UNE JEUN3 FELLAHINE
long détour, nous dépose à Bedrechein. Une généreuse distribution de coups de courbache nous délivre de la cohue des âniers et nous permet de choisir deuxbêtes solides; quelquesminutes après, nous galopons sur la chaussée qui conduit àMitra-
hineh. Quel plaisir de nous trouver enfin seuls dans la campagne égyptienne, sans caravane et sans drogmans ! Comme il est encore de bonne heure, j'ai recommandé à Panier de nous conduire chez les fellahs, et de leur demander s'ils ont des scarabées ou des bronzes à nous vendre : nous voici donc de nouveau, après un mois, sous les grands palmiers de Mitrahineh où s'élèvent côte à côte les huttes de limon des fellahs et les tentes des Bédouins. A chaque pas émergent du sol, à moitié dégagés, des restes de statues granitiques, des débris de pharaons et de sphynx. Tandis que nous nous arrêtons un instant, notre ânier parcourt le village en criant que nous sommes prêts à acheter des objets antiques : mais il paraît que les fellahs sont tous dans les champs car c'est à peine s'il en vient deux ou trois nous apporter des débris sans intérêt. Nous reprenons un sentier qui serpente au milieu des verdures, dans la direction de Saqqarah ; les fellahs que nous rencontrons ont presque toujours sur eux des bibelots à vendre au passant : ils viennent nous les offrir, bien entendu, à des prix exagérés. Il est amusant de déjouer leurs petites ruses : dix fois de suite, l'objet dont nous avons offert un prix qui a été refusé, change de main et nous est présenté par un autre bonhomme
EXCURSIONS A DAHGHOUR. 223
qui espère que nous ne le reconnaîtrons pas.
Arrivés à la limite des cultures, nous laissons à droite le village de Saqqarah et nous tournons à gauche ; les pyramides de Dahchour apparaissent sur l'horizon; elles sont au nombre de quatre : deux en pierre, dont Tune présente un aspect assez insolite, les arêtes formant une ligne, brisée vers le milieu ; deux en briques, très dégradées. C'est vers le pied d'une de ces dernières que nous nous dirigeons : la maison que M. de Morgan s'y est fait bâtir en plein désert domine le talus de sable. C'est une construction longue, basse, à un étage, semblable à celle qui abrita Mariette à Saqqarah. Plus tard, sans doute, on ira en pèlerinage scientifique à la « maison de Morgan » comme on va aujourd'hui à la maison de Mariette.
Devant nous, un cavalier caracole sur un magnifique cheval arabe lancé au galop : c'est M. de Morgan. Nous revenons ensemble et bientôt nous atteignons la dune de sable au sommet de laquelle la maison a été construite. Mme de Morgan qui a suivi son mari dans ses voyages, — notamment durant ses rudes explorations en Asie — et qui habite avec lui à Dahchour depuis des mois, nous fait avec la plus obligeante amabilité les honneurs de son habitation ; de la façade
tournée vers la vallée du Nil, on jouit d'une vue splendide. Les fouilles sont à quelques pas seulement de la maison : elles se présentent sous la forme d'un trou pareil à certains puits de mine; l'orifice est barré par des troncs de palmier. La descente s'opère de la façon la plus primitive : quatre grands diables de fellahs vous empoignent, vous ficellent au milieu du corps et sous les aisselles etvous descendent ensuite dans le puits, comme un paquet. Mme de Morgan, la première donne bravement l'exemple ; nous utilisons après elle ce procédé de descente pittoresque. Le puits a environ dix mètres de profondeur; il donne sur deux galeries superposées, dont l'une doit avoir une quarantaine de mètres de long. Les douze sarcophages que M. de Morgan a dégagés ont été jadis violés, probablement par des voleurs ; les momies ne s'y trouvent plus. Aussi nest-ce point là que les trésors ont été découverts. C'est à côté d'eux, tout simplement, en plein sol, où ils étaient enfermés dans des coffres de bois : ont-ils été placés là dès l'origine, dans le but de les dissimuler plus habilement? Ont-ils, au contraire, été volés dans les sarcophages et mis dans ces coffres par le voleur qui n'aurait pu ensuite les reprendre? Quoi qu'il en soit, la découverte est des plus heureuses. Je questionne
LES TRÉSORS DE DAHCHOUR. 225
M. de Morgan sur la méthode qu'il a employée pour arriver à ce brillant résultat :
— Le monument que nous avons mis à jour, nous dit-il, renfermait la reine Nefer-Hent et des princesses, parmilesquellesSent-Senbet, propriétaire du deuxième trésor ; Hathor-Sat propriétaire de la première trouvaille, et Ment, dont le nom nous a été révélé par ses canopes. Sur douze tombeaux, nous connaissons donc le nom de quatre ; les autres sont restés anonymes, par suite de la disparition des objets qui les accompagnaient et qui ont été enlevés par les spoliateurs de l'antiquité.
« Voici le procédé que j'emploie pour mener à bonne fin mes travaux : mon premier soin, lorsqu'un monument a été creusé dans la roche et n'a pas été construit de toutes pièces avec des matériaux amenés d'un point de la vallée du Nil, est de chercher, à l'aide de quelques sondages,* les débris provenant du travail en galeries. Cette indication une fois trouvée, je sais que je ne suis plus très éloigné de l'entrée des travaux, car les Egyptiens de l'antiquité ne portaient pas au loin les haldes de leurs travaux, mais les répandaient autour du chantier.
« Quand j'ignore si les monuments sont creusés ou construits, j'opère des sondages et, si je
rencontre des débris, c'est qu'ils ont été creusés ; si, au contraire, je ne trouve pas de fragments de la roche formant la montagne, c'est que les monuments ont été édifiés dans les sables. Dans ce dernier cas, des sondages nombreux, menés jusqu'au sol en place et traversant les couches remaniées, me font trouver les constructions enfouies sous les sables.
a S'il s'agit de débris de fond, j'opère également ces sondages rapprochés, les menant aussi jusqu'au sol en place. Ces sondages me permettent de circonscrire la zone des haldes et, par suite, de restreindre l'aire des recherches. En procédant ainsi, j'arrive graduellement au point où se trouve le puits ou l'entrée du souterrain. Là, les terrains remaniés sont plus épais, le sondage descend plus profondément et, finalement, je trouve l'ouverture que je cherchais.
« Cette méthode a le grand avantage de me fournir une exploration complète du terrain, et les régions sondées et reconnues stériles me servent à déposer les déblais de mes fouilles.
(( La nécropole deDahchour est à peu près vierge de travaux modernes. Je puis donc y conduire méthodiquement mes fouilles. A Saqqurah, au contraire, les travaux sont plus difficiles, car, depuis des siècles, les fouilles ont été faites sans
LES TRÉSORS DE DAHCHOUR
méthode et les déblais recouvrent souvent des terrains encore vierges ; il faut changer de place de véritables montagnes pour obtenir le sol en place.
<( C'est ensuivant cette méthode que j'ai ouvert la pyramide de Dahchour. Jadis, le service des Antiquités, croyant avoir affaire à un monument de même nature que les pyramides de pierre, s'était attaqué au nord du monument et, ne rencontrant pas l'entrée, avait éventré le tumulus de briques crues pour trouver la chambre du roi qu'on pensait devoir être au centre du monument. Ce travail n'a donné d'autre résultat que celui de montrer qu'il n'existait pas de chambre construite au centre de la pyramide et que la masse de briques reposait sur les alluvions naturelles du pays.
(( J'ai alors fait opérer un sondage au perforateur au centre de la tranchée faite autrefois, je me suis assuré qu'il n'existait rien autre chose que le sol en place. En même temps que le sondage s'opérait, je faisais ouvrir des tombeaux au nord et au sud de la pyramide, afin de chercher dansla technique du travail des Egyptiens des renseignements utiles pour l'attaque du monument.
« Au sud, les tombeaux appartenaient à la IVe dynastie ; au nord, ils étaient de la XIIe. Ce sont
ces derniers qui m'ont fourni les indications, car les briques dont ils étaient construits étaient identiques à celles de la pyramide. D'autres renseignements m'apprenaient que l'entrée devait être au fond d'un puits et que les galeries étaient à 10 mètres environ de profondeur. Ceci posé, j'explorai le sol comme il a été dit plus haut et, après onze jours de fouilles, j'entrais dans la pyramide.
« Je lis déblayer toutes les galeries avec le plus grand soin, enlevant les moindres traces de terre, afin de mettre à nu la roche naturelle. C'est en procédant ainsi que je trouvai les deux trésors qui, cachés au milieu du couloir par les anciens, avaient échappé aux spoFiateurs. Us appartiennent bien à la XIIe dynastie, les cartouches royaux en font foi. Ils sont bien ceux des princesses près desquelles ils étaient enfouis, car les mêmes noms se reproduisent sur les sarcophages et sur les bijoux. Enfin, ils n'ont jamais été touchés depuis la XIIe dynastie, puisqu'ils étaient encore entourés des débris vermoulus des coffrets dans lesquels ils avaient été déposés.»
M. de Morgan met quelque coquetterie à déclarer qu'il n'est pas un épigraphiste. Il fait des fouilles, dit-il, en « ingénieur » et laisse aux
LES TRÉSORS DE DÀHGHOUR. 229
savants le soin d'en utiliser les résultais. Est-ce la raison de son activité? En tout cas, tout le monde s'accorde, en Égypte, à louer son dévouement et à reconnaître l'importance des résultats qu'il a obtenus dans les deux années qu'il vient de passer à la direction du service des Antiquités.
M. Brugsch, le conservateur du musée de Gizeh, est venu par le même train que nous pour conférer avec M. de Morgan. Au déjeuner, nous parlons beaucoup de la Perse, que M. et Mme de Morgan ont parcourue dans tous les sens et que nous projetons de visiter. 0 Téhéran, et surtout Ispahan, où ne vont pas encore les caravanes de M. Gook! 0 les mosquées ornées de ces plaques de faïence à l'inimitable coloris ! . . .
Bientôt, il faut partir ; il ne doit plus passer qu'un seul train à Bedrechein et nous avons le soir des invités à dîner. Nous remercions chaleureusement M. et Mme de Morgan, dont l'aimable accueil demeurera gravé dans nos souvenirs et nous enfourchons nos ânes. Au bas de la dune, des fellahs et des Bédouins, avertis de notre passage, nous attendent, les mains pleines de bibelots. Il nous faut marchander à nouveau les objets refusés le matin et d'autres qu'ils sont allés chercher. En moins d'un quart
d'heure, nos poches sont remplies de colliers, de poteries, de débris de faïences. Maintenant nous craignons d'être en retard. Comment ferions-nous si nous manquions le train à Bedrechein?
Hélas ! c'est bien pis : en arrivant à la station, nous apprenons qu'un déraillement s'est produit au delà et que le convoi qui doit nous ramener au Caire ne peut plus passer. Heureusement, un convoi de marchandises, arrivé en deçà du point où la voie est coupée, doit encore venir. Grâce à l'intervention de M. Brugsch que nous avons retrouvé à la gare, nous obtenons la permission de monter dans le fourgon de queue et nous voici en route, après avoir expédié à l'hôtel d'Angleterre une dépêche que les employés de la gare ont beaucoup de peine à traduire en arabe.
A quelque chose malheur est bon : jamais, depuis notre arrivée en Egypte, nous n'avons joui d'un coucher de soleil plus beau que celui qui s'offrit à nous ce soir-là. A peine les derniers rayons achèvent-ils de dorer là-bas dans la plaine de l'autre côté du Nil, les murs d'Hélouan-les- Bains cette singulière station dépourvue d'arbres où l'on fait des cures d'air sec et de chaleur, que lesgrandesPyramidesnous apparaissent à gauche détachant leur majestueuse et sombre silhouette sur le ciel embrasé. Durant plus d'une heure,
LES TRÉSORS DE DÀHCHOUR
nous roulons ainsi, terriblement secoués dans notrefourgon, mais pétrifiés d'admiration devant un spectacle qu'aucun trésor ne pourrait payer : ni combinaisons de la palette, ni artifices de phrases ne sauraient rendre avec quelque vérité la magique splendeur des Pyramides et des allées d'arbres éclairées de reflets changeants, mais dans des tonalités moins éclatantes et se détachant toujours sur les rouges, les ors, les cuivres, les jaunes, les violets, qui se succèdent à l'horizon, comme si, dans le ciel de plus en plus sombre, s'allumaient successivement une série multicolore de feux de Bengale géants.
Une émotion nous poignait le cœur devant l'inexprimable beauté de cette fête du ciel et nous songions aux êtres privilégiés dont la vie s'écoule au milieu de ces prodigalités de la nature. Quelle mélancolie, de penser que bientôt nous devrons rentrer dans les froides régions où nulle poésie extérieure ne vient atténuer les rancœurs de la cruelle lutte pour la vie
Notre convoi de marchandises s'arrêtait à Gizeh. Nous dûmes attendre une voiture que M. Brugsch voulut bien nous envoyer chercher au Caire et, lorsque nous arrivâmes, nos convives heureusement avertis par la dépêche, nous atten,daient depuis deux heures à l'hôtel d'Angleterre.
L Art arabe. — Souvenirs d'Andalousie et de Stamboul.
— Premières impressions. — Le musée arabe. — Les mosquées : Amrou,Touloun, El Azhar, Kalaoun, Hassan.
— Les tombeaux des Mamelucks : Kaït-bay, Barkouk.
— Sebils et portes.
Pour demeurer absolument sincère, je dois dire que la première impression produite sur moi au Caire, par les monuments de l'art arabe, a été une désillusion.
J'avais encore l'âme remplie des souvenirs de l'Alhambra de Grenade, de l'Alcazar de Séville, de la mosquée de Cordoue, les plus chères visions d'art architectural que j'eusse jamais contemplées. 0 ces heures passées dans le féerique palais de Grçnade, où il me semblait qu'à chaque tournant de porte allait se dresser lasilhouette de quelque fier Abencerrage portant au côte son cimeterre à la poignée ornée de rubis et de brillants ! Cette Cour des Lions la pins inimitable fantaisie d'art qu'un cerveau d'homme ait jamais conçue. Et cet autre jour, à l'Alcazar, où, après m'êlre promené au milieu des entrelacs et des
arabesques délicates, avec leurs éblouissantes prodigalités de coloris, sous les portes aux arcs gracieux, je m'étais arrêté dans l'allée du jardin où jaillissent lés eaux vives : en fermant alors les yeux, je revoyais si aisément la douce Séville peuplée de Maures à la fois vaillants guerriers et artistes, — la chevalerie de Flslam — et les palais des mille et une nuits où leurs sultans se reposaient des batailles, dans une vie toute d'amour et de poésie... Et encore, cette gigantesque mosquée de Cordoue, où la piété des Croyants s'égarait dans une forêt de colonnes ravies au culte du Dieu vaincu !
On me disait alors que déjà, cet art mauresque était un art corrompu, décadent — que je retrouverais seulement au Caire la correction des lignes et la pureté du sentiment...
Plus tard, à Constantinople, j'étais demeuré silencieux, à Galata devant les innombrables minarets de Stamboul qui semblent autant de bras tendus vers le ciel pour l'implorer; j'avais subi la majesté de sainte Sophie, le glorieux vaisseau où s'est empreint le sentiment religieux de deux races puissantes. Stamboul! Comme ce mot magique parle encore à mon esprit !
Rien de pareil au Caire : sauf la vue inopinée, saisissante, que j'eus des tombeaux des Marne-
lucks, les mosquées ne me produisirent d'abord qu'une impression de tristesse, devant leur ruine lamentable : certains minarets massifs, enlaidis par l'adjonction de barres de bois, de lourdes constructions où pas un effet d'ensemble n'est demeuré intact, où pas un bibelot d'art, accessoire du culte n'a survécu ; de nouveaux bâtiments remplis d'objets de pacotille, d'anciens, dans un tel état que les gardiens semblent campés au milieu de décombres...
Ce fut au Musée arabe, installé dans l'ancienne mosquée El Hakem, que mes yeux commencèrent à s'ouvrir. J'y vis quelques-unes de ces lampes en verre émaillé, d'une beauté que jamais aucun artiste verrier européenne put atteindre; des débris de mosaïques délicates témoignant d'une prodigieuse fertilité d'imagination; des boiseries incrustées ou découpées comme de la dentelle ; des faïences aux bleus et aux verts inimitables ; des incrustations de métaux précieux d'un dessin admirable, que sais-je encore, cent vestiges témoignant d'une civilisation où l'art décoratif, enfermé dans des limites étroites avait pourtant atteint son apogée. JelusMakrisi, dont les récits font revivre les incomparables richesses des palais musulmans, où avec For, les pierreries, les métaux précieux, les califes saturés dé leur toute-puissance avaient
cherché à reculer les limites du possible et réalisé de stupéfiantes fantaisies. Maintenant, la clef des beautés de l'art arabe égyptien m'était révélée : je repris mes visites aux mosquées, cherchant dans chacune d'elles des repères pour me donner la vision de ce qu'elle était au temps de sa splendeur : quelques morceaux de marbre disjoints restituaient un pavé de mosaïque ; des fragments d'ivoire ou de nacre plaqués dans un bois vermoulu rappelaient un mihrab ou un menbèr délicatement ouvragé; les moindres traces, maladroitement lessivées, laissaient deviner les triomphantes peintures de jadis ; à la place des chambranles déjetés, des arcs salis, détériorés, je reconstituais mentalement la pureté des lignes architecturales...
Ainsi jaillit pour moi de ces ruines et de ces décombres, une merveilleuse vision que jamais rien n'effacera plus, un art souvent robuste mais toujours si rempli de grâce et de charme qu'il n'a point été surpassé. Les mosquées du Caire que les touristes superficiels ne comprennent point ou qu'ils admirent sans sincérité, sur la foi des auteurs, devinrent pour moi si vivantes, elles me révélèrent tant de choses, d'abord insoupçonnées, que je serais volontiers demeuré des heures dansFétude de chacune d'elles, si je n'avais
été exaspéré par l'obsession du gardien en quête de backchich. Aux voyageurs qui sauront ainsi se mettre en état de comprendre, le Caire réserye des jouissances inépuisables : cette espèce de Rome musulmane renferme en effet plus de quatre cents mosquées : gama (grande mosquée) madrassa (école dont la pièce principale est une mosquée), kanka (espèce de couvent accompagné d'une mosquée, on les rencontre à chaque pas dans les rues, posées de la façon la plus irrégulière. Il y a encore des sebil ou fontaines publiques, quelques maisons particulières et d'anciennes portes qui méritent examen.
Pour procéder avec méthode, il faut commencer la visite des mosquées par celle iïAmrou. C'est en même temps 'une occasion de traverser les ruelles étroites du vieux Caire [Fostat] audessus desquelles les moucharabies délabrées en se rejoignant, interceptent presque la lumière. La mosquée fut construite par Amrou, général d'Omar, en l'an 21 de l'hégire. A cette époque, les Arabes ne connaissaient d'autre temple que celui de la Kaaba, à la Mecque; c'est sur ce modèle très simple — un carré de 120 mètres, entouré de rangées de colonnes formant galeries couvertes — que furent édifiées la mosquée d'Amrou et la plupart de celles qui suivirent.
Ses250 colonnes proviennent d'églisesbyzantines qui furent détruites par les conquérants; piédestaux et chapiteaux ont été rajustés tant bien que mal.
La mosquée de Toulonn fut bâtie en 243, hors des murs de Fostât; elle paraît avoir été le centre autour duquel s'aggloméra peu à peu le nouveau Caire. On éprouve un serrement de cœur à voir l'état d'abandon de Touloun qui semble au premier abord ne point mériter sa réputation. Mais un examen un peu plus attentif révèle les beautés du vieil édifice. Des piliers, ornés aux angles dé demi-colonnes engagées, soutiennent des arcs en ogive qui supportent les 1 nefs : « Entre chaque grand arc ogival, dit le Dr Isambert, est pratiquée une petite fenêtre en fer à cheval. Les grandes ogives sont au§si légèrement étranglées à la base de l'archivolte. Le tout est couronné d'une frise ornée d'arabesques légères» L'inscription de la frise intérieure est en caractères coufiques. Tout cet assemblage d'ornements délicats, d'ouvertures évidées entreles arceaux, donne à ces arcades une élégance et une légèreté incomparables. Lorsqu'on les considère en se plaçant dans une position oblique, de manière que toutes ces travées et toutes ces colonnes s'entrecroisent sous le regard, on
obtient un de ces effets de perspectivequi ravissent les artistes. » Le menbèr en bois incrusté d'ivoire a dû être une merveille d'art décoratif.
On a fait, dans ces derniers temps, beaucoup de louables efforts pour réparer et entretenir la mosquée de Touloun. Les murailles ont été débarrassées de constructions parasites qui les avaient envahies. Du sommet du dernier survivant des quatre minarets, on jouit d'une belle vue sur la ville.
La mosquée à'El Azhar — 359 de l'hégire — est la troisième en date. On a cent fois décrit ses colonnes de marbre, de porphyre, de granit, enlevées à des édifices du Bas-Empire* On Fa comparée à la mosquée de Gordoue. Elle est pourtant moins importante, mais elle a, en plus, la vie : qui n'a lu la description de cette Université en plein vent où des jeunes gens venus de toutes les parties du monde musulman suivent les enseignements des plus savants docteurs de l'Islam? Lorsque nous y fûmes, les étudiants étaient pour la plupart en congé ; mais des bandes d'enfants accroupis sur les nattes, autour de vénérables talebs, écrivaient sur des ardoises ou répétaient tous ensemble d'un ton nasillard, des préceptes coraniques.
L'étrange mosquée du sultan Kalaoun est
Tune de celles qui ont conservé le plus de vestiges de l'art arabe. J'y ai remarqué les débris presque informes d'un pavé de mosaïque qui dut être une merveille ; un plafond à petites coupoles avec des ornements dorés sur fond de couleur, entrelacés de lignes géométriques encore dorées. La porte de l'hôpital du Mouristan qui y confine est du style gothique le plus pur : d'après Makrisi, elle a dû être enlevée à une église chrétienne d'El Akka (saint Jean d'Acre).
La mosquée de Sultan Hassan — 757 de l'hégire, est comparable à nos puissantes cathédrales gothiques, par ses dimensions et par la solidité de ses matériaux : le plus élevé de ses deux minarets mesure 86 mètres de hauteur; l'édifice entier a 140 mètres de long. Beaucoup d'objets d'art qui décoraient cette mosquée — un lustre en bronze oxydé, des vases en verre coloré, etc. — ont été mis en sûreté au Musée. Mais il reste encore sur place assez de détails pour permettre de concevoir ce que pouvait être cet admirable monument au temps de sa splendeur. Je signalerai la niche à stalactites qui domine la porte d'entrée, la richesse des marbres, la porte intérieure en bronze, à dessins géométriques, avec détails damasquinés d'or et d'argent, les fenêtres à vitres colorées, le bon goût des ornements, les
inscriptions en mosaïque, en bronze, en bois sculpté, etc.
Si ce livre d'impressions avait des prétentions à la nomenclature, je pourrais continuer presque indéfiniment la liste des mosquées dont chacune présente un intérêt particulier : El Ghouri, décorée de marbres, avec ,une porte de tombeau d'une majestueuse beauté, El Daher, El Mansourieh, Khalil-el-Achraf, El Beybarsieh, El Sinanieh, — 976 de l'hégire — destyle turc, qui marque le commencement de la décadence de l'art arabe, elc, etc.
Les tombeaux des Mameluks — ^appelés encore plus improprement tombeaux des Califes — ne le cèdent point en beauté aux mosquées du Caire. On rejoint l'étrange Nécropole où ils ont été édifiés, par un chemin qui passe entre la citadelle et les montagnes de décombres. Les édifices, d'un ton gris, semblent des excroissances du sol même sur 1 equel ils furent bâtis ; çà et là les taches blanches de plâtre où de stèles abandonnées mettent seules une note particulière dans l'uniformité des murs et des coupoles. Le chemin tourne entre les tristes murailles qui enclosent les tombes ; par endroits des pierres tumulaires gisent au milieu et sur les côtés. On a peine à imaginer qu'il existe un ordre quelconque et une division de la
propriété dans ces constructions hétéroclites jetées en plein désert. Des gardiens, des fossoyeurs, des croquemorts, toute une population funèbre habitent au milieu de la Nécropole.
Le tombeau de Ivaïtbay, construit de 872 à 901 de l'hégire est le plus connu de tous. Pas un voyageur, depuis Pascal Coste jusqu'à Gabriel Charmes, qui n'en ait donné une description. Aussi me contenterai-je de rappeler son minaret incomparable, l'ornementation extérieure géométrique de là coupole ; à l'intérieur, les mosaïques de marbre, les plafonds dorés et ornementés, les fenêtres à dessins. Kaït bay, Sultan Hassan et Barkouk sont assurément les trois monuments qui donnent l'impression la plus complète et la plus pure de l'art arabe.
Le tombeau de Barkouk (784 à 801 de l'hégire) est situé à peu de distance de celui de Kaïtbay. C'est le plus vaste des monuments de la Nécropole. C'estaussi, àmonavis, celui qui produirait l'impression la plus vive s'il pouvait être un jour entièrement restauré. Je m'impose à regret de ne point décrire ses vastes cours aujourd'hui si lamentablement en ruines, ses deux coupoles élégantes, ses minarets charmants, son menbèr d'un travail exquis, véritable dentelle de pierre...
En dehors des mosquées et des tombeaux, le
Caire possède quelques autres vestiges Intéressants de l'art arabe, notamment des sebils (fontaines publiques) et des portes monumentales. Ces dernières étaient dit-on, au nombre de 71 . Celles du Secours — Bab-el-Nasr — et de la Victoire — Bab-el-Fotouh — sont les plus remarquables de celles qui ont survécu. Bab-el-Nasr repose sur un arc de 22 mètres, qui porte, en caractères coufîques, cette inscription :
« Il ritj a d'autre Dieu que Dieu, 11 est le seul et il n'a pas d'égaux. — Mahomet est F envoyé de Dieu. — Ali est son vicaire. — Que le salut de Dieu soit sur eux » .
Les monuments de l'art arabe. — Comité de conservation. — Le musée arabe. — Travaux de conservation et de restauration. — Budget insuffisant. — Quelques vœux.
Quel pays heureux et privilégié, que cette Egypte au ciel bleu qui possède à la fois les monuments de l'antiquité les plus imposants par leurs dinjensions gigantesques, et les vestiges les plus purs de Fart arabe dont aucune architecture n'a dépassé l'élégance et la grâce! Mais tandis que, depuis un siècle, les temples antiques ont commencé d'être entretenus, les mosquées abandonnées continuaient de tomber en ruines ou, pis encore, dépouillées, déchiquetées par l'âpre avidité de marchands brutaux, s'en allaient lambeaux par lambeaux enrichir les collections des touristes. Il semblerait que le contraire dût plutôt se produire, car la pieuse race arabe ne s'intéresse-t-elle pas mille fois plus à ses sanctuaires qu'aux restes des idolâtries qu'elle a subjuguées? Aussi n'est-ce pas les indi-
gènes qui depuis près d'un siècle ont apporté tant de sollicitude à Ja conservation des monuments de l'antiquité; ce sont les Européens et spécialement les savants français dont les noms sont désormais inséparables des vieilles pierres auxquelles ils ont rendu la parole.
C'est une opinion répandue que les musulmans ne reviennent jamais sur un premier effort accompli et qu'il est contraire à leur nature d'entretenir les édifices qu'ils ont bâtis. Pourtant, chaque Calife, Sultan ou Melouk, quand il avait construit un monument pieux, prenait soin de lui affecter perpétuellement des biens dont le revenu devait pourvoir à son entretien. Maisons, bains publics, boutiques, revenus de villages, de villes ou de ports constituaient ces legs pieux : « Que rien n'y soit changé, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'hériter de la terre des ci eux » dit l'historien arabe Makrizi, rapportant les termes de l'acte de donation dressé par le Calife fatimite El-Hakem-bi-Amr Illah en faveur de la mosquée d'El Azhar. Malheureusement, ces biens affectés à l'entretien des fondations pieuses — bien dits Wakfs — furent d'abord gérés chacun par un nazir spécial qui accordait généralement plus d'importance au bien-être des personnes qu'à la conservation des pierres;
LES MONUMENTS DE L'ART ARABE
souvent même ces nazirs, convaincus par d'excellents arguments ou simplement négligents, laissèrent les habitations particulières empiéter sur les monuments dont ils avaient la garde. C'est ce qui explique les substructions qui remplissaient, il y a quelques années encore, les galeries de la mosquée de Touloun et les boutiques parasites qui se sont adossées contre la plupart des édifices. On peut même s'étonner qu'un pareil régime n'ait pas amené la destruction plus complète des vestiges de l'ancien art arabe. Ce n'est que vers 1830 qu'on commença de réunir dans une seule main l'administration de plusieurs Wakfs. Le khédive Ismaïl, le premier, eut l'idée de confier la gestion générale des Wakfs à un ministère spécial.
Le 18 décembre 1881, un décret de Thewfik pacha, khédive, créait le Comité de conservation des monuments de l'art arabe. Voici ce document intéressant :
Nous khédive d'Égypte,
Sur la proposition de notre ministre des Wakfs, et l'avis conforme de notre conseil des ministres, avons décrété et
Décrétons :
Article premier 11 est institué sous la présidence de notre ministre
des Wakfs, un comité de conservation des monuments de l'art arabe.
Le Comité se compose de :
LL. EE. Moustapha Fehmy pacha, Mahmoud Sami pacha, MM. Mahmoud bey, astronome, Ismaïl bey, astronome, Franz bey, Rogers bey, Tigrane bey, Ezzaï effendi, Yacoub effendi Sabri, Baudry,
Ali effendi Fehmy,
Article ii
Les attributions du comité sont:
1° De procéder à l'inventaire des monuments arabes présentant un intérêt artistique ou historique ;
2° De veiller à l'entretien et à la conservation de ces monuments en avisant le ministère des Wakfs des travaux à exécuter et en lui signalant les plus urgents;
3° D'étudier et d'approuver les projets et plans de réparations de ces monuments et d'observer leur stricte exécution;
■4° D'assurer da^s les archives du ministère des Wakfs, la conservation des plans de tous les travaux exécutés, et de signaler à ce ministère les débris de monuments qu'il y aurait lieu de transférer, dans l'intérêt de leur conservation, au musée national.
LES MONUMENTS DE L'ART ARABE
Article m ♦
Notre ministère des "Wakfs est chargé del'exécution du présent décret.
Fait au palais d'Abdine, le 18 décembre 1881. MÉHÉMET THEWFIK.
Par le Khédive :
Le président du conseil des ministres, CHÉRIF.
Le ministre des Wakfs,
MOHAMED ZÉKI.
L'allemand Franz-Bey (plus tard Franz-pacha) directeur du « bureau technique » des Wakfs, paraît avoir eu la plus large part à cette heureuse initiative : quelques-uns des premiers membres du comité s'intéressèrent spécialement à leur mission. Ce sont MM. Rogers bey, Tigrane bey, Ezzat effendi, Baudry, Ismaïl bey, J. Barois, Dr Vollers, puis Grand bey, qui remplit longtemps les fonctions de secrétaire.
Depuis sa création, le Comité de conservation des monuments de Fart arabe, modifié plusieurs fois dans sa composition, nra cessé de poursuivre assidûment la réalisation de son programme. J7ai sous les yeux les fascicules annuels qui résument [ses travaux depuis 1882 (procès-verbaux
des séances et rapports des commissions). C'est une œuvre qui mérite l'admiration.
Le Comité a constitué le musée arabe qui est actuellement installé à l'intérieur de la mosquée Hakem. Il renferme beaucoup de fragments peu importants, à côté de quelques pièces uniques. Mais il s'enrichira sans doute et l'on doit espérer qu'il deviendra une collection unique au monde.
La première commission a été véritablement une commission d'exploration : elle a dressé l'inventaire des richesses de l'art arabe en Egypte. La seconde commission, décide, dans la limite des crédits accordés par l'administrateur générale des Wakfs, de l'application de ces crédits. Elle prépare pour l'entretien des monuments, des projets qui sont exécutés par le bureau technique des Wakfs, sur les plans et sous le contrôle de l'architecte du Comité.
De 1882 à 1892 inclusivement, le Comité a dépensé environ 1 100 000 francs sur son budget et 338000 francs pour le compte des Wakfs soit une moyenne de 130 000 francs par an. C'est bien peu de chose si l'on songe que tout est à faire. Le budget annuel du service des Antiquités est de 260 000 francs et il n'est certes pas trop élevé.
Avec ces modiques ressources, le Comité a
LES MONUMENTS DE L'ART ARABE. 249
cTabordparé au plus pressé: certains monuments étaient sur le point de périr ; plusieurs s'écroulaient ; d'autres étaient l'objet d'un pillage en règle. Les objets mobiles précieux furent d'abord recueillis et transportés au musée ; en même temps on multipliait les gardiens; on leur faisait prendre en charge les accessoires et ornementations des monuments ; on ordonnait d'urgence les grosses réparations les plus indispensables. Ensuite, le Comité se livra à un examen détaillé de chaque monument : il détermina ce qu'il importait de conserver, quelles restaurations devraient être commencées, quel en serait le prix ; il entreprit de dégager les monuments des installations parasites qui s'y étaient implantées.
L'agent d'exécution de ce travail est, depuis 1888 un jeune architecte, M. MaxHerz, qui remplit ces fonctions avec beaucoup d'initiative, d'intelligence et de dévouement. Il y avait tant à faire au début, simplement pour préserver de la destruction complète la plupart des monuments arabes, que, durant des années, le Comité n'a guère pu entreprendre de véritables restaurations . Cependant, ce travail est aujourd'hui commencé, Kaïtbay, Barkouk à la Nécropole, Moayyed au Caire surtout, ont été l'objet de travaux importants et l'on est en droit d'espérer que dans
quelques années les principales mosquées du Caire donneront au visiteur une idée plus saisissante et suffisamment exacte de ce qu'elles étaient aux temps héroïques de l'Islam.
L'organisation actuelle est bonne en somme et le Comité de conservation des monuments arabes peut parfaitement suffire à sa tâche : il faudrait seulement qu'il disposât de ressources plus considérables. Outre les grandes restaurations qu'il pourrait ainsi entreprendre — celle de Sultan Hassan, notamment — • il aurait à bâtir un local digne de recevoir le Musée arabe, dont l'installation très insuffisante n'est que provisoire.
Je souhaiterais que le Comité prît l'initiative d'une propagande internationale pour inviter les collectionneurs étrangers à lui faire don des objets qui enrichissaient jadis les cités arabes et qui, enlevés par des mains avides aux époques de décadence, courent aujourd'hui le monde. On pourrait même faire certaines acquisitions dans les ventes, créer à côté de la grande collection d'art arabe pur, des sections mauresque, persane, turque. Le Caire n'est-il pas la place naturelle d'un pareil musée? Combien cela ajouterait encore à sa gloire, et au charme du séjour en Égypte ! *
LES MONUMENTS DE L'ART ARABE. %U
Je terminerai par un dernier vœu : c'est qu'une société française se forme pour la publication des documents relatifs aux monuments de Fart arabe. Le Comité a eu la pensée de prendre cette initiative, mais il a reconnu que cela n'entrait point dans ses attributions. Si une telle société se formait, elle serait en tout cas son plus utile auxiliaire et elle rendrait un inestimable service à la cause de Fart.
La plupart des membres de la mission française d'archéologie, créée il y a peu d'années — sur l'initiative de Gabriel Charmes — se consacrent à l'égyptologie. Quelques-uns cependant sont des arabisants : M. Bourgoin a publié un remarquable travail ; M. Casanova étudie spécialement la citadelle du Caire. Mais les crédits affectés à ces travaux sont très limités.
La question politique : le problème égyptien. — Le gouvernement de l'Égypte. — Le rôle et les droits de l'Europe. — Situation de fait de l'Angleterre. — Assemblée des notables. — Ministères. — Finances. — Caisse de la Dette. — Intérieur. — Travaux publics. — Guerre. — Justice. — Instruction publique.
Il est impossible de séjourner quelque temps au Caire sans être amené à examiner le problème politique qui s'y pose avec une si dangereuse acuité. 11 serait puéril de passer sous silence ce facteur de la vie égyptienne, sous prétexte qu'un volume d'impressions ne comporte pas des sujets aussi brûlants, aussi graves. Il me semble au contraire que ces questions — toutes d'actualité — sont celles qui s'imposent le plus à Fauteur qui écrit pour ses contemporains et non pour la postérité.
J'ai pensé que le meilleur moyen de faire connaître la véritable position du problème égyptien, serait de rapporter purement et simplement les conversations que j'eus sur ce sujet avec les principaux intéressés : un Anglais, un Européen,
un Français, un Egyptien. Mes lecteurs auront ainsi je pense un aperçu plus clair et plus impartial de la situation.
Toutefois, pour la clarté même de ces sortes d'interviews, je dois commencer par donner un exposé aussi bref que possible de Ja situation politique et administrative de l'Egypte. Je n'ai naturellement pas la prétention de le faire complet et impeccable : d'autres ont consacré des volumes entiers à cette entreprise et n'ont pas réussi complètement; je résume simplement ici les notions générales que je crois indispensables à l'intelligence de la discussion.
Le gouvernement de l'égypte. — Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif appartiennent, sous la souveraineté du Sultan de Turquie, à un Khédive héréditaire de père en fils. Ces pouvoirs s'exercent en vertu des firmans du Sultan et dans des limites par eux fixés.
Le fonctionnement de ce gouvernement est en outre influencé, en dehors des firmans, par les droits de l'Europe.
Le ROLE ET LES DROITS DE l'EuROPE. Depuis le
règne de Méhémet-Ali, l'Egypte a été pénétrée de plus en plus par l'Europe; des colonies européennes se sont établies à Alexandrie pour y faire
le commerce; des fonctionnaires européens ont été introduits dans les administrations; enfin des capitaux européens ont souscrit aux emprunts égyptiens. Le développement de ces intérêts, la création du canal de Suez, devenu route de l'Extr me-Orient, la marche des événements, ont amené l'Europe à exercer une action plus directe.
Les droits de l'Europe reposent sur :
1° Les Capitulations, qui établissent au profit des Européens les principes de l'inviolabilité du domicile, de l'exemption d'impôt en dehors des taxes douanières, enfin de la soumission à la juridiction consulaire. Les Capitulations ont été largement étendues, en Egypte, par une série d'usages, qui ont servi de précédents rigoureusement suivis.
2° La Réforme judiciaire de 1875 qui a établi une juridiction mixte pour connaître des procès entre Européens de nationalités différentes et entre Européens et indigènes.
3° Les Conventions financières intervenues entre l'Egypte et les Puissances pour régler la situation des créanciers européens vis-à-vis de l'Egypte et imposer ace pays certaines règles dans l'administration de ses finances (Loi de liquidation. — Convention de Londres en 1885).
Les Capitulations, la Réforme judiciaire et les
k LA QUESTION POLITIQUE. 255
Conventions financières obligent l'Egypte à demander l'assentiment des Puissances en matière financière, en matière de codification judiciaire et de réglementation administrative applicable aux Européens. En matière financière, l'assentiment de ce qu'on nomme les grandes puissances (Allemagne, Angleterre, Autriche, France, Italie Russie) suffit. Dans les autres matières, il faut l'assentiment de toutes les puissances qui ont obtenu des Capitulations de la Turquie.
Situation de fait de l'Angleterre. — Le gouvernement du Khédive ne devrait être régi que par les firmans et par les conséquences légales des droits de l'Europe.
En fait, il subit profondément l'intervention de l'Angleterre. L'insurrection d'Arabi en 1882 a amené l'occupation anglaise qui a donné au Foreign Office une part prépondérante dans le gouvernement et l'administration du pays. Ceci est une circonstance passagère qui ne dérive d'aucun droit et n'en crée aucun, le gouvernement britannique lui-même l'a proclamé.
Je vais maintenant montrer comment fonctionnent le gouvernement et l'administration en Egypte sous l'influence des droits de l'Europe et de la situation de fait de l'Angleterre.
Assemblée des notables. — Lord Dufferin provoqua, en 1883, la réorganisation d'une assemblée * générale indigène. Il fut décidé qu'elle se réunirait tous les deux ans et qu'elle serait représentée dans l'intervalle par une délégation formant le Conseil législatif, qui se réunirait tous les deux mois.
En fait, cette assemblée et ce Conseil ne jouissent d'aucune autorité. C'est à peine si on les consulte.
Ministère. — L'administration de l'Egypte incombe en droit au ministère égyptien choisi par le Khédive. Les départements sont les suivants : Intérieur, Instruction publique, Travaux publics, Affaires étrangères, Guerre, Justice, Finances.
En fait l'administration est presque entièrement dirigée par les sous-secrétaires d'Etat anglais et par les autres chefs de service anglais. Certains départements — guerre, finances, travaux publics — échappent entièrement à l'influence indigène.
Finances. — Lors de la faillite de l'Egypte, les différentes Dettes furent réparties, par une série d'arrangements successifs, entre divers emprunts :
La Privilégiée est garantie par les chemins
de fer qu'administre un triumvirat anglo-francoégyptien (1).
La Domaniale, garantie par les domaines de l'Etat, administrés de la même façon (2).
La Daïra Sanieh, garantie par les biens de la famille khédiviale. Même administration.
'L'Unifiée, à laquelle sont venus s'ajouter plusieurs emprunts postérieurs : emprunt garanti, etc. h' Unifiée et les emprunts postérieurs, sont garantis par les revenus de plusieurs provinces, affectés au service delà Dette. Ces revenus sont encaissés et administrés par la Caisse de la Dette, laquelle comprend un délégué de chacune des grandes puissances (3).
Caisse de la Dette. — La Caisse de la Dette, de par sa situation même, joue en Egypte un rôle considérable : non seulement elle veille au service du coupon et de l'amortissement, mais elle a le droit de contrôler tous les actes du gouvernement égyptien, en tant qu'ils pourraient porter atteinte aux droits des créanciers et aux conventions existantes. La loi de liquidation et la convention de Londres de 1885 ont en effet fixé les
(1) Actuellement MM. Halton, Prompt et Boghos-Nubar pacha.
(2) Actuellement MM. Gibson, Boutron, Chekib pacha.
(3) Actuellement MM. Georges Louis (France), Yoniue (Russie), Money (Angleterre), Morana (Italie), comte Zalewski (Allemagne), baron Kichthofen 'Autriche).
limites dans lesquelles le gouvernement égyptien pouvait se mouvoir en matière financière; ils ont établi les règles de l'organisation des finances et fixé le chiffre des dépenses autorisées. Tout acte comportant modification à ces arrangements doit être soumis à l'assentiment des puissances.
En droit, l'Egypte représente donc assez exactement, au point de vue financier, une société par actions dont le ministre des finances serait le directeur et la Caisse de la Dette le conseil d'administration, avec cette réserve que l'Europe s'est réservée le droit exclusif de modifier les statuts.
Divers emprunts ont été convertis à des époques récentes : l'Europe s'est réservé le droit de contrôler l'emploi des économies qui en résulteraient.
Des fonds de réserve ont été créés en 1888, sous le prétexte de parer à des déficits éventuels provenant des crues défectueuses : il a été convenu que l'amortissement serait supprimé jusqu'à ce que le fonds de réserve général atteignit deux millions de livres.
L'Angleterre a placé auprès du ministre des finances un « conseiller financier » anglais (1) dont le rôle légal devrait se borner à donner
(1) Actuellement sir ELwyn Palmer.
des avis, mais qui s'efforce de jouer un rôle de plus en plus prépondérant dans l'administration.
Intérieur. — Au point de vue de l'administration intérieure, l'Egypte est divisée enmoudiriehs et gouvernorats. Le moudir administre sa province et y perçoit les impôts.
Les services de la police (1), des travaux publics et de l'hygiène publique, ne relèvent pas des moudirs : ils sont autonomes et dirigés par des Anglais.
Travaux publics. — La question de l'irrigation absorbe presque exclusivement le service des travaux publics; les irrigations sont dirigées par des ingénieurs anglais.
La création des barrages a facilité l'irrigation du Delta et d'une partie de la Moyenne Egypte, ce qui permet la culture du coton et de la canne à sucre, plus rémunératrices que celle des céréales.
L'irrigation de la Haute-Egypte est liée à la question des réservoirs qui est fort discutée en ce moment.
Guerre. — L'armée égyptienne comprend
(1) Une récente décision (novembre 1894) a rattaché au contraire les services de police, dans chaque province, au moudir qui la gouverne.
En même temps que le service spécial de police était supprimé, on créait un poste de conseiller anglais auprès du ministre de l'intérieur. Ce conseiller — M. Gorst — n'assistera pas au conseil des ministres et ne pourra prendre aucune mesure d'exécution.
14 000 hommes dont les officiers supérieurs sont anglais ; étant donnée la situation des puissances en Egypte, cette armée n'a d'autre raison d'être que de défendre les frontières du sud contre les incursions des mahdistes.
En fait, l'Angleterre s'efforce de faire de l'armée égyptienne une force auxiliaire destinée à appuyer le corps d'occupation.
Justice. — En matière de statut personnel : Les Européens sont jugés par leurs consuls respectifs ;
Les chrétiens rayas par leurs patriarches respectifs ;
Les musulmans par les cadis des mékhémès.
En matière de statut réel :
Les Européens de même nationalité sont jugés par leurs consuls;
Les Européens de nationalité différente par les tribunaux mixtes ;
Les Européens contre indigènes, par les tribunaux mixtes ;
Les indigènes, parles tribunaux indigènes.
Les tribunaux mixtes et indigènes appliquent les codes mixtes et indigènes, tous les deux calqués sur les codes français.
Instructionpublique . —L'instruction religieuse est donnée à l'université d'El Azhar, qui fournit
les ulémas, c'est-à-dire les cheicks et les cadis, les prêtres et les juges ; de nombreuses écoles coraniques sont établies dans le pays.
L'instruction laïque est donnée par des établissements scolaires dirigés par des professeurs français, anglais et indigènes. Le couronnement de l'éducation scolaire est le baccalauréat égyptien ; il existe des écoles de Droit, de Médecine, Polytechnique, des Arts et Métiers, etc. Ilfautciter en outre des écoles libres françaises, américaines (dans la Haute-Egypte) italiennes et grecques, qui répandent largement l'instruction. Environ 12 000 enfants suivent les écoles françaises. On passe le baccalauréat français à Alexandrie (1). Il existe une école française de Droit au Caire.
La direction du service des Antiquités est toujours demeurée dans des mains françaises. Le gouvernement français entrelient en outre au Caire un institut archéologique, constitué sur le modèle de l'école d'Athènes.
(I) A ce propos j'ai entendu exprimer le regret, qui semble justifié, que le diplôme de baccalauréat français ne puisse être accordé qu'à des élèves qui ont passé par certains établissements religieux déterminés. Pourquoi ne pas le délivrer à tout élève de n'importe quel établissement qui prouve par l'examen qu'il en est digne? Cette disposition maladroite est de nature à écarter du diplôme français certains élèves qui, pour une raison ou pour une autre, ne veulent point suivre les cours des établissements religieux.
Entretien avec un gentleman anglais.
Je rencontrai d'abord dans les salons de l'hôtel Shepheard, un gentleman anglais que je connaissais depuis longtemps pour un galant homme et un esprit distingué. Le soir, en fumant un cigare, nous abordâmes le « sujet brûlant » :
« Je ne vous cacherai point, lui dis-je, que votre nation ne me paraît point jouir ici d'une grande popularité. Depuis mon arrivée, j'entends répéter pis que pendre du rôle que vous jouez dans ce pays.
— Mon Dieu, ce sentiment est assez naturel et s'explique, pourvu que vous ne me disiez pas que vous avez entendu ce langage chez des Anglais. Nous avons en effet, pris ici la place prépondérante que la France occupait jadis, et il est naturel que les Français n'en soient point satisfaits. Cela excite-t-il une certaine jalousie parmiles nationaux desautres puissances européennes? Peut-être. Ce ne serait pas, dans tous les cas, un très beau sentiment. Quant aux
Égyptiens, ils nous détestent, non parce que nous sommes Anglais, mais parce que nous sommes chrétiens. Si tout autre peuple européen occupait notre situation, il serait également détesté.
— Dam ! s'il était le maître d'un peuple qui veut devenir libre?
— Ce désir ne serait naturel que si ce peuple en était digne. Mais demandez aux créanciers de l'Égypte s'ils consentent à laisser les Égyptiens gérer leurs propres finances. Demandez aux Européens qui habitent en Égypte a'ils accepteraient le gouvernement sans contrôle des Egyptiens, la justice égyptienne, etc.
— Il ne s'agit pas de cela. Tout le monde, les Égyptiens eux-mêmes, admet la nécessité d'un contrôle européen. Mais pourquoi ce contrôle serait-il spécialement anglais?
— Pourquoi? Demandez-le à M. de Freycinet... Pourquoi nous a-t-on, en 1882, laissé la responsabilité de rétablir l'ordre en Égypte? C'est ce qui a créé la situation actuelle.
— Oui, mais vous vous étiez engagés à quitter l'Égypte une fois l'ordre rétabli. C'est un engagement que votre gouvernement a contracté à di-
. verses reprises.
— Et c'est même — sauf peut-être quelques
exceptions — un engagement que nous avons l'intention de ienir. Seulement nous choisirons le moment. Tous les Egyptiens semblent maintenant coalisés contre nous, les « jeunes » comme les « vieux » ; mais si nous disparaissions demain, ils se déchireraient entre eux.
- — On assure que vous ne faites rien pour rapprocher le moment où votre présence ne serait plus indispensable?
— Comment, nous ne faisons rien ! Est-ce que les finances ne sont pas bien administrées? Estce que l'armée égyptienne n'est pas réorganisée? Est-ce que nous n'avons pas fait des travaux publics de tout genre?
— On prétend que tout cela est la conséquence naturelle du jeu du contrôle européen, de l'ancien condominium, qui est l'origine de tous ces progrès. On affirme que l'occupation ne se traduit guère que par une énorme augmentation de dépenses, tant il y a d' Anglo-Egyptiens à rétribuer, h largement rétribuer. On ajoute même que c'est une des raisons principales du maintien de l'occupation — raison peu noble et peu désintéressée.
— Gela n'est pas exact. Dans les administralions civiles, il y a encore deux Français pour cinq Anglais en moyenne.
— Yoici une observation que j'ai souvent entendu faire : « Les Anglais prétendent qu'ils sont fidèles à leurs engagements et qu'ils quitteront l'Égypte quand ils jugeront pouvoir le faire sans danger. Il est fâcheux que tous leurs actes soient en contradiction avec ces assurances. Tous leurs actes semblent indiquer qu'ils visent une occupation permanente, une sorte de protectorat. Par exemple, s'ils voulaient réellement éduquer l'Egypte et non l'asservir, comment expliquer leur conduite vis-à-vis du khédive. Ils ne peuvent nier que le jeune prince ne soit un véritable homme d'Etat, sage, réfléchi; ils ne peuvent lui reprocher aucune faute de conduite, pourquoi, dans toute circonstance, cherchent-ils à l'humilier, à diminuer ses prérogatives? Pourquoi des incidents comme celui de la frontière où tous les torts sont évidemment du côté des Anglais? »
— Non pas. Si l'on a agi comme on l'a fait visà-vis du khédive, c'est qu'il faut penser qu'il n'y a qu'une trentaine d'officiers anglais dans le sud pour commander à tous les contingents égyptiens. Leur prestige fait leur seule force...
— ... peut-être aussi les bataillons anglais du Caire...
— ... il ne faut pas le laisser entamer. C'est
pourquoi le général Kitchener a pris si vivement leur défense.
— Tout cela est très spécieux, mais si l'Angleterre voulait réellement évacuer l'Egypte, elle aurait certainement arrangé les choses pour que ce fut possible dès maintenant.
— Pourquoi? N'avions-nous pas préparé avec le sultan la convention Drummond WolfF qui nous obligeait à évacuer dans les trois ans? N'estce pas la France et la Russie qui l'ont empêchée d'aboutir.
— Parbleu! vous vous réserviez le droit de réoccuper en cas de danger intérieur ou extérieur. C'est vous qui auriez été seuls juges de ce danger et vous seriez revenus non plus dans une position illégitime, comme maintenant, mais de par un contrat signé des Puissances.
— Quoiqu'il en soit, monsieur, la question est ainsi posée : en 1882, l'émeute était maîtresse en Egypte; elle menaçait la sécurité des étrangers. Cela pouvait aussi menacer la route des Indes qui a pour nous un intérêt capital. Nous avons offert à la France d'intervenir avec nous. Elle n'a pas accepté. Nous sommes intervenus seuls à nos risques et périls. Nous avons par là même assumé la responsabilité de ce qui se passe en Egypte. Nous avons dit que nous évacuerions ce
pays quand cela ne présenterait aucun danger. Nous sommes maîtres de déterminer le moment. Jusqu'à ce que nous ayons fait une déclaration contraire, nul ne sera en droit de nous accuser de mauvaise foi. Et toutes les petites intrigues, toutes les mauvaises volontés qui se donneront carrière ici n'auront guère de portée.
— Permettez-moi encore une question : si la présence des Anglais enÉgypte a eu pour résultat d'améliorer la situation intérieure, pourquoi avez-vous jugé nécessaire d'augmenter le corps d'occupation, l'année dernière?
— Lord Rosebery, notre premier ministre, en a fourni à ce moment les raisons (1).
(1) Voici le passage intéressant de la dépêche à laquelle mon interlocuteur faisait allusion :
« En premier lieu, c'est un fait qu'aussi longtemps que le drapeau anglais flottera en Égypte, nous serons considérés comme responsables de l'ordre public.
« Si des troubles éclataient, on nous demanderait compte des Dertes éprouvées par les sujets d'autres puissances résidant en Égypte, ce qui serait une affaire grave. Il est aussi nécessaire de remarquer que, dans un moment d'agitation populaire, une insulte pourrait être faite à l'uniforme anglais ou au drapeau anglais, ce qui rendrait nécessaire une intervention d'un caractère très différent et plus formidable, laquelle, évidemment, pourrait élever la question égyptienne jusqu'à sa phase la plus aiguë.
« En outre, le gouvernement égyptien a, tout récemment, demandé aux puissances leur consentement pour une augmentation de 2 000 hommes de l'armée indigène; cette requête a été repoussée. Presque simultanément, les Derviches envahissaient l'Égypte, et cette invasion a eu pour conséquence une lutte sanguinaire dont l'issue a été douteuse, entre les troupes
— J'admets, comme vous le disiez tout à l'heure, que les incidents qui pourront se produire en Egypte en temps normal ne modifieront guère votre situation. Ils vous rendront la vie plus dure, voilà tout. Mais vous avouerez cependant que les convulsions qui secouent en ce moment ce pays pourtant si paisible, la colère des indigènes et des colonies européennes, l'espèce d'affolement de brutalité qui a saisi vos gens, accusent bien nettement la position précaire que vous occupez ici et que vous ne pouvez parvenir à consolider. Il est indéniable d'autre part, que votre présence ici constitue un danger permanent pour votre politique extérieure. J'avoue ne pas voir très clairement l'avantage que vous trouvez à prolonger une situation qu'il serait si facile de dénouer.
— Ah ! cette fois, je suis de votre avis : C'est ici que nous sommes vulnérables, je l'avoue et
du khédive et celles du khalifat. Toutes ces circonstances : la nécessité de prendre des précautions contre les troubles, l'agitation renaissante chez les Derviches et le refus d'augmentation de l'armée égyptienne, ont amené le gouvernement de Sa Majesté à examiner déplus près l'état de ses forces — car je ne pourrai pas appeler cela une armée — qui a été réduit à la plus faible limite possible, et, comme en général, il est préférable de prévenir un mal que d'avoir à le guérir, le gouvernement a décidé d'augmenter de deux bataillons l'effectif des troupes d'occupation, s'élevant actuellement à environ 3 000 hommes. »
c'est ici que tout le monde viendra nous attaquer. C'est FÉgypte qui a tant contribué à unir la France à la Russie ; c'est elle qui est en train de rapprocher la France et l'Allemagne ; c'est elle qui cause la dépression chaque jour plus grande de notre influence à Constantinople ; c'est elle qui nous a séparés de vous, qui vous a rendus peu conciliants dans l'affaire du Siam, au Congo, à Madagascar ; c'est elle enfin, qui domine aujourd'hui toute la politique de l'Europe. Tout cela est dangereux, très dangereux, il n'y a pas un Anglais qui ne le comprenne, et peut-être beaucoup de mes compatriotes regrettent-ils au fond la politique qui nous a amenés sur les bords du Nil. Mais à l'heure actuelle, nous y sommes. Comment voulez-vous que nous en sortions? Si vous pouvez m'indiquer un procédé qui ménage à la fois notre amour-propre et notre prestige en Orient, cela me fera plaisir. Cela eût été facile, il y a dix ans ; nous n'avions pas encore cherché à prendre racine, à établir notre domination. Depuis, nous l'avons tenté, et, malheureusement, nous avons échoué : la semence britannique est restée dans le sol parce que nous l'y avons maintenue par la force, mais le sol égyptien s'est refusé à la faire germer. C'est d'ailleurs votre faute : on n'a pas, en matière
de politique extérieure, les hésitations que votre gouvernement s'est permises : un moment, votre Parlement, votre presse, tonnent contre les entreprises lointaines ; puis, tout à coup, revirement complet, enthousiasme déréglé pour ces mêmes entreprises. Comment savoir sur quel pied danser avec vous, d'autant que vos nationaux, créanciers de l'Egypte, nous exprimaient leur satisfaction au sujet des résultats produits par l'occupation et nous promettaient d'insister auprès des pouvoirs publics pour son maintien. Nous nous sommes cru les mains libres et nous avons usé de la latitude que vous paraissiez nous laisser. C'était assurément un malentendu, mais encore une fois comment faire maintenant? Quel parti anglais au pouvoir voudra risquer, en évacuant l'Egypte, de placer entre les mains de ses adversaires un si bel argument d'opposition ? »
Entretien avec un homme politique autrichien. — Le point de vue allemand.
Je rencontrai au Caire un personnage politique autrichien fort au courant de la question égyptienne. Il me parut qu'il pourrait me donner un avis qui refléterait assez exactement l'opinion des puissances européennes moins directement intéressées que la France et l'Angleterre :
« La question, me dit-il, nous apparaît sous un angle extrêmement simple. Il y a en Egypte, actuellement, par suite de l'attitude passée de la France, seulement trois intérêts : l'intérêt turc ou égyptien, — c'est tout un — l'intérêt anglais, l'intérêt européen. Ce dernier estle nôtre et si nous ne prenions point sa défense, nous nous sacrifierions nous-mêmes. Au point de vue légal, les six grandes puissances ont en Egypte des droits égaux. Voilà la doctrine. Au point de vue des faits, l'Angleterre a pris une position privilégiée — mais elle a déclaré en même temps que cette situation était transitoire, exceptionnelle, qu'elle
finirait dans un temps qui ne peut être indéfiniment reculé. Nous avons pris acte de cet engagement et notre politique en Egypte sera d'autant moins bienveillante à l'égard de l'Angleterre qu'elle nous semblera moins disposée à le tenir. Il pourra même arriver un moment où notre insistance deviendra aussi formelle et aussi pressante que celle de la France.
« Je laisse de côté la position qu'occupe la France en Egypte; on peut vous accuser de mauvaise humeur, dire que vous avez le ressentiment de vos propres fautes; supposer que vous poursuivez pour vous-même ce que vous blâmez chez les autres. Je ne tirerai pas argument de l'attitude de la Russie, que les circonstances obligent à conformer sa politique à la vôtre ; je laisse également de côté l'attitude de l'Italie que le Foreign Office a réussi à faire entrer dans l'orbite de sa politique méditerranéenne. Mais quelle raison l'Allemagne et l'Autriche auraient-elles de faire abandon au profit de l'Angleterre d'une partie de l'influence à laquelle elles ont droit en Egypte? Le Nil, pour certaines raisons, le canal de Suez pour d'autres, sont devenus des pays internationaux, dont la neutralisation s'impose. Les garants naturels, indiqués, de cette neutralité sont les six grandes puissances représentées àla Caisse
de la Dette. Il doit exister entre elles un équilibre que la situation défait de l'Angleterre rompt en ce moment — spécialement au point de vue financier. Toute notre politique doit être de travailler au rétablissement de cet équilibre.
— On dit en effet que le représentant de l'Allemagne, qui ne saurait cependant être suspect de francophilie, a ici une politique presque conforme à celle de l'Agence française?
— Assurément. Comment pourrait-il en être autrement? Croyez -vous qu'il soit indifférent à l'Allemagne qui possède maintenant d'importantes colonies en Océanieet sur la côte orientale d'Afrique, à l'Allemagne qui a de gros intérêts en Chine, de voir le canal de Suez entre les mains de l'Angleterre? Et quelle sécurité peuvent avoir les puissances au point de vue de la neutralité du canal, lorsqu'il y a au Caire des millie.rs de soldats anglais que des trains peuvent, en quelques heures, transporter dans l'ithsme? Croyez-vous, d'antre part, alors que l'Egypte peut demeurer ouverte à l'activité de nos nationaux, que nous soyions disposés à la laisser devenir un pays anglais, dont il y aurait cent moyens de nous écarter? Non, c'est inadmissible. L'Angleterre a pris des engagements, elle les tiendra : le fait même qu'elle les a pris de
son plein gré enlèvera d'ailleurs à l'évacuation tout caractère blessant pour sa dignité. Cette dignité ne serait au contraire atteinte que si un grand peuple comme l'Angleterre manquait à la fois à la mission éducatrice qu'il s'est si souvent attribuée et aux engagements solennels qu'il a pris devant le monde. D'ailleurs l'occupation égyptienne deviendra pour l'Angleterre une telle source de difficultés dans l'univers qu'elle n'aura pas intérêt à la perpétuer. Si le différend existait seulement entre la France et l'Angleterre, le Foreign Office pourrait espérer s'établir définitivement en Egypte, à la faveur d'un conflit européen où la France serait engagée. Mais ce n'est plus seulement la France qui est intéressée à l'intégrité des droits du Sultan, à l'autonomie de l'Égypte, ce sont toutes les nations et lors même que par extraordinaire une conflagration européenne laisserait momentanément les mains libres à l'Angleterre, elle se retrouverait, la crise passée, en présence du même veto européen... »
Entretien avec un diplomate français.
Je n'avais que l'embarras du choix pour obtenir une opinion française autorisée sur le problème égyptien. Je rendis visite quelque temps après mon retour en France à un diplomate qui fut à un moment donné — je n'indiquerai pas lequel, — chargé de traiter nos affaires au Caire.
— La politique française en Egypte est tellement simple, tellement nette, me dit-il, que je ne vois aucun inconvénient à vous donner mon opinion, parce que cette opinion est actuellement chez nous celle de presque tous les citoyens et parce qu'elle a été exprimée dans cent documents publics. Mais vous me permettrez d'abord de préciser la position actuelle de l'Angleterre en Egypte.
« L'intervention de l'Angleterre en Égypte, en 1882, pouvait être l'exercice à'midroit : celui qu'a toute puissance civilisée de protéger ses nationaux quand les autorités d'un pays sont impuissantes à pourvoir elles-mêmes à leur sécurité.
L'Angleterre pouvait aussi, dans une certaine mesure, revendiquer le droit de prendre des mesures garantissant la sécurité en Egypte dans l'avenir.
« Maisilest évident que ces mesures toutes provisoires et occasionnelles eussent changé de nature et fussent devenues des attentats aux droits des Egyptiens, de la Turquie et des autres puissances, si elles eussent pris le caractère d'un protectorat plus ou moins avoué.
« Le gouvernement britannique Fa compris ainsi, et c'est pourquoi il a, dès le premier moment, contracté vis-à -vis de l'Europe l'engagement solennel d'évacuer l'Egypte dès que l'ordre y serait rétabli. Si vous le vouiez bien, nous allons parcourir la série des Livres Jaunes de 1881 à 1894 et vous constaterez que cette doctrine a été, depuis le début et jusqu'aujourd'hui, sans qu'il y ait eu jamais la moindre variation, la doctrine officielle du gouvernement anglais.
« Voyons d'abord le Livre Jaune de 1881.