‹ Promenade en EgypteChapitre 10 sur 18 · ÏÊTE DE RAMSÈS II · texte numérisé non relu

ÏÊTE DE RAMSÈS II

cun monument ne pourrait les contenir. D'ailleurs pourquoi garder d'innombrables exemplaires du même type? On trouva par exemple, il y a quelques années, d'un seul coup, quatre mille figurines de faïence bleue, toutes pareilles, dans

les tombes des prêtres d'Ammon à Thèbes. On a donc raison de conserver les plus beaux exemplaires et de vendre les autres, qui font la joie des collectionneurs. Quant aux momies, si le service des Antiquités ne les recherchait point, elles seraient mises au jour et vendues par les indigènes souvent après avoir été déchiquetées. Mais il est tout de même curieux de penser que des cadavres sont devenus un objet d'art et qu'un prêtre d'Osirisdans son cercueil vernissé, servira à mettre quelque peu d'originalité exotique et macabre dans le salon d'un bourgeois de Londres ou de Paris...

A côté de la salle où reposent Seti Ier et Ramsès II, dans une autre pièce, des momies de moindre importance sont entreposées sur les rayons d'une sorte de bibliothèque gigantesque en attendant qu'on les examine, qu'on déchiffre leurs papyrus. Une bibliothèque de momies! La chair de certains est tellement conservée qu'elle cède sous la pression du doigt.

Dû palais de Gizeh, une longue avenue, surélevée qu'ombragent des arbres inclinés en arceaux conduit aux Pyramides, à travers cette plaine verdoyante qui, à une autre époque de l'année, n'est qu'une vaste étendue d'eau. Les villages sont bâtis sur des hauteurs qui les

mettent à l'abri de l'inondation. Lorsqu'on arrive au commencement du désert, on aperçoit à gauche des bâtiments destinés à abriter les ânes, les chevaux, les voitures, à droite l'hôtel Mena-House, où Ton peut se réconforter. De là quelques minutes de marche nous conduisent par une assez forte pente, au pied de la grande pyramide, celle de Chéops. Dès qu'on se déplace un peu sur la gauche, celle de Chephren, presque aussi haute, se démasque, puis d'autres petites, à moitié démolies. Un monde de guides, de marchands d'antiquités, de chameliers, d'âniers, de photographes, nous assaille. Mais l'obsession la plus ennuyeuse est celle de la tribu de Bédouins qui exprime la volonté très arrêtée de nous hisser au sommet de Chéops. Pour dire le vrai, je n'avais guère envie de grimper là-haut : je n'éprouvais même aucune émotion spéciale en face de ces imposantes niasses de pierres ; elles étaient trop semblables à ce que j'avais imaginé. Nous allâmes sur des ânes, faire un tour vers le Sphynx. Estce la présence des nombreux étrangers piqués devant lui, ou des mendiants qui ne cessaient de nous obséder, je n'eus là encore aucune surprise. Le Sphynx est plus dégradé que les Colosses de Thèbes. Tout auprès, enfoui sous les sables les restes d'un grand temple ont été retrouvés. Evi-

demment le plein jour est un moment mal choisi pour visiter ces ruines dont les dégradations apparaissent trop cruellement et dont la foule des touristes détruit la majesté; je comprends maintenant que les peintres se soient attachés à rendre simplement leur silhouette dans la sérénité des soleils couchants... Un peu plus loin les Bédouins ont construit leur village dans un ravin.

Nous retournâmes au pied de Chéops. Le désir me vint de monter jusqu'à l'entrée du couloir, qui descend à l'intérieur de la pyramide et de revenir de là vers l'angle nord-ouest, par une assise horizontale, de façon à avoir une vue de la plaine et du Caire. Je ne comptais aucunement grimper jusqu'au sommet, ce genre de tour de force me paraissant médiocrement glorieux . J'avais compté sans les Bédouins : à peine avais-je posé le pied sur le premier gradin que quatre ou cinq d'entre eux m'entourent, m'empoignent une main. J'ai toutes les peines du monde à me dégager. Dans un langage énergique, je leur enjoins de me... laisser la paix. Peine inutile : ils ne me touchent plus, mais m'accompagnent avec la sollicitude la plus agaçante. La vue du couloir ne me donne aucune envie de pénétrer à l'intérieur de la pyramide; l'inclinaison est rapide et le fond, lisse

comme un miroir. Me voici donc, toujours accompagné de mes gardes du corps, en marche vers l'angle nord-est. L'un des Bédouins qui sait parler français me tient les discours les plus encourageants : « Tu veux aller seul, mais tu ne peux pas aller seul... Là-haut, tu auras le vertige, tu tomberas et nous serons obligés d'aller te chercher... tandis que pour cinq shillings... » Dans leur sollicitude, ils ne me laissent pas un moment de repos. A la fin irrité, je leur crie : « Eh bien! j'y monterai, là-haut! et j'y monterai tout seul. Entendez-vous ? » Et me voilà, emballé moi-même, grimpant à toute vitesse le long de l'arête, sans avoir même pris le temps de regarder le paysage... Cette fois, les Bédouins me laissent aller. Mais moins d'une minute après, celui qui m'avait parlé, me rejoint: « Oh! oui, me dit-il, monter, c'est facile, mais là-haut, c'est glissant et on a le vertige. Quand tu voudras redescendre, tu tomberas et nous serons obligés de monter te chercher. Tu verras. . . tu auras de la chance si tu ne te casses pas un bras ou une jambe. Il y en a bien d'autres qui ont voulu monter, et cela leur est arrivé... » A la fin, furieux, je me retourne vers cet oiseau de mauvais augure et glissant la main dans ma poche où il n'y avait rien autre chose que mon

portefeuille je lui crie d'un ton farouche : « Si tu fais un pas de plus à côté de moi, je te brûle la cervelle. » Aussitôt voilà mon gaillard dégringolant avec la plus extrême vélocité. Toutefois, en continuant de grimper aussi vite que possible, je faisais d'assez tristes réflexions : « Si pourtant cet animal disait Vrai! Je n'ai jamais eu le vertige dans les montagnes, mais ici ce n'est peutêtre pas la même chose. Si j'allais tomber là-haut et qu'on soit obligé devenir me chercher? Seraisje assez ridicule! ». Pourtant un amour-propre stupide m'empêchait de m'en tenir là et je gravissais toujours.... Les degrés sont un peu trop hauts pour qu'on puisse passer de l'un à l'autre sans l'aide des mains. Chaque degré représente donc un saut, je trouvais qu'ily en avait beaucoup. Par instants, je m'arrêtais dans des anfractuosités, pour respirer et je 'jetais un coup d'œil sur la plaine et sur la ville du Caire, estompée dans le lointain. Mais l'idée que je pourrais glisser tout à l'heure, ne me laissait pas l'esprit tranquille et je reprenais presque aussitôt mon chemin. L'ascension est possible de tous les côtés de la pyramide, mais elle est plus facile vers l'angle où l'on monte habituellement : des pierres brisées, des anfractuosités permettent de s'accrocher et de passer plus aisément d'une assise à l'autre. Enfin,

au bout de vingt minutes , qui m'avaient semblé très longues, je mettais le pied — et aussi les mains s'il faut tout dire, — sur la plate-forme du haut. Assis auprès du mât qui a été dressé au milieu, je regardais en bas les Bédouins pareils à des fourmis, puis plus loin les chaussées ombragées, la plaine verdoyante semée de villages, de palais, le Nil, coulant à l'horizon, le Caire et par derrière la crête du Mokattam. Puis me tournant, je ne voyais plus que le Désert, à perte de vue, où s'élèvent au sud, les pyramides de Dahchour et de Saqquarah.

Il me semblait bien maintenant que je n'aurais pas le vertige. Pourtant j'avais pris la ferme résolution de m'entourer de toutes les précautions. Je descendis donc les premiers gradins face à la pierre posant les pieds et les mains prudemment. Au bout de deux minutes, j'étais fixé : je ne ressentais pas le moindre vertige ; je me mis à sauter d'une assise à l'autre en prenant simplement soin de ne pas glisser. Durant cette descente rapide je voyais passer auprès de moi, hissés comme des paquets, de pauvres touristes que trois Bédouins emportaient bon gré mal gré, Fun poussant par derrière et les deux autres tirant les bras. Dix minutes après je touchais le sol et je repassais fièrement au milieu des Bédouins

indifférents. L'un d'eux, s'avança alors vers moi l'air souriant :

— Tu vas maintenant nous donner un backchich. Je suis le cheick des Pyramides.

J'avais justement dans ma voiture ma courbache et une forte canne en bois de fer. Je les lui montrai :

— Celle-là est pour les Bédouins et celle-ci est pour le cheick des Pyramides. »

Le digne cheick sourit avec indulgence et n'insista pas...

Le retour, dans une voiture rapide, sous l'ombre des allées, est délicieux. Une heure et demie plus tard, nous étions attablés devant un bon dînera l'hôtel d'Angleterre... Et pendant trois jours j'eus une telle courbature que mes jambes étaient raides comme celles d'un vieillard.

La vraie sagesse est, aux Pyramides, de gravir seulement une vingtaine de gradins, comme j'en avais d'abord formé le projet. La vue est de là, tout aussi intéressante que du sommet. Quant aux <( dompteurs de montagnes » je leur conseillerai de grimper seuls, comme je l'ai fait, mais en prenant tranquillement leur temps afin de ne pas se fatiguer. En somme l'ascension si elle est assez fatigante ne présente aucune difficulté.

Chez M. Parvis. — Héliopolis et l'arbre de la Vierge. — Koubbèh. — Un parc à autruches. — Le bazar de Khan-Khalil. — Les drapeaux. — Dans les rues du Caire. — Ibrahim, cheick honoraire des Pyramides. — Le Barrage du Nil.

Les innombrables étrangers qui vont tous les ans visiter les magasins de M. Parvis au fond d'une grande cour, à gauche, en entrant dans le Mousky, ne se demandent pas pour la plupart, quelle est l'origine des meubles ravissants, des bibelots exquis qu'ils emportent comme souvenirs de leur séjour au Caire.

M. Parvis est un Italien de Turin qui fit son apprentissage d'ébéniste au faubourg Saint- Antoine à Paris. "Venu au Caire pour y exercer sa profession, profondément artiste, il fut frappé du parti qu'on pourrait tirer des enseignements de l'art arabe au point de vue de l'ameublement. Il économisa la somme nécessaire à la fabrication et s'établit; longtemps, ses créations ne furent connues que de quelques amateurs éclairés, qui d'ailleurs l'aidèrent autant

de leurs conseils que de leur bourse. Puis, à mesure que les modèles créés par M. Parvis devenaient plus nombreux, que ses ateliers et ses magasins s'agrandissaient, lenombre des visiteurs étrangers s'accroissait et chacun d'eux, non content d'être un client, devenait en Europe un apôtre de l'ébénisterie arabe.

Maintenant, M. Parvis est un grand fabricant dont les magasins sont indiqués dans tous les Guides comme une des curiosités du Caire. Mais l'excellent homme est demeuré l'artiste chercheur, convaincu des premiers temps. Après avoir imaginé cent formes où pouvaient se déployer les ressources de l'ébénisterie arabe, meubles d'usages habituels de toutes sortes, porte-album, guéridons, cadres, consoles, sculptés, découpés, ornés de marqueterie, il a cherché dans les rares vestiges du mobilier antique que possède le musée de Gizeh, les éléments de nouvelles créations. Sans doute, ce genre se prête moins aux habitudes du confort moderne, mais il peut plaire aux personnes éprises d'originalité. Ce qui m'a séduit dans l'œuvre de M. Parvis, c'est la conscience qu'il apporte à l'étude des documents dont il s'inspire : il est tel détail de ses meubles de style égyptien que j'aurais cru de pure fantaisie ; mais

le vieil artiste enthousiaste, dans une visite que nous fîmes en commun au musée deGizeh, me montrait les modèles où il avait pris les moindres détails. Et le lendemain, je le trouvais en extase devant une vieille aiguière persane que j'avais achetée et dont il me demandait la permission de copier le curieux dessin. Personne peut-être ne connaît aussi bien que lui les trésors d'enseignement que renferment certains coins obscurs des vieilles mosquées, certaines boiseries vermoulues de maisons croulantes.

M. Parvis était trop épris d'art pour s'en tenir aux adaptations que permet le travail du bois. Son magasin qui est un véritable musée, renferme des spécimens d'innombrables autres créations : bijoux imités des Egyptiens, plateaux, aiguières, suspensions en cuivre travaillé, lampes dè mosquées. Les joyaux de son magasin sont assurément les copies d'un coffret et d'un guéridon en cuivre damasquiné d'argent qui figurent parmi les plus rares pièces du musée arabe. La copie est si consciencieuse qu'on aurait peine à la, distinguer du modèle. M. Parvis a collectionné nombre d'objets anciens; ils sont placés dans ses magasins pêle-mêle avec les produits de sa fabrication, et ceux-ci sont assez beaux pour n'être pas écrasés par ce voisinage.

C'est là que je vis le premier spécimen d'une lampe de mosquée en verre émaillé fabriqué par un de nos compatriotes de Paris, M. Brocard. J'ai appris depuis que le comité de conservation des monuments de Fart arabe avait jugé ces lampes dignes de figurer dans les restaurations de mosquées qu'il entreprend.

Le succès obtenu par M. Parvis lui a naturellement créé des imitateurs ; on a même reproduit sans scrupule les modèles qu'il avait créés. Grâce à une savante distribution de pourboires aux drogmans, des négociants établis dans le Mousky s'efforcent de détourner de lui la clientèle. Je ne saurais trop engager mes compatriotes à ne pas se laisser prendre aux apparences de bon marché que leur vantent les drogmans : si les meubles arabes leur plaisent, ils ne trouveront nulle part le fini du travail, la solidité des matériaux, la conscience qui caractérisent les œuvres de Parvis.

Héliopolis, et l'arbre de la Vierge, voilà Tune des promenades traditionnelles du Caire : un bon landau fait aisément la course en trois heures, avant le déjeuner. L' « arbre de la Vierge » n'est qu'un attrape-nigauds et ne vaut pas même qu'on descende de voiture. Quant à Héliopolis, on n'y

verra, jusqu'à ce que les fouilles soient reprises, rien autre chose qu'un obélisque au milieu des champs. Mais la promenade, dans la jolie campagne ombragée, est délicieuse. La route contourne le palais de Koubbèh ou le khédive Abbas II habite généralement. Un peu avant d'arriver à Héliopolis, nous tournons sur la droite; quelques tours de roues nous conduisent au Parc à autruches. C'est une entreprise qui a été créée par un banquier français du Caire, M Dervieu. Elle a, paraîtil, été longtemps difficile, les méthodes d'élevage n'étant pas encore adaptées au climat; mais elle réussit maintenant parfaitement ; le domaine est installé dans le désert, à l'extrémité des territoires cultivés ; il a la forme d'une grande enceinte circulaire, les parcs formant secteurs. Au centre s'élève un pavillon d'où l'on aperçoit tous les parcs. Plus de quatre cents autruches de tout âge, de toute taille y sont maintenant enfermées ; les visiteurs peuvent les voir de près et se rendre compte des conditions de l'élevage. On m'assure qu'une autruche adulte peut* produire pour quatre à cinq cents francs de plumes : malheureusement la consommation augmente ou diminue, suivant la mode, d'une façon fâcheusement irrégulière.

Dans l'après-midi, nous retournons au bazar

de Khan-Khalil : il ne m'a pas semblé, à beaucoup près, aussi intéressant que ceux deSmyrne ou de Constantinople : c'est à peine si le curieux y pourrait trouver quelques beaux tapis, de rares pièces de cuivre ou de faïence persane. L'extrême abondance des touristes et la diminution des communications par caravanes avec l'Orient, ont eu cette triple conséquence : on rencontre très peu d'objets intéressants, beaucoup de fabrication de pacotille, tout est ridiculement cher. Aussi n'est-ce point là que l'on peut trouver des « souvenirs » à rapporter d'Egypte, à moins que ce ne soient des objets d'usage courant, babouches, aiguières de cuivre, etc. Dans cet ordre d'idées, ce que nous avons vu de plus amusant, ce sont d'immenses bandes de calicot blanc ornées d'applications de couleur, découpées et cousues sur le fond : la fabrication de ces toiles occupe les habitants de toute une rue, de l'autre côté du Mousky . Les applications de couleur — généralement rouge vif ou bleu intense — dessinent ou ces entre-croisements de lignes droites dont les artistes musulmans ont toujours su tirer de si admirables effets, ou des inscriptions de versets du Coran, qui forment de charmantes arabesques. Ces drapeaux qui se vendent très bon marché, sont employés pour orner l'intérieur des tentes de Bédouins et

les maisons indigènes où ils s'harmonisent parfaitement avec la pleine lumière. Ils feraient chez nous de jolis décors pour des installations de campagne.

Comment rendre l'extrême animation qui règne dans toutes ces rues commerçantes: charrettes arabes, voitures de promenade, chameaux, ânes de selle ou de labeur, piétons de tous les âges, de toutes races, de tous les costumes, s'y pressent, s'y coudoient, de telle façon qu'on ne s'explique point comment il n'arrive pas plus d'accidents. Et la rue est aussi bruyante qu'animée : cris d'avertissement des cochers, cris des âniers poussant leurs bêtes, cris des marchands de toute espèce, annonçant leur marchandise ; sans compter les braiments des ânes, les grognements des chameaux, les instruments qui résonnent mélancoliquement dans les coins, les boutiquiers qui continuent leur conversation d'un côté à l'autre de la rue, et ces rires bons enfants qu'on voit à chaque instant éclater sur les lèvres des indigènes. L'entrecroisement, l'irrégularité des rues, ménagent des perspectives imprévues : ici une fontaine aux découpures délicates forme un renflement envahissant ; là les deux lignes de boutiques se rapprochant, ne permettent plus entre elles qu'un

étroit passage : tout contre la porte béante d'une mosquée, qui laisse voir des fidèles en prière sur les nattes, un minaret dresse dans les airs sa gracieuse silhouette. Tantôt, des lambeaux de tente garantissent la rue contre l'ardeur du soleil et tantôt le bleu cru du ciel apparaît librement entre l'avancement des moucharabies. Il ne se passe pas de jour où Ton ne fasse, dans ces rues si vivantes, quelque rencontre : enterrement alerte, suivi de ses pleureuses hululantes ; noce joyeuse avec des cavaliers caracolant à la portière des coupés où passent des femmes au visage voilé; voiture de personnage important ou simplement riche, précédée de son saïs magnifiquement costumé. Un jour, — c'était la veille de la fin du Ramadan — nous fûmes devant la porte de Khan-Khalil, arrêtés par une foule qui déferlait comme un torrent par la rue étroite. Nous nous réfugiâmes dans une boutique où l'on nous offrait l'hospitalité: pendant une heure, défila un cortège de cavaliers revêtus de costumes aux couleurs éclatantes. C'était, paraît-il des corporations et congrégations.

Je ne sais quel effet produit sur d'autres le spectacle bruyant et coloré de cette existence en plein air, au milieu de la rue : je lui trouve, moi, le même charme au jour du départ qu'au

jour de l'arrivée. Cela me repose de nos mœurs froides, compassées, régulières et pour ainsi dire alignées et incolores comme nos rues, et je retrouve dans la bonhomie des relations, dans la variété des lignes, la vision, plus ornée de couleur et de soleil, de ce que fut au Moyen âge, notre société aujourd'hui morose et monotone. Sans doute dans un demi-siècle l'Orient aura subi les effets de l'âpre lutte pour la vie. Aussi faut-il se hâter de jouir de ce qu'il renferme encore de poétique et d'ingénu.

En retournant à l'hôtel Shepheard, nous rencontrâmes un vieux Bédouin qui offrit de nous vendre des scarabées et des bronzes antiques : les plus beaux disait-il se trouvaient chez lui, à Boulaq. Nous y allâmes immédiatement.

L'« appartement » d'Ibrahim se composait d'une chambre unique blanchie à la chaux, qui n'était guère meublée que de nattes : là le Bédouin tira de deux boîtes ses marchandises: des scarabées et des bronzes de l'époque romaine; puis il nous fit apporter une tasse de café. Tandis que je choisissais les pierres les mieux gravées, je posai au cheick quelques questions.

« D'où viens-tu?

— Je. suis l'ancien cheick des Pyramides? Je suis resté là-bas bien des années. On me connaît

ici dans tous les hôtels. Tu n'as qu'à demander le cheick Ibrahim Ahmed. A la fin, je me suis retiré et c'est maintenant mon fils qui me remplace.

— Tu habites ici?

— • Pendant la saison des étrangers seulement, pour quatre mois, je loue cette chambre. Après je retourne là-bas, à Gizeh. Si tu as besoin de moi, tu peux me téléphoner. Il y a le téléphone à Mena-house et l'on m'avertira.

— Alors tu habites sous la tente?

— Oh! non! cela ne serait pas convenable.

— Mais autrefois, vous étiez sous la tente?

— Oui. Seulement, le vice-roi Abbas 1er dans sa grande bonté pour nous, nous a fait comprendre que cela n'était pas convenable. Il n'est pas bien de vivre comme des sauvages. Il vaut mieux avoir une maison....

— Et tu aimes mieux cela?

- — Oh! non! non! J'aime mieux vivre sous la tente.

— Pourquoi?

— Tu comprends, quand on habite une maison, un village, on est toujours obligé de demeurer ensemble, même quand on ne s'entend plus, — et ça fait des disputes. Avec la tenter si l'on s'ennuie, si l'on a des querelles, on enlève les

piquets, on roule les toiles, on va à Mitrahineh, ou plus loin s'installer suivant son goût. On est libre d'aller, de venir.... Oh! oui c'est bien meilleur!

Les petits yeux noirs du Bédouin brillaient d'un feu étrange.

— Où prends-tu les scarabées et les bronzes que tu me montres ici ?

— Eh bien, tu sais, les paysans en trouvent dans la campagne pendant la saison d'été. Alors, il n'y a pas d'étrangers, ils ne saventpas comment s'en débarrasser. Mes parents qui n'ont rien à faire non plus, vont se promener dans le pays, ils achètent les objets aux paysans. De sorte que j'en ai toujours une provision quand vient l'hiver. Seulement, autrefois, les paysans ne savaient pas ce que ça valait. Maintenant, ils veulent trop d'argent.

— Mais eux-mêmes où trouvent-ils tout cela?

— Un peu partout. Il y en a, sur les bords du désert, qui font des fouilles. Mais voici où l'on en trouve le plus : Tu as vu comment sont construits les villages, sur des amas de terre, dans la plaine. Ils ont toujours été, à quelques mètres près aux mêmes endroits; seulement quand une maison tombe, on en reconstruit une autre à coté. Ces amas de limon, où les paysans ont

toujours vécu font un excellent fumier; on le passe à travers des tamis avant de l'étendre sur la terre, et c'est pendant cette opération qu'on trouve beaucoup de débris anciens, des scarabées, des bronzes, de petites figurines de faïence.... »

Le lendemain, nous allâmes dans un canot à vapeur, en compagnie de M. Félix Faure et de Mlle Faure, visiter le barrage du Nil. C'est une promenade intéressante. Les Guides fournissent les renseignements nécessaires sur ce prodigieux travail industriel.

Les trésors de Dahchour. — Excursions à Dahchour.

— Dans les fouilles. — En train de marchandises.

— Un coucher de soleil.

Il n'est bruit, depuis notre retour au Caire, que de la magnifique découverte faite àDahchour, par le directeur du service des Antiquités, M. de Morgan. Nous retournons, au musée de Gizeh, où les bijoux précieux viennent d'être exposés. Ils surpassent assurément en beauté ceux qui avaient été, jusqu'ici, retirés des tombes: ils sont en même temps d'une fraîcheur éclatante et d'une finesse de travail que les plus habiles bijoutiers modernes n'ont pas dépassée.

La vitrine est divisée en deux parties : la première(première trouvaille, 7 mars 1894)renferme les bijoux de laprincesseHathor-Sat, de la XII 'dynastie. Elle comprend plusieurs colliers d'or, un collier d'améthystes, de superbes pectoraux dont les dessins sont formés par des pierres enchâssées dans l'or, avec une telle perfection qu'on dirait des émaux cloisonnés : puis encore

d'autres menus objets en or, deux scarabées d'améthyste, un troisième taillé dans une turquoise, l'un des plus beaux assurément qui aient jamais été mis au jour.

La seconde trouvaille (8 mars 1894) appartenait à la princesse Sent-Senbet, de la XIIe dynastie. Le trésor est encore plus riche que le premier ; on y remarque des scarabées d'améthyste, des colliers d'or, une fleur de lotus symbolique, encloisonnée de pierres précieuses. La perle de la collection m'a paru être un collier d'améthystes avec des pendentifs formés de petites pierres cerclées d'or. Cela est d'un goût charmant. Il faut encore citer un beau collier de cornalines et d'améthystes.

L'examen des trésors de Dahchour avait fait naître chez nous un vif désir de rendre visite aux lieux où ils furent trouvés et de voir pour ainsi dire « des fouilles en action ». Une première fois, une aimable invitation de Mme Boghos Pacha m'en fournit l'occasion. Une partie avait été organisée avec promenade sur le Nil, du Caire à Bedrechein, déjeuner sur le bateau, etc. Le nombre même des excursionnistes m'empêcha d'étudier les fouilles comme je l'aurais souhaité. Aussi lorsque M. de Morgan voulut bien nous convier à retourner seuls

Page 1