CHAPITRE XV
Absence de renseignements et sans gêne américain. — Cincinnati.
Démocraties nouvelles dans l'ouest.
Ce voyage sans repos qui dure depuis près de deux mois commence à me fatiguer. Ma santé s’altère, sans cela j'aurais gagné Saint-Louis en suivant, à travers la prairie, le canal et la rivière des Illinois ; mais je crois plus sage de songer à regagner New-York, dont je suis encore assez éloigné. Je ne conseille à personne de tomber malade aux États-Unis, surtout loin des grandes villes : tout le monde est si affairé, si pressé, que nul n'aurait le temps de s'occuper de vous. Cependant je ne veux pas être venu dans l’ouest sans voir Cincinnati, les bords de l'Ohio, et quelque chose au moins des anti-
quités indiennes qu'on a découvertes dans la vallée que * 16
traverse la Belle-Rivière !. Je vais donc retourner à Détroit, et, coupant l'extrémité du lac Érié, aller à Sandusky prendre le chemin de fer de Cincinnati, puis, de Cincinnati, retourner à New-York, après avoir visité les
antiquités indiennes de la vallée de l'Ohio.
18 septembre,
Je reprends le bateau à vapeur, je traverse le nouveau lac Michigan, et j'arrive à New-Buffalo trop tard pour pouvoir partir ce soir même par le chemin de fer de Détroit. Nos bagages sont délivrés immédiatement au bureau, et demain, à six heures du matin, nous nous mettrons en route avec eux pour Détroit.
Il n’y a pas moyen d'avoir un lit ou même un matelas pour cette nuit. On nous entasse dans une immense salle à manger, nous et les passagers d’un autre bateau à vapeur qui part demain matin dans la direction de l’ouest. Ces passagers sont surtout des émigrants, compagnons de chambrée assez bruyants et assez peu policés. Pour moi, je place, pour me servir d'oreiller,
1. Les Francais lui avaient donné ce nom, qui est la traduction du
mot indien ohio,
un petit sac de cuir, où sont mes notes et mes livres,
sur une table au-dessous d’une lampe suspendue au plan-
Chemin de fer sur le lae Michigan.
cher; je tire du sac un roman anglais, je me mets à lire, couché sur ce lit un peu dur, jusqu’à ce que les
hommes aient cessé de parler, les femmes de gronder
leurs enfants, les enfants de crier, et alors je tâche de dormir. Je suis réyeillé un peu incivilement par le garcon de la taverne, qui me jette une serviette dans le ventre en me criant : Allons, camarade, éveillez-vous ! Il est vrai qu'il avait à servir le café sur cette table où j'étais établi, et que tout le monde était debout depuis longtemps.
En grondant un peu contre la rudesse des subalternes aux États-Unis, je me mets en marche vers la station du chemin de fer, où nos effets ont été déposés la veille au soir. Dans le trajet, l’incurie américaine pense m'être fatale : une caisse lancée sur un plan incliné, sans dire gare, selon l'usage, vient passer à deux pouces de mes jambes, qu'elle aurait brisées si elle m'eût atteint. C'était le jour des mésaventures : je ne trouve à la gare ni locomotive ni aucune apparence de départ. Je demande si le train va bientôt partir, on me répond qu'il partira dans vingt minutes, sans autres explications. Les Américains ont horreur des explications.
Le temps s'écoule, et Je ne vois rien venir. Enfin j’avise
quelques voyageurs qui marchent d’un pas précipité. Je
les interroge, et j'apprends que les trains vont partir,
non pas de l'endroit où ils s'étaient arrêtés il y a quatre
ut ti PR
Bords du lac Michigan.
jours en venant de Détroit, mais d'un autre point situé à un quart de lieue. On avait reçu nos bagages sans
avoir l'idée de nous avertir de cette disposition, grâce
à laquelle il s’en est fallu d'une minute que je n'aie manqué le convoi qui aurait emporté mes malles au bord du lac Érié. Je raconte ces petits incidents, qui doivent intéresser médiocrement le lecteur, et je raconterai toutes les contrariétés de ce genre qui me surviendront, parce qu'elles peignent le caractère national, qui se retrouve dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Le principe de la politique et de la société aux États-Unis, c’est que chacun se tire d’affaire comme il l'entend. On lui laisse entière liberté d’action en ce qui ne choque pas les opinions ou les passions de la majorité ; mais cette liberté d’action de l'individu lui est accordée à ses risques et périls. On ne le dirige point, on ne l’avertit point. C’est à lui de s’informer d’où part le chemin de fer, c'est à lui de prendre garde si on ne lui lance point une caisse à travers les jambes, Tout se résout dans le mot sacramentel : Aidez-vous vousmême (help yoursel|), qu'on traduit quelquefois ainsi : Dieu pour ious, en avant, et que le diable emporte le dernier !
Si ces pages tombaient sous les yeux des Américains, je ne serais pas fâché de leur faire un peu honte de
leur incurie en tout ce qui se rapporte au comfort des
voyageurs. Je n'ai trouvé, au moins parmi les gens à qui j'ai eu affaire, nulle trace de cette grossicreté de mœurs qu'on leur a tant reprochée : je ne l'ai rencontrée que chez les inférieurs ; mais ce que J'ai trouvé partout, c’est une absence d'indications, d’avertissements, de direction pour les voyageurs, qui est extrémement incommode, Je voudrais inspirer aux Américains le désir de réformer cet abus du self-gorernment qui n’en est point une conséquence nécessaire, Je ne les crois point incorrigibles ; ils ont profité des diatribes les plus violentes et souvent les plus injustes. Madame Trollope, à qui, dit-on, une situation qui n’était point égale à son esprit et à son caractère n'aurait pas ouvert précisément les meilleures maisons, a fait sur l'Amérique un livre outrageant, qui a charmé en Europe les vanités aristocratiques au service desquelles elle se
trouvait assez singulièrement enrôlée!, Eh bien! les
1. Je serais désolé de manquer de respect à madame Trollope, qui est une dame très-respectable; mais il est certain qu'elle était venue à Cincinnati établir un bazar de modes qui ne réussit point, et qu'elle ne vit presque personne, C'est ce que dit tout le monde en Amérique, et ce que confirme le capitaine Marryat lui-même, très-peu favorable
aux Etats-Unis,
Américains ont eu le bon esprit de tirer parti de ces injures auxquelles se mêlaient quelques vérités, Quand un homme, au théâtre, plaçait ses pieds à la hauteur de sa tête, on lui criait en riant : Trollope! Trollope ! et cette mode peu aimable a passé. Je suis convaincu que les manières américaines se sont beaucoup améliorées depuis quelques années, car tout ne pouvait pas être faux dans ces tableaux grotesques, dont je n'ai retrouvé presque aucun trait au sein des mœurs actuelles: mais il reste à prendre quelques mesures de prévenance et de soin pour les voyageurs, mesures qu’ils ont le droit d'attendre de toutes les nations civilisées, et qu'ils ne rencontrent presque jamais aux États-Unis.
Ma santé, qui ne se remet point, augmente peutêtre ma disposition chagrine. J'ai passé tout ce jour en chemin de fer sans manger, car je me rappelais trop l’exécrable chère que j'avais faite dans les stations où l’on s'arrête pour les repas. Il est vrai que l’on traverse des forêts à peine défrichées; mais, puisqu'il ÿ a un chemin de fer, il semble qu’il pourrait y avoir de quoi dîner.
A Détroit, je n'ai que le temps de monter sur
l'Arrow (la flèche), bateau à vapeur dont le nom pourrait être la devise d’un voyageur aux États-Unis. Avec le jour, je débarque à Sandusky, et prends presque aussitôt le chemin de fer de Cincinnati, où j'arrive à la nuit. J'ai fait à peu près deux cents lieues depuis hier
matin, et ne m'en trouve pas mieux.
Cincinnati, 20 septembre,
Je me lève tard, un peu faible et triste, et je marche au hasard dans les rues droites et spacieuses de la reine de l'Ouest. Le temps est assez froid, le vent aigre, le ciel gris; ma première impression n’est pas gracieuse. Je descends au bord de l'Ohio. Les eaux de la Belle- Rivière sont basses ; sur ses deux bords s'étendent de grands espaces ordinairement recouverts par elle, et qui ont cet air de marais à demi desséchés que présente le rivage de la mer pendant le reflux. Pas de quai au bord du fleuve, trop peu de ponts. Les ponts ici sont les nombreux bateaux à vapeur qui passent sans cesse d'un bord à l’autre, rompant le silence du dimanche par leur essoufflement, Je remonte dans la ville. Les
rues portent des noms d'arbres : le nom du châtaignier,
du noyer, du pin, ce qui semble un souvenir des forêts qu'elles ont remplacées. Plusieurs sont belles et plantées. L'horreur de l'inutile et par suite l'amour de l'abréviation ont fait retrancher le mot street (rue) sur les écriteaux, Les trottoirs, en larges dalles, s'interrompent parfois brusquement; on sent une capitale fabriquée à la hâte et qui n'est pas finie. Je descends derrière la ville, je trouve des faubourgs en construction, et par delà les faubourgs des hauteurs dépouillées, où restent quelques troncs à demi brûlés, comme dans les défrichements, et quelques arbres que la hache a respectés ; lieux d’un aspect triste ct pénible à voir : ce n’est plus la campagne, mais ce sera bientôt la ville. Cincinnati, cité de 116,000 âmes, compte environ une demi-annce pour chaque millier d'habitants, et renferme, dit-on, un citoyen plus vieux qu'elle. Elle augmente toujours avec une grande rapidité, car elle a plus que doublé depuis dix ans. Communiquant par les chemins de fer avec les lacs, par l'Ohio avec le Mississipi, elle est le point central du commerce intérieur des États-Unis.
On appelle Cincinnati la reine de l'Ouest ; elle est la
capitale de ce qui était, il y a vingt ans, le furwest.
Maintenant l'Ouest lointain a reculé à mesure que la civilisation avançait. Tandis que je suis dans l'Ohio, l’un
des derniers venus d’entre les Ktats de l'Union et au-
Convoi de chemin de fer traversant une prairie de l'Ouest,
jourd’hui un des plus florissants, c’est peut-être le moment de dire quelque chose touchant la manière dont se forment les États nouveaux et ce qui caractérise la constitution politique de ceux qui ont été le plus récemment
admis dans l'Union. J’emprunte ces détails surtout à
l'ouvrage intéressant de M. James Hall, intitulé Esquisses de l'Ouest.
Avant d'être élevés au rang d’État, les pays nouvellement cultivés, et dont la population est encore insuffisante pour qu'ils soient représentés dans le congrès, sont désignés par le nom de territoires et régis pendant cet intervalle par des dispositions particulières habilement combinées. C’est comme une initiation graduelle qu’on leur fait subir avant de les admettre à l'égalité de la représentation. Dès qu’ils sont reconnus, les territoires sont régis par un gouverneur, un sénat et une cour composée de trois juges. Le gouverneur et la majorité des juges adoptent et promulguent celles des lois des autres États qui conviennent à l'État nouveau, et en référent au congrès, qui peut annuler leur décision. Le gouverneur nomme des employés civils et tous les officiers inférieurs ; les officiers généraux sont nommés par le congrès.
À ce premier degré d’existence ou plutôt d'enfance politique un second succède lorsque le territoire en est venu à contenir cinq mille mâles libres et majeurs.
Alors une chambre représentative est accordée au terri<
toire. Il y a un représentant pour cinq cents citoyens jusqu’à la concurrence de vingt-cinq ; au delà, le nombre des représentants est réglé par la législature, qui se compose du gouverneur, de son conseil et de la chambre des représentants. Le conseil est formé par cinq membres nommés pour cinq ans, à moins que le congrès ne borne à un temps moins long la durée de leur mandat. Ce conseil est nommé par le congrès sur une présentation faite par les représentants du territoire. Les candidats doivent posséder une propriété de cinq cents acres. Tous les bills passés dans la chambre des représentants ou dans le conseil ont besoin de l’assentiment du gouverneur, qui réunit, proroge et dissout l'assemblée. Les représentants et les membres du conseil nomment de concert un délégué au congrès qui a le droit de prendre part au débat, mais non de voter.
Toutes ces mesures me paraissent porter l'empreinte d'une grande sagesse. L'administration des territoires est fondée sur des principes entiérement différents de ceux qui président au gouvernement des États. Intervention du congrès, droit du gouverneur de proroger et
de dissoudre l'assemblée représentative, conditions d'élec-
tion qui ont pour base la propriété, tout cela est opposé à l'esprit général des institutions américaines ; mais le bon sens américain a compris qu'on ne devait pas appliquer la même forme de gouvernement aux États anciens, dont l'éducation politique avait été faite par cent cinquante ans de lutte avec la métropole, et qui avaient une vieille habitude de se gouverner eux-mêmes, et aux Etats nouveaux, sans éducation politique, sans passé, et qui se formaient d'éléments hétérogénes de toute nuance et de toute origine. A ceux-là il fallait une tutelle provisoire qui les préparât graduellement au rôle d'État indépendant et à une complète égalité de prérogatives.
Du reste, la population des {erritoires de l'Ouest s’est si rapidement accrue, qu'ils ont bientôt atteint le chiffre qui les élevait au rang d'État. À ce moment tout a changé, Maîtres d'eux-mêmes, ils se sont donné des constitutions de leur choix, et ces constitutions sont en général trésdémocratiques. On ne saurait se dissimuler que le mouvement politique est partout en ce sens, Dans les conslitutions de l'Ohio, de l’Indiana, de l'Illinois, le principe
démocratique prévaut beaucoup plus que dans les cons-
üitutions des Etats anciens. La prépondérance de ce prin-
cipe se manifeste par le peu de durée des fonctions pu-
Jabitation du gouverneyr,
bliques ; — dans l’Indiana, celles des représentants ne
durent qu'une année ; — par la défiance dont la force
armée est l'objet: — dans le même État, les militaires, et même leurs parents, ne peuvent voter ; — par la facilité à reviser la constitution: — tous les douze ans on délibère s’il y a lieu de nommer une convention dans ce but; — par l'incompatibilité entre les fonctions de représentant et un emploi confé é, soit par l'État particulier, soit par le gouvernement central. Dans ces nouveaux États, le divorce est, en général, trés-facile, Dans l'Illinois, il est accordé par le juge sur le témoignage du demandeur, sans en donner connaissance à l’autre intéressé. L’ivrognerie, une absence de deux ans, sont considérées comme des motifs suffisants pour prononcer la dissolution du mariage. Les lois contre les débiteurs sont trés-douces, comme il arrive partout où prévalent les influences démocratiques. L’inquiétude ombrageuse des démocraties est poussée si loin dans ces États nouveaux, qu'elle s'attaque même aux associations volontaires. On y a empêché, par exemple, des banques de s'établir, comme si l’on: craignait l'oppression de l'intérêt individuel par la ligue des capitaux. De même on ÿ à Souvent refusé d'autoriser des associations formées
dans un but religieux ou dans le dessein d'établir des
écoles ; on leur a dénié le droit de posséder quelques
acres de terrain pour y bâtir une église ou y placer un
Paysage des bords de l'Ohio.
cimetière, toujours par la crainte immodérée de fonder quelque chose de plus puissant que l'individu, par l’ef-
froi de la seule aristocratie qui puisse naître dans un * 17
pays d'égalité et de liberté, cette aristocratie collective que constitue légitimement l'association. Arrivé à cet excès, le fanatisme démocratique combat ce que le véritable esprit démocratique favorise, la puissance de l’association libre. Par un effroi déraisonnable d’une tyrannie chimérique, on en est venu à priver l'individu qu'on croit protéger contre elle de son droit d'agir. Il faut que les Américains se défendent de cette tendance extrême, trop marquée dans les nouveaux États, et qui est contraire à ce qui fait surtout la force et la grandeur de leur pays, l'accord volontaire des efforts particuliers pour un
but commun. !