‹ Promenade en EgypteChapitre 12 sur 18 · Livre Jaune de · texte numérisé non relu

Livre Jaune de

« Dans une lettre du 17 octobre 1881, adressée par M. Barthélémy Saint-Hilairef alors ministre

des affaires étrangères à M. Sienkiewicz agent de France au Caire, le vieil homme d'Etat définit avec une admirable hauteur de vues, le rôle des deux grandes puissances en Egypte.

Paris, le 17 octobre 1881.

« J'ai lu vos dernières dépêches avec grande attention et avec un vif intérêt. La prépondérance incontestable de la France et de l'Angleterre en Egypte tient à des causes d'une force irrésistible. La France a, dans ce pays, comme dans toute cette partie de l'Orient, des traditions séculaires qui lui ont constitué un prestige et une autorité qu'elle ne peut pas laisser s'amoindrir. A la fin du siècle dernier, notre expédition moitié scientifique, moitié militaire, a ressuscité l'Égypte qui, depuis lors, n'a pas cessé d'être l'objet de notre sollicitude et de celle de l'Europe. C'est un officier français qui a organisé l'armée égyptienne sous Méhémet Ali; en 1840, la France risquait une guerre européenne pour soutenir les droits du vice-roi. Quinze ans après, elle a entrepris et achevé en quelques années le canal de Suez qui a ouvert une voie nouvelle au commerce de l'univers; et le développement prodigieux du trafic qui y passe déjà prouve combien cette œuvre était utile. Enfin la France a, sur toutes les parties du sol égyptien, une colonie très nombreuse qui a droit de compter sur la protection la plus efficace.

« L'Angleterre a, de son côté, une position qui, sans être identique, n'est pas moins considérable. Si sa colonie n'est pas, à beaucoup près, aussi nombreuse, si sa part n'est pas aussi importante dans l'œuvre du canal de Suez, c'est elle qui en forme presque toute la clientèle, puisque ses bâtiments de toute sorte qui y passent composent à peu près les quatre cinquièmes du trafic total. De plus, le canal qui joint la Méditerranée à la Mer Rouge est désormais pour la Grande-Bretagne la voie indispensable qui la met en rapport avec cette incomparable colonie de 250000000 de sujets qu'elle possède dans les Indes.

« On peut donc dire que la France et l'Angleterre, tout en ayant en Égypte des intérêts de nature fort différente, .y ont pourtant des intérêts égaux; et de là vient pour les deux pays la nécessité impérieuse de s'accorder pour la défense de ces intérêts. Les deux puissances protectrices de l'Égypte ne sau-

raient lui manquer sans se manquer essentiellement à ellesmêmes, sans manquer à la civilisation et à l'humanité.

« Ces vérités qui doivent éclater à tous les yeux se manifestent depuis quelques années par la restauration inespérée des finances égyptiennes, à laquelle les deux puissances ont concouru dans une égale proportion. Les contrôleurs généraux anglo-français ont rétabli le crédit et fait renaître une confiance qui promet à un pays presque ruiné une prospérité de plus en plus étendue. Pour les créanciers européens de l'Égypte, c'est une fortune qu'ils n'attendaient plus. Ces créanciers sont surtout anglais et français; mais les autres nations avaient pris part aussi aux emprunts de l'ex-khédive, et par conséquent, ce ne sont pas l'Angleterre et la France seules qui profitent de ces excellents résultats.

« Cet exemple de la restauration financière n'est pas le seul que l'on puisse citer, mais il suffit pour démontrer tout ce que peut produire la bonne intelligence de deux nations puissantes et civilisées, si elle s'applique avec la même énergie et la même impartialité à d'autres objets et à d'autres branches de l'administration publique.

« Ces considérations supérieures et décisives doivent tracer aux agents delà France et de l'Angleterre la ligne de conduite qu'ils ont à suivre dans leurs rapports mutuels et dans leurs rapports avec le gouvernement khédivial. Bien comprises et bien appliquées, elles doivent prévenir bien des luttes et adoucir bien des froissements qui peuvent naître dans les affaires et les incidents de chaque jour. Le but auquel doivent tendre les agents des deux pays, c'est de toujours maintenir la balance égale et de faire à la concorde indispensable tous les sacrifices qu'elle exige. Il faut tâcher que, dans tous les services auxquels participentrles Anglais et les Français, la part soit identique autant que possible ; et quand, par la nature des choses, elle ne peut pas l'être, il faut au moins que des compensations équitables rétablissent l'équilibre. 11 ne doit pas y avoir de rivalités ; il ne doit y avoir qu'un concours sympathique et une émulation qui rapprochent les personnes loin de les diviser.

« Les deux nations, outre leurs intérêts propres, ont un devoir éminent à remplir envers le peuple égyptien ; et pour elles, ce doit être là une obligation sérieuse pour s'unir de plus en plus étroitement. On ne peut se dissimuler que depuis plus de soixante ans que la civilisation pénètre sous toutes les formes en Égypte, elle y a déposé des germes qui s'accroissent de jour en jour et qui ne peuvent manquer de se développer. Il ne nous serait pas aisé de juger d'ici quelle est au juste la puissance

de ces aspirations légitimes ni comment on pourrait les satisfaire. Mais ces aspirations sont trop réelles, et à certains égards trop justifiées pour qu'on puisse les négliger ni surtout songer à les étouffer. Ce qu'est précisément le parti dit national en Égypte, de quels éléments il se compose, quelles sont ses demandes raisonnables, comment peut-on y faire droit? c'est là ce que doivent spécialement nous apprendre nos agents, qui, placés sur les lieux, voient les choses de plus près et sont les seuls à les bien voir. C'est une étude à laquelle vous vous appliquez avec le zèle le plus intelligent, et qui vous mettra à même de nous fournir les lumières qui nous manquent. La réunion des Notables, qui aura lieu dans deux mois, vous offrira une occasion précieuse dont vous saurez faire usage.

« Mais quels que soient les progrès qu'a faits l'Égypte depuis un demi-siècle, il est de la dernière évidence que, pour se gouverner elle-même, elle a besoin longtemps encore de la tutelle de la France et de l'Angleterre. Par elle seule, elle ne pourrait surmonter les difficultés de tout genre qui s'opposent à sa régénération et qui ne peuvent pas disparaître au gré de désirs impatients et peu réfléchis. La réforme sera longue et pénible ; mais si quelque chose peut en hâter la marche et en garantir le succès, c'est certainement l'intervention de deux peuples fort éclairés dont l'expérience peut tant profiter à un peuple moins avancé. C'est un rôle que la France et l'Angleterre ont assumé déjà en partie et qu'elles sont forcées d'assumer tous les jours davantage. Plus l'Égypte sera riche, tranquille, régulièrement administrée, plus les deux nations qui lui auront procuré tous ces biens seront engagées à continuer leur œuvre. La prospérité de l'Égypte n'a rien d'incompatible avec la coopération de la France et de l'Angleterre ; et c'est dans cette prospérité même qu'elle pourra trouver plus tard l'indépendance administrative à laquelle elle vise.

« Barthélemy-Saint-Hilaire. »

« N'êtes-vouspas frappé de la clarté, de la précision des définitions que contient cet exposé magistral et de Faccent de profonde loyauté qui s'en dégage ? Dans tous les documents qui suivent on retrouve la même noblesse de lan-

gage, le même parti pris de justice, d'équité.

« D'ailleurs lordGranville « principal secrétaire d'Etat de Sa Majesté Britannique » était alors dans le même état d'esprit. Voici par exemple la dépêche qu'il adressait ]e 4 novembre 1881 à sir E. Malet « agent et consul général d'Angleterre en Egypte » :

« Je désire exposer nos vues afin de parer à la mésintelligence et aux dangers que les malentendus pourraient engendrer. Le seul but de la politique anglaise a été d'assurer à l'Egypte la prospérité et la pleine jouissance delà liberté que leur ont accordée les firmans impériaux successifs. La prospérité de l'Égypte, comme celle de tout autre pays, dépend du progrès et de la bonne condition du peuple, et pour cette raison nous avons, en toute occasion,, insisté auprès du khédive sur la nécessité de mesures efficaces, capables de remplacer graduellement l'état d'oppression du peuple par l'aisance et la sécurité...

« Vous m'avez informé que l'impression générale en Égypte est que Riaz pacha a été spécialement soutenu par l'Angleterre, et n'avait été soutenu par le khédive que dans la crainte d'offenser le gouvernement anglais. On ne saurait trop répéter que l'Angleterre ne désire l'établissement d'aucun cabinet ayant le caractère de parti en Égypte. Un tel ministère, fondé sur l'appui d'une puissance étrangère et l'influence personnelle de son agent diplomatique, serait mal placé pour servir le pays et le gouvernement dans l'intérêt desquels on le supposerait établi; il ne tendrait qu'à détacher la population indigène de son souverain et à engendrer des intrigues funestes au salut de l'État.

«Je suis heureux, du reste, de pouvoir rappeler que vous avez compris et strictement rempli votre devoir en donnant à Riaz pacha l'appui loyal qui était dû à un ministre choisi par le khédive.

« Il est à peine nécessaire que f insiste sur notre désir de maintenir l'Egypte en possession de Vindépendancc administrative qui lui est assurée par les firmans impériaux. Ce désir n'est pas difficile à prouver et a été mis en évidence par les événements récents. Le gouvernement britannique est, à ce point de vue,

à l'abri de tout soupçon. Mais, d'autre part, nous sommes convaincus que le lien qui unit l'Égypte à la Porte est la meilleure garantie contre une intervention étrangère. Si ce lien venait à être rompu, l'Egypte pourrait se trouver, à un jour peu éloigné, en proie à des ambitions rivales.

« Le but de V Angleterre est donc de maintenir ce lien. L'anarchie en Égypte pourrait seule la faire départir de la politique que nous venons d'indiquer, et nous comptons sur le khédive, sur Chérif pacha et sur le bon sens de la nation égyptienne pour éviter une catastrophe de ce genre.

« On peut être parfaitement convaincu en Égypte qu'aussi longtemps que FÉgypte continuera à marcher dans la voie du progrès paisible et légitime, ce sera le plus sincère désir du gouvernement britannique de continuer à réaliser un résultat heureux.

« Nous avons tout lieu de croire que la France continuera à être animée des mêmes vues que l'Angleterre. Le concert entre les deux pays a rendu facile leur tâche qui consiste à aider à V amélioration politique et financière de l'Égypte. Tout dessein

agrandissement de part ou d'autre aurait fatalement pour effet de détruire ce concert si utile. Le khédive et ses ministres peuvent donc être assurés que le gouvernement anglais n'a aucune intention de sortir de la voie qu'il a tracée. »

« Cela continue ainsi au cours de toutes les négociations. Que ce soit M. Barthélémy Saint- Hilaire, Gambetta ou M. de Freycinet qui dirige les affaires de la France, le programme politique français est plus ou moins habilement appliqué, mais il y a toujours la même netteté dans le but final, la même loyauté dans les moyens. Toujours il s'agit uniquement de maintenir intacte l'autorité khédiviale, sous la souveraineté du Sultan et toujours l'intervention de la France et de l'Angleterre doit être parallèle, dégagée d'intérêt personnel exclusif.

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