé à la fois. Cette machine, traînée par un cheval, tournait autour de la pièce en abattant à chaque tour une bande d’épis large de plusieurs pieds. Un paysan placé sur la machine rejetait les épis coupés à mesure que l’action de la scie les y amoncelait. C'était la seule intervention de l’homme dans l'opération. il me semble qu'il ne serait pas impossible de faire rejeter les javelles par la machine elle-même’. Telle qu’elle est, elle eut le plus grand succès aux yeux des connaisseurs présents à l'expérience. Ce qui me rappelle aujourd’hui cette machine, c’est qu’on lisait sur un de ses côtés : Chicago.
C'est en effet un habitant de cette ville, M. Mac-Cormick,
1. J'ai lu dans un journal anglais que ce perfectionnement que je prévoyais alors a été réalisé.
qui en est l'inventeur. C’est des bords du lac Michigan, du voisinage de la prairie, de cette cité née d'hier, que provient une découverte qui excite l'intérêt des agronomes de l’Angleterre, et qui, dans plusieurs Jjoutes aratoires, l’a emporté sur les machines rivales, Si la machine À moissonner de M. Mac-Cormick a eu du succès en Angleterre, où l’on aime en agriculture comme en toute chose le fini et la perfection, où la terre est chère, la culture très-soignée, on peut penser qu'elle doit réussir encore bien mieux en Amérique, où la terre est presque pour rien, où il s’agit, non de trés-bien faire, mais de faire vite et beaucoup, où il importe peu qu’on laisse quelques épis, si l’on a rapidement dépouillé de sa moisson une plaine immense. Adieu donc les moissonneurs de Théocrite et de Virgile, et le patriarche Booz ordonnant à ses serviteurs de laisser des épis dans le sillon pour que Ruth puisse glaner après eux ! Encore un grief de la poésie contre les machines qui lui ont fait tant de tort, mais que ces plaintes n’arrêteront pas, et qui elles-mêmes ont leur poésie, au moins leur grandeur, puisqu'elles représentent
la puissance et le triomphe de l’homme sur la nature,
Dans ce pays lointain où l’on fait des machines que l’Europe admire, on ne sait pas faire des vaudevilles, car on joue ce soir un vaudeville de M. Scribe, dont l'esprit est si français et dont les succès sont cosmopolites ; on joue aussi la Bohémienne. Cette bohémienne est la Esméralda de M. Victor Hugo : les personnages de Notre-Dame de Paris sont venus jusqu'ici. Je ne suis pas allé au théâtre, parce que j'ai été conduit dans un concert par souscription, où j'ai entendu une bonne pianiste et un assez bon violon. Celui-ci est, m’at-on dit, un négociant ruiné. L’orchestre était composé d'amateurs allemands; puis l’on a dansé et valsé à peu prés comme à Paris ; seulement, autour de moi, on ne connaissait pas beaucoup de cette population nouvelle, qui demain sera peut-être ailleurs. L’Américain ne s’attache pas volontiers au sol, et cependant il a très-énergiquement le sentiment national. La patrie, C’est pour lui d'abord l'Union tout entière, et ensuite le point du pays où il se trouve, mais seulement tant qu’il y reste ; car il connaît le patriotisie de clocher, seulement il change volontiers de clocher.
Avant de quitter Chicago, j'ai voulu au moins en-
trevoir la prairie. Pour cela, j’ai pris un chemin de fer qui la parcourt jusqu'à une certaine distance. Je suis descendu à une station en plein désert, Il n’y a pas de bureau, comme on peut croire ; il n’y a pas de maison, il n’y a pas d'arbres. Là-bas, j'apercois une | petite case rouge : elle m’app: aît comme la dernitre habitation ; au delà il n’y a plu, que les plaines sans fin. Pas un bruit, pas un mouvement ; le ciel semble, comme sur l'Océan, plonger derrière l'horizon. C’est de ces plaines que M. Bryant, poëte américain, a dit: « Elles s'étendent si loin, que c’est une hardiesse au regard de plonger dans leur étendue. » Je me rappelle les beaux vers dans lesquels il a chanté l’intérieur de ces immenses steppes dont je foule les bords, mais où du
moins je peux m'écrier comme lui: Je suis dans le
désert seul !
And I amin the wilderness alone.
Après avoir passé deux heures au sein de cet espace vide et sans limite, j'entends le bruit lointain du train, je vois la fumée s'élever et courir à travers la soli-
tude ; je remarque alors le fil du télégraphe électrique
qui la traverse ; je ne comprends plus que j'aie pu me sentir si éloigné, si seul, et je reviens à Chicago, où j'arrive à temps pour passer une très-agréable soirée à entendre de la musique et à prendre des glaces dans
la jolie habitation de M. Ogden.