XIV JÉAN-JACQUES AMPÈRE
Weimar, Goethe se l'était figuré, d'aprés ee qu'il avait lu, un homme jeune encore, mais inclinant vers l'âge moyen : quelle ne fut pas sa surprise en voyant entrer un tout jeune homme dans la vivacité et la fleur du premier épanouissement! Ampére, en mai 1827, allait avoir vingt-sept ans: mais, frais et imberbe, il n'en paraissait pas plus de vingt, et Goethe apprit de lui, non sans étonnement, que tous ses collaborateurs du Globe, dont «il avait souvent admiré la sagesse, la modération et le haut développement », n'étaient guëre plus âgés que lui.
Ampère, dans cette visite, était accompagné d'Albert Stapfer ; mais ce dernier, jeune homme instruit, fils de dignes parents pro fondément marqués eux-mêmes de l'empreinte germanique, d'ailleurs élève particulier de M, Guizot (quand celui-ci ne faisait qu'arriver de Genève), n'était point, à proprement parler, un échantillon de droite lignée française, et ne pouvait faire en rien concurrence à son Compagnon. Ampère apparaissait donc dans tout son relief comme le pur et vif organe, le représentant de l'esprit français nouveau. Ce fut fête à Weimar pour le recevoir : il y eut tout d'abord un grand diner en son honneur; on y causa de tout; on v passa en revue tout ce que la France d'alors possédait où promettait de distingué et d'illustre, et après le diner, dans une promenade au bois, Goethe confiait au fidéle Eckermann toute sa satisfaction d'avoir fait connaissance avec Ampère et d'avoir par lui abouché
directement les deux littératures.
« Ampère, disait-il, a placé son esprit si haut, qu'il a bien loin audessous de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les idées bormées de beaucoup de ses compatriotes ; par l'esprit, c'est bien plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris, Je vois venir le temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme lui, »
Ampère pourra avoir bien des satisfactions d'amour-propre dans sa vie, bien des succès de salon, de boudoir ou méme d'auditoire public ; mais cet éloge qu'il méritait à vingt-sept ans restera sa plus belle et sa plus glorieuse couronne.