‹ Promenade en EgypteChapitre 4 sur 18 · PYRAMIDE DE SAQQUA RAT · texte numérisé non relu

PYRAMIDE DE SAQQUA RAT

fiance suffisante dans l'impression que produisent des Pyramides elles-mêmes, peut-être ne jugeraient-ils point indispensable de donner tant de place aux évaluations statistiques.

Aussi longtemps que nous avons été dans la

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plaine, une brise légère maintenait une fraîcheur relative. Maintenant, nous sommes exposés à la rude chaleur du soleil dardant d'aplomb sur nos têtes et à la réflexion ardente des sables. Au premier abord, on ne distingue pas très bien les amoncellements de ruines des derniers contreforts de la chaîne lybique. Ce ne sont de toutes parts et à perte de vue qu'excavations et montagnes de sable; le sol est vallonné, tourmenté; çà et là, on a fait des fouilles; mais la marée désertique a déjà comblé les trous et donné aux débris enlevés son uniforme et désolante tonalité. Nous arrivons à la maison construite par Mariette, au temps où il faisait ses belles recherches; ses frêles et basses murailles sont bien insuffisantes pour atténuer la chaleur. Mariette, Maspero, ces noms évoquent, surtout chez nous, l'idée de travaux de cabinet. Ici on se rend compte des rudes efforts matériels que durent exiger leurs magnifiques découvertes. Au moment de la révolte de Bou-Amama, j'ai fait, en compagnie de mon pauvre ami Maupassant, une assez longue promenade dans le Sud-Oranais aux mois de juillet et d'août. Nous avons eu là-bas une belle chaleur, et je n'en ai pas trop souffert. Mais, vraiment, je n'envierais point d'être chargé, même au printemps, de la garde des fouilles de Memphis.

Heureusement, des boys indigènes ont eu la bonne pensée d'apporter des oranges. C'est, ici, un rafraîchissement délicieux, que nous dégustons en nous divertissant aux cris des âniers et des petits marchands d'antiquités. C'est avec la plus amusante conviction que ces derniers nous présentent des fausses pièces ou des scarabées de bazar, en criant : Good! antique! scarabée! » Les scarabées étant les objets les plus recherchés, tout, pour les boys, est scarabée : débris, figurines, même des cailloux. Notre Ecossais a un succès énorme : jamais les petits fellahs n'ont eu occasion de voir un homme revêtu d'un pareil costume. Aussi pensent-ils que ce doit être un personnage considérable. C'est à qui lui criera : « Good morning \ mister Cook! Good morning. » Old Whisky répond d'un ton sec : « / am not Cook! You mistake ! Y ou mistake. » Mais les connaissances des boys en langue anglaise ne vont pas jusque-là. Aussi, s'obstinent-ils à répéter : « Good morning , mister Cook ! »

Vous trouverez dans le futur Joanne, les nombreuses et savantes notices consacrées à la description du Serapeum ou tombeau des Apis, aux tombeaux de Ti et de Phta-Hotep, tous enfouis sous les sables et où l'on ne pénètre qu'en descendant des galeries en biais. Les masses

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granitiques des sarcophages, dans le Serapeum, sont imposantes. Quant aux innombrables tableaux qui ornent les tombeaux de Ti et Phta- Hotep, c'est à peine si, dans ces rapides promenades de touriste, l'on peut songer à y rechercher quelques scènes de l'ancienne vie égyptienne. De plus sérieuses investigations exigeraient des journées entières. Mais l'idée générale que Ton acquiert donne le désir d'étudier dans les livres la reproduction de ces images pour y trouver des renseignements sur les formes de la vie publique à ces époques reculées.

Je suis encore arrêté ici par une impression très vive.

Les auteurs nous enjoignent d'admirer les produits de l'art égyptien. Ils conviennent — tout juste — que la représentation des hommes et des choses laisse à désirer au point de vue de l'exactitude, que toute cette figuration est conventionnelle, hiératique. Mais, disent-ils, cela est fait exprès, et divers documents exceptionnels attestent que, si les sculpteurs et les peintres égyptiens l'avaient voulu, ils se seraient parfaitement départis de leur raideur conventionnelle et auraient rendu exactement les formes des êtres. C'est possible, mais ils ne l'ont pas fait, et je ne

crois pas qu'un homme impartial et désintéressé puisse admirer outre mesure leurs œuvres au point de vue purement esthétique. N'est-ce pas assez, d'ailleurs, qu'elles soient des documents scientifiques d'une valeur incomparable?

Remontés sur nos ânes, nous reprenons le chemin du Nil. Old Whisky, devant moi, consciencieusement brossé par son boy, se dresse fièrementsur des étriers rajustés. Il a vraiment grande allure avec sa longue barbe grise et son élégant costume écossais. Ce dernier n'est peut-être pas l'idéal du confortable pour un voyage sur le Nil, et je suis même un peu étonné de l'y rencontrer, car j'en ai très peu vu durant un voyage en Ecosse. Ce gentleman est sans doute un de ces Ecossais de vieille roche qui, retirés dans leurs manoirs, n'ont jamais voulu abandonner les traditions de leurs* pères, attachement, après tout, respectable et touchant. Celui-ci est au moins un chef de clan, car il porte à sa toque deux fières plumes de coq de bruyère... Voici qu'en retraversant le village de Mitrahineh, les boys redoublent leurs cris et lancent les ânes dans une charge à fond. Notre groupe soulève une poussière telle que les bêtes elles-mêmes ne voient plus leur chemin. Mon âne tombe dans les trous à palmiers, se relève, escalade des buttes, toujours

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à la même allure endiablée, toujours poursuivi par le boy qui ne cesse de le harceler de ses cris : « Ah ! Ah ! » J'ai toutes les peines du monde à me tenir en équilibre ; en passant, j'entrevois ce pauvre Whisky qui a pour la seconde fois roulé dans la poussière et qui se recouvre le chef de sa toque, hélas ! déplumée. Ce n'est qu'après, longtemps après, quand mon baudet eut repris un train plus normal, que je pus jeterundernier regard d'ensemble sur le pays que nous venions de parcourir et philosopher sur ses destinées. Ainsi, c'est sous ces buttes de limon recouvertes par des huttes de fellahs, entourées de palmiers, que gît, enfoncé dans la vase, ce qui fut Memphis, une des capitales du monde civilisé ! De cette cité, fière sans doute de ses œuvres et croyant à son éternité, il ne resterait rien sans doute, pas même un souvenir, si les habitants n'avaient édifié les tombes de leurs rois ou de leurs dieux dans un désert où le sable les a conservées. Que demeurera-t-il, dans quelques milliers d'années, de Paris, de Londres, de nos grandes capitales? Le climat n'y est point clément, les monuments sont construits en matériaux médiocres ; c'est tout au plus si nos maisons feraient de beaux tas de décombres... Plus nous approchons du fleuve, et plus les

âniers nous accablent de protestations attendries : « Good donkey ! Bon baudet ! » Ces louanges visent beaucoup moins les qualités de l'animal que le backchich qui doit être la récompense de ses services.

Je ne reprocherai point à M. Cook de nous avoir donné un médiocre drogman, caries bons sont très difficiles à trouver. Mais je lui conseille de faire indiquer aux voyageurs, d'une manière générale, le chiffre du backchich. Bien qu'il soit dit que les backchich sont payés par Fagence, et qu'ils le soient en effet, les voyageurs ont pris l'habitude d'en distribuer de supplémentaires aux âniers, et ils sont, au début, fort embarrassés de savoir ce qu'il est convenable de donner : deux piastres suffisent largement pour une course d'une demi-journée, trois ou quatre si on garde les ânes plus longtemps. C'est là un maximum que Ton réduira si Ton n'est pas satisfait de la bête ou de son conduc teur. Les leçons de ce genre sont bonnes à donner. Ce sont, avec les coups de courbache, les seules qui possèdent quelque efficacité.

Nous avons, ce soir-là encore, un de ces splendides couchers de soleil qui vaudraient à eux seuls le voyage du Nil. Après quoi le bateau est amarré pour la nuit à un ponton. Les bordages

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sont protégés par des toiles qui transforment le pont en un magnifique salon où Ton peut jouer, faire de la musique ou même danser. Ces soirées sont vraiment délicieuses, pourvu que l'on ait soin de se couvrir, car il fait généralement très frais, et l'on ne saurait trop se précautionner de pardessus et de couvertures. C'est assurément là la plus utile recommandation que l'on puisse faire aux voyageurs, peu disposés d'ordinaire à prendre de semblables précautions lorsqu'ils s'embarquent pour les pays du soleil.

Assiout.

Le Rameses reprend sa marche dès la première heure et, tandis que les passagers endormis dans leurs cabines passent doucement de l'immobilité au bercement des aubes, les Arabes font la toilette du navire. C'est un spectacle qui vaut qu'on selève un peu plus tôt. Rangés sur une seule ligne, poussant des brosses sous leurs pieds nus, ils se déplacent obliquement par des mouvements d'ensemble, en chantant ces litanies mélancoliques qui sont l'accompagnement obligé de toutes leurs besognes. Je trouve, pour ma part, un charme étrange à ces mélopées, parce qu'elles sont en harmonie parfaite avec les choses du Nil.

... Aussitôt après le déjeuner matinal, les passagers, assis à l'aise sur le pont, jouissent de la fraîcheur du matin qui tempère l'ardeur des premiers rayons du soleil et se divertissent aux mille incidents de la navigation fluviale. Combien cela me semble préférable aux interminables journées passées en mer. Là-bas

même quand le temps est calme, quand on ne subit ni les affres du mal, ni le dégoût des odeurs particulières aux paquebots, le spectacle toujours le même des flots prolongés à l'infini est d'une monotonie parfois écœurante. Ici, rien

Le Rameses en marche.

de pareil. Sans doute, le fleuve coule sans cesse entre deux berges verdoyantes surmontées de palmiers-dattiers, et l'horizon est toujours barré plus ou moins loin, à droite et à gauche, par les falaises dorées de la chaîne arabique ou de la chaîne libyque. Mais ce spectacle est d'une si intense beauté, surtout lorsque le soleil l'embrase de ses souveraines splendeurs ! L'uniformité des lignes est si magnifiquement corrigée par l'éblouissante variété des coloris !

Et puis, les méandres du fleuve sont incessamment sillonnés par des flottilles de dahabiehs de commerce ou de plaisir, dont les voiles blanches semblent quelque agrandissement démesuré de ces oiseaux aux vastes ailes, épars sur les bancs de sables. Par instants la vue est immédiatemment arrêtée par les berges d'un tournant et plus loin la nappe d'eau s'étend si loin qu'elle semble un lac où les voiles s'estompent dans l'opale du matin, avec des délicatesses de paysage hollandais. On échange au passage des saluts avec les voyageurs des dahabiehs dont le pavillon accuse la nationalité. Les chaînes des montagnes, coupées en falaises, se rapprochent ou s'éloignent tantôt à droite tantôt à gauche, sans qu'on les perde jamais complètement de vue, agrandissant ainsi sur l'une ou l'autre rive les plaines où le limon du fleuve entretient une perpétuelle verdure. Les fellahs aux costumes blancs, bleus ou noirs, circulent sur les berges avec leur monde d'animaux, plus nombreux aux environs des villages dont les huttes de terre sèche souvent surmontées de pigeonniers sont encore d'une si parfaite harmonie avec les bouquets de palmiers qui les ombragent, les protègent et les nourrissent.

La course à ânes de la veille forme le sujet de toutes les conversations. La mésaventure de Old Whisky excite la commisération. Le pauvre gentleman demeure déplumé ; toutefois, notre respectueuse sympathie se change en une forte envie de rire, lorsque nous apprenons que notre chef de clan vient en droite ligne d'Australie, où il exerçait, depuis quelque trente ans, un commerce quelconque. C'est au moment du départ qu'il s'est acheté le costume tout battant neuf qui fait l'étonnement des indigènes. Et nous qui avions rêvé de manoir, de claymore et de cornemuse ! Quelle désillusion ! Les ânes et les âniers sont, d'un commun accord, déclarés une des joies du Nil. Beaucoup, quoique un peu fourbus par la course enragée de la veille, regrettent de passer la journée entière sans descendre à terre. On répète en riant les cris des âniers : « Good donkey ! Bone baudet ! », et les exclamations des petits marchands : « Good antique ! Scarabée ! », prononcés d'un ton de conviction si comique.

Ce second jour, 7 février, nous apercevons, sur la droite, la pyramide tronquée de Maydoum ; nous dépassons Ouasta, point de bifurcation du chemin de fer qui dessert la riche province du Fayoum, Benisouët et Maghaga. Presque par-

tout, les longs tuyaux accouplés des sucreries s'élèvent sur l'horizon, parfois à côté des minarets des mosquées. Cela ne contribue pas assurément au charme du paysage, mais il n'en faut point gémir outre mesure ; l'Egypte est suffisamment riche en délicieuses perspectives pour qu'elle en puisse sacrifier quelques-unes à sa prospérité matérielle.

Dans toute la moyenne Egypte, depuis le Caire jusqu'à Manfalout, le Nil coule presque immédiatement au pied de la chaîne arabique ; de l'autre côté, au contraire, jusqu'aux monts de Lybie, s'étend une assez large vallée arrosée, à son autre extrémité, par une dérivation naturelle du fleuve, le Bahr-Youssouf, laquelle alimente aux époques d'inondation diverses prises d'eau.

Ce soir-là, le Rameses a marché assez tard et nous passons la nuit mouillés au milieu du fleuve. Après onze heures, quand tous les feux sont éteints à bord, un silence absolu règne autour de nous; les eaux elles-mêmes roulent sans bruit, dans leur lit majestueux ; le ciel, d'un bleu intense, resplendit. Quelle soirée reposante et comme nous voilà loin des ambitions, des appétits, des tracas qui, là-bas, agitent les hommes du Nord.

Le lendemain 8, nous passons au pied delà haute falaise de Gebel-el-Tayr que domine le couvent

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copte dont les moines venaient jadis à la nage solliciter la générosité des voyageurs. « Au pied » est actuellement une manière de parler, car un banc de sable repousse le courant vers l'autre rive. Les eaux sont, en effet, déjà très basses ; c'est pourquoi les touristes, qu'aucune autre préoccupation ne sollicite, feront sagement d'entreprendre un peu plus tôt, en décembre par exemple, la promenade du Nil. A cette époque, les eaux sont encore hautes et le pont du navire plus élevé permet de jouir d'une vue étendue sur les rivages.

A Beni-Hassan, sur la rive droite, on va visiter quelques-unes des grottes funéraires dont les flancs de la montagne arabique sont troués. Les tombes d'Ameni Amenémliat et de Knoum-Hotep sont intéressantes par les nombreux tableaux qu'elles présentent, dont les peintures sont bien conservées, et aussi parce qu'on y trouve des sortes d'essais de colonnes doriques. Elles sont creusées à mi-hauteur dans la falaise, au point où se terminent les éboulis. On a, de leur entrée, une vue d'ensemble sur la vallée du Nil et sur la chaîne lybique qui la limite. Dans une autre partie de la falaise, se trouve un petit temple Speos Artémidos qui ne peut guère intéresser que des égyptologues.

Nous passâmes la nuit à Roda, où nous visitâmes une magnifique sucrerie khédiviale. J'ai été heureux de constater que les gigantesques moteurs de cette manufacture étaient de fabrication française; c'est aussi, paraît-il, un ingénieur français qui dirige la sucrerie. Que de choses ont été faites dans ce pays par nos compatriotes ! A chaque pas, un indice rappelle le souvenir de ce passé qui fut si brillant et de la faute que nous avons commise. Elle n'est sans doute pas irréparable, mais combien il faudra d'énergie, de persévérance, de suite dans les idées pour rendre à ce pays cette autonomie qui nous était si profitable.

Le 9 février, notre quatrième jour de navigation sur le Nil, nous passons devant Maabdèh, où se trouve la nécropole des crocodiles. Leurs momies sacrées gisent là par milliers dans les grottes naturelles, à peine explorées, de la chaîne arabique.

Notre programme comporte un arrêt à Assiout, la principale ville de la Haute-Egypte. Bien longtemps avant d'y arriver, les minarets de ses mosquées apparaissent, grâce aux détours du Nil, tantôt à notre gauche, tantôt à notre droite, au pied d'un éperon de la chaîne lybique. Bien qu'il n'y ait aucun monument important à visiter,

nous attendons le débarquement avec une émotion complexe : Assiout est en effet notre premier arrêt prolongé ; nous y entrons plus véritablement dans l'inconnu. Le Caire est magnifique, mais qui ne le sait par cœur avant de l'avoir vu? La petite ville d'Assiout a fait moins de bruit dans le monde, elle a moins inpiré les écrivains, mais, justement pour cela, il nous semble qu'elle peut nous réserver des sensations plus neuves. Peutêtre aussi recevrons-nous des lettres d'Europe venues par chemin de fer? Je ne suis pas de ceux qui les désirent, sachant par expérience qu'elles sont toujours en voyage des trouble-fête et des trouble-repos. Mais c'est une joie pour d'autres. Ce qui me réjouit, c'est la perspective de passer quelques bonnes heures dans le bazar, dont le Guide nous vante les produits : ivoire, plumes d'autruche, poudre d'or, etc.

Je ne sais si vous partagez ma passion pour les bazars d'Orient; si je devais jamais être blasé, jele serais sans doute aujourd'hui, car Dieu sait combien j'ai passé d'heures dans ceux de Tunis, de Smyrne, deConstantinople, d'Andrinople, etc. Mais je trouve toujours le même charme à voir les petites boutiques aux rares marchandises, où le vendeur se tient accroupi au milieu de produits misérables, qu'un rayon de soleil, passé

à travers les lambeaux de tentes, transforme en joyaux et en pierres précieuses: tomates écarlates, oranges dorées, babouches rutilantes, tout, jusqu'à ces cotonnades de Manchester et de Rouen dont les teintes violentes paraissent barbares sous notre ciel anémique, forme des tableaux exquis que ne vient point enlaidir la froideur des lignes droites occidentales. Il n'est presque pas de marchand au milieu de sa boutique qui ne fournirait à un peintre un sujet admirablement composé. Dans ce cadre coloré, circule la foule bruyante des clients ou des badauds, des amis des marchands qui viennent sans façon prendre avec eux de petites tasses de café, tandis qu'au milieu des ruelles, déjà si remplies, retentissent les crisdesânierset des chameliers qui trouvent moyen de faire circuler leurs bêtes sans que les marchandises soient renversées ou les passants blessés. Et n'est-ce pas divinement amusant de passer dans cette foule respectueuse des Européens, de s'arrêter devant des produits inconnus, de rechercher dans les coins des boutiques ces riens dont on débat le prix minuscule en un langage à moitié mimé, et qui constituent ensuite de si chers souvenirs ! J'ai éprouvé cent fois plus de joie à marchander à Constantinople une petite plaque de faïence

persane dont un juif gémissant, larmoyant, prétendait obtenir dix louis, ou dont un Turc demandait 50 francs, que de la possession de tous les objets d'art achetés à Paris à prix fixe. C'est qu'en dehors de leur beauté même, ceuxci ne disent rien à mon imagination, tandis que je ne puis regarder la lame incrustée d'or de ce cimeterre sans penser à ce vieux Turc barbu du bazar carré de Constantinople, qui me disait avec un grand geste noble : « Je ne suis pas un Juif. Si tu veux, je te dirai tous les prix, tu m'offriras les tiens, et si tu es raisonnable, les choses seront à toi... »

Le chemin qui mène du Nil à Assiout — vingt minutes à âne — est ravissant, quoiqu'il commence à être un peu trop bordé de maisons européennes. Quant au bazar, on n'y trouve plus ni poudre d'or, ni plumes d'autruche, ni dents d'éléphant, rien qui puisse vraiment tenter un collectionneur. Mais il est plein de couleur et d'animation. Nous y passâmes une heure, le soir avant dîner. Si les marchands d'objets d'importation européenne firent de maigres affaires, ils ne se réjouirent pas moins que nous du spectacle qu'offrait notre caravane juchée sur des ânes têtus.

Le lendemain matin, dès la première heure,

nous partions encore à âne pour la montagne, au delàd'Assiout. Je crois que ]a visite des cavernes où se trouvent les tombes, même celles du « loup sacré » et de Meri-ka-ra, ne passionnent personne. Mais après cet hommage rendu à l'égyptologie, une courte ascension conduit au sommet de la crête lybique et Ton jouit là de l'un des plus magnifiques spectacles qu'il m'ait été donné de contempler dans ma vie : c'est, à nos pieds, un vaste cirque de verdure, qui semble fermé de tous côtés par les deux chaînes mais qui s'ouvre en réalité à droite et à gauche, pour donner passage au fleuve nourricier dont le sillon argenté est piqué ça et là de la gracieuse tache blanche des dahabiehs. Sous les rayons du soleil faiblissant, les crêtes paraissent d'un violet pâle qui se détache délicatement sur la voûte bleue du ciel. Au premier plan, les deux Assiout, la ville vivante et la ville morte, forment un contraste saisissant d'une inexprimable beauté, C'est tout près de nous, sur les confins des cultures et de la zone désertique que la nécropole a été édifiée. Elle est au moins égale en dimensions à la ville d' Assiout : la note blanche y domine; les tombeaux blancs sont environnés de murs festonnés de créneaux turbannés. Çà et là, quelques coupoles en limon grisâtre dont cer-

taines se sont effondrées sous Faction du temps. Des acacias, des sycomores, des mimosas égayent ce cimetière, où le défilé des femmes — c'est aujourd'hui vendredi, le dimanche des musulmans — et les jeux des enfants mettent une étrange animation. Plus loin, comme un îlot au milieu de la plaine verdoyante, semée çà et là de bouquets de palmiers, Assiout, la ville habitée, tout entière en limon, de ce ton indéfinissable que prend la terre séchée, dresse sa charmante silhouette ornée de douze minarets. Les oppositions des façades éclairées et des pans de murailles plongés dans l'ombre crue, et sur la côte un élégant bois de palmiers, font de la petite cité une joie pour les yeux. Et, de la cité des morts à la ville, c'est sur la chaussée un incessant défilé d'hommes, de femmes, d'enfants, de chameaux, de chevaux, d'ânes, de moutons, de chèvres, s'appelant, se croisant, se poussant, rugissant, brayant, hennissant, mettant une vie intense dans ce paysage inoubliable.

Tartarin sur le Nil. — Les ruines de Thébes. — Louqsor. — Qournah. — Les tombeaux des Rois. — Deïr-el-Bahari. — Le Ramesseum.

Nous quittons Assiout le samedi 10 février, à midi, et nous passons sans nous arêter devant Aboutig, Tahtah, pour coucher devant Maraga. Le lendemain est encore une journée entière de navigation. Nous saluons au passage l'antique Girgeh, terminus actuel du chemin de fer latéral au Nil. Durant les quelques minutes d'arrêt au ponton, un fort vacarme retentit tout à coup sur le pont du Rameses. A notre stupéfaction, une voix française, une voix du Midi clame: « J'arrive ! Je suis arrivé ! J'ai pris le chemin de fer. Je vais jusqu'à la seconde Cataracte. Oui, mon cher! »

C'est Tartarin lui-même venu en Egypte, sans doute pour dompter les sphinx. Nos premiers compagnons français, qui l'ont rencontré Sur le paquebot des Messageries-, font d'abord une ligure assez renfrognée. Mais Tartarin n'en a cure; il

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leur serre la main avec effusion, interpelle l'un, l'autre, juge déjà, à bord du bateau, choses et gens. Puis, sans désemparer, il nous raconte son histoire : il est Bordelais; son père, qui a fait fortune au Guatemala, est enchanté de lui voir dépenser son argent à courir le monde. Il publie ses « impressions » et il est vraiment fort satisfait du résultat. Ses pérégrinations ne l'empêchent pas, d'ailleurs, d'être un Parisien consommé, un vrai boulevardier. Il tutoie les actrices et nous raconte l'histoire de leurs liaisons : « Sacrebleu ! on n'a pas l'air de s'amuser sur ce bateau. » Si Tartarin avait seulement avec lui deux ou trois de ses amis, il aurait vite « mis tout sens dessus dessous ». Cette perspective n'a rien qui séduise les compatriotes de Tartarin. Quant aux Anglais, ils regardent avec stupeur ce gaillard haut en couleur, le chef couvert d'un magnifique chapeau à panache d'étoffe, qui s'agite, gesticule, parle avec un accent formidable. Cela d'ailleurs ne déconcerte aucunement Tartarin, qui, sans s'inquiéter de savoir s'ils connaissent un mot de français, interpelle les uns, propose aux autres des parties de palets, adresse à tous ses plus gracieux sourires. Je n'ai jamais rencontré un homme qui personnifiât aussi admirablement la création de Daudet.

Notre Tartarin est bruyant, hâbleur, mais bon garçon, prêt à rire de tout et de lui pour commencer. Pourvu qu'il ait suffisamment à boire, à manger et à fumer, il est prêt à subir les plus atroces privations, et il fera les chevauchées les plus extraordinaires, — pourvu qu'il ait un âne solide et qui ne le secoue pas trop.

Le Rameses dépasse Bellianah, en face d'Abydos, dont nous verrons seulement les temples au retour. Nous mouillons pour la nuit à Dishneh. Le lendemain, visite au temple de Denderah. Jusqu'ici, nous n'avions vu que des tombeaux ou des monuments ensevelis sous les sables. Le temple consacré à la déesse Hathor, à Denderah, est assez bien conservé et suffisamment dégagé des décombres qui le recouvraient pour que nous puissions avoir une idée de ce qu'était un temple égyptien avec son enceinte, ses pylônes, ses colonnades massives, ses chambres cachées, son sanctuaire et les tableaux qui ornent toutes les murailles. Les cryptes du temple d'Hathor, si intéressantes par les scènes d'un coloris frais et délicat qui sont peintes sur les murailles, sont remplies de cette inexprimable et forte odeur qu'exhalent toutes les vieilles tombes égyptiennes ; il y règne une chaleur étouffante et desmyriades de petites chauves-souris effrayées par les lu-

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mières vous heurtent au passage. Malgré ces petits désagréments nous demeurons un assez long temps à examiner les décorations murales. Quel dommage que Fart égyptien ait donné une aussi large place aux emblèmes, à des figurations consacrées, cent fois reproduites, et que les égyptologues seuls peuvent apprécier complètement...

Presque en face deDenderah, sur la rive droite, est Kénèh, où nous nous arrêterons au retour. C'est là que se fabriquent ces gargoulettes poreuses grâce auxquelles notre eau demeure fraîche malgré la chaleur. Il se fait en Egypte une consommation énorme de cruches de Kénèh de toutes formes ; on rencontre à chaque instant durant la journée, sur le Nil, des barques qui en sont chargées.

Pour le moment, toutes nos pensées sont fixées sur Louqsor, où nous devons arriver le soir même au coucher du soleil. C'est vraiment la capitale des ruines. Là, sur les bords du fleuve, s'élevait la fameuse Thèbes aux cent portes, qui fut longtemps la principale ville de l'Egypte. Les restes colossaux de sa splendeur séculaire, bien qu'ils aient enrichi Rome et ensuite nos capitales, sont encore nombreux. Le sol de la rive gauche et les flancs de la chaîne Lybique ne sont pour

ainsi dire qu'un immense cimetière de momies. Depuis quelque temps, on a découvert que le climat chaud et sec de Louqsor était excellent pour certains malades. Aussi, la petite ville estelle en train de devenir une station hivernale : de grands hôtels y sont construits et durant les mois d'hiver le nombre des voyageurs y est considérable.

Vers quatre heures nous croisons une dahabieh qui porte à l'arrière le pavillon français, dont la vue nous fait un peu battre le cœur : il est devenu si rare sur le Nil, qu'Américains et Anglais semblent s'être partagé ! Puis, presque aussitôt, les ruines grandioses de Karnak apparaissent sur la rive droite, dominant les bouquets de palmiers. Voici les maisons grises de Louqsor qu'égayent le minaret blanc de la mosquée et les façades colorées des hôtels ; une flottille de vapeurs et de dahabiehs entoure les appontements de l'agence Cook. Là-bas, sur la rive gauche, les montagnes ont des teintes violacées d'une exquise douceur. Tout près du débarcadère, les monstrueuses colonnes du temple jaillissent du sol et portent des architraves démantelées. Des masures arabes surplombent au-dessus du temple que d'autres masures recouvraient jadis, à côté de la mosquée qu'on n'a pas osé détruire.

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Afin de jouir des heures de jour qui nous restent encore, nous allons nous promener dans le ravissant jardin de l'hôtel de Louqsor, ouvert librement aux Européens. Des corps de bâtiment à un seul étage y sont semés çà et là au milieu des verdures ; devant l'entrée principale de l'hôtel, deux énormes pélicans blancs stationnent gravement, empoignant au passage les mollets des passants ; un Indien étale des étoffes de couleurs voyantes « soudanaises ». Il n'y a pas de bazar à Louqsor, mais les rues sont remplies des « shops », de ces Indiens marchands d'étoffes et de boutiques de photographes, de marchands d'antiquités, etc. Nous ne sommes pas peu surpris de nous entendre interpeller en français par des indigènes, notamment par des enfants : « Monsieur, je suis Joseph Michel, si vous avez besoin de moi, je suis à votre disposition. » — « Je suis Georges, » etc. Ce sont des élèves de l'école des Franciscains, qui est installée à Louqsor. Trois Pères y donnent l'enseignement en français, professent notre langue et font connaître notre pays%Je crois que l'Alliance française leur vient en aide. En tout cas, je prends la liberté de signaler cette école à sa sollicitude, car elle fait une œuvre d'une incontestable utilité. Grâce à eux, l'anglais n'est pas encore devenu à

Louqsor, comme dans le reste de la Haute-Egypte, la langue courante. Je recommande aussi les Franciscains de Louqsor à la générosité des voyageurs français. On est assailli durant tout le trajet de demandes en faveur de F « hôpital de Louqsor » : c'est une œuvre peut-être très méritoire, bien qu'elle ne nous ait point débarrassés de ces affreux « blind » qui vous harcèlent à l'entrée de tous les. monuments; mais elle est essentiellement anglaise, et c'est pourquoi les passagers français du Rameses lui refusèrent systématiquement leur concours, réservant leur obole pour les Franciscains.

Le hasard de notre promenade nous conduisit sur une place où des Bédouins à cheval, brandissant d'immenses perches, se livraient à une « fantasia » ; cela consiste à lancer le cheval au triple galop en lui ensanglantant les flancs et à l'arrêter brusquement en lui déchirant la bouche. C'est sans intérêt et c'est répugnant. Je préférai de beaucoup me mêler à un cercle d'indigènes entourant de bons nègres qui se livraient à un tournoi de bâton suivant toutes les règles de l'art. Parmi les spectateurs étaient quelques Bicharis, vrais sauvages aux cheveux tressés et enduits d'huile de ricin. Ils sont noirs, mais avec des traits parfaitement européens; ceux qui habitent Louqsor sont de simples men-

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diants ; les tribus vivent à l'état nomade entre le Nil et la mer Rouge.

Un de nos amis nous avait indiqué à Louqsor, comme drogman, un jeune Copte catholique, élève des Franciscains, nommé Georges Gattass. Sur notre demande, il nous conduisit le soir dans un des cafés où Ton donne la danse du ventre. Les Expositions internationales ont vulgarisé ces exercices, dont je trouve d'ailleurs l'intérêt moins que médiocre. Au contraire, la foule grouillante aux approches des cafés, le son des musiques arabes, les marchands en plein vent mettaient ce soir-là dans la rue une animation amusante.

Il faut encore que je présente une requête à l'Alliance française : à Louqsor, comme dans toutes les localités importantes des rives du Nil, les étrangers sont salués par de jeunes enfants qui leur demandent des livres français. Peu importe lesquels ; c'est pour apprendre la langue que les petits Égyptiens font cette demande, sans doute avec l'ambition de devenir drogmans. Combien de personnes en France ont dans des coins de leur bibliothèque des livres qui ne leur sont d'aucune utilité. Si l'Alliance française en faisait une sorte de collecte, il lui serait facile de les faire distribuer en Orient après une sélection

nécessaire. En attendant, les touristes qui se muniront pour aller en Egypte de livres français à distribuer aux petits indigènes feront œuvre utile.

Le programme du 13 février était chargé : nous devions visiter une partie des monuments de la rive gauche. Dès la première heure, de grandes barques conduites par des rameurs qui chautaient des litanies nous transportaient de l'autre côté du Nil ; assez loin devant nous, se dressaient les crêtes abruptes, toutes rosées, de la chaîne Lybique. Les ânes enfourchés, nous partons au triple galop à travers une plaine sableuse que le Nil recouvre entièrement aux grandes eaux. Nous franchissons un canal de dérivation actuellement à sec, des chaussées, et nous voilà encore zigzaguant en file indienne à travers les cultures de ricins, salués par l'habituel « bakchich! » des jeunes fellahs. Depuis le rivage du Nil, chaque touriste était accompagné d'une petite fille arabe, portant sur la tête une gargoulette d'eau fraîche; ces fillettes demeureront un des meilleurs souvenirs de notre voyage : quelques-unes avaient de délicieux visages sous leur grand voile bleu ; telle la petite Fatma, qui s'était attachée à nous ; toutes dessinent d'exquises statuettes avec leurs

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vêtements bleu foncé, leursbracelets multicolores et la gargoulette soutenue sur la tête comme une amphore par un mouvement de bras gracieux. D'abord, habitués aux obsessions des gamins fellahs, nous avions voulu les écarter, mais qui aurait pu résister au charme de leur douce voix si étrangement musicale : « Non, monsieur, non, lady, Fatma await for yon. » Et Fatma, ses petits pieds nus, son amphore sur la tête, suivait le galop rapide des ânes, profitant de chaque arrêt pour nous adresser des sourires et pour nous offrir de l'eau : « Acqua ? Acqua ? »

A peine étions-nous arrivés, après une longue chevauchée, au temple de Qournah, que des nuées de petits marchands nous entourèrent. Cette fois, je me laissai tenter. D'autant que le Guide Joanne me le conseillait; et, sur ce point, combien il a raison ! Le voyageur qui séjourne longtemps en Egypte peut procéder pour ses acquisitions comme il lui plaira, mais le touriste, s'il est sage, achètera au musée de Gizeh les pièces importantes qu'il désirera emporter et qui lui offriront alors toutes garanties d'authenticité. Quant aux menus bibelots qui n'ont d'autre valeur que de rappeler plus tard à la mémoire les incidents d'un voyage, il est préférable de les acheter aux fellahs qui viennent

vous les offrir dans les ruines. Le plus souvent ils sont authentiques, ou si naïvement contrefaits qu'après quelques écoles, il devient très aisé de les discerner. Ce dont il faut le plus se défier, c'est des marchands d'antiquités qui abondent à Louqsor et des drogmans. Les premiers vendent, un peu plus cher que le musée, des objets dont beaucoup sont savamment truqués. Quant aux drogmans, voici, à leur sujet, une anecdote instructive : J'avais offert à Bellianah 10 piastres (2 fr. 50) d'un petit bronze dont un Arabe me demandait quarante. Le drogman du bateau l'acheta, probablement pour quinze ou vingt, et, le lendemain, il le revendait 100 fr. à un passager américain...

Je ne suis ni collectionneur méthodique, ni spécialement amateur d'antiquités. Cependant je me suis pris à Louqsor d'une belle passion pour lés achats de bibelots antiques. C'est si amusant de voir un vieux fellah dénouer précieusement un coin de mouchoir déchiré et vous montrer ses richesses : des morceaux de momie, des scarabées vrais on faux, des pièces romaines, des cailloux, des débris de colliers égyptiens ou de jouets européens modernes, des lambeaux de cercueil peints. Où a-t-il ramassé tout cela? Un peu partout, le plus souvent dans les fouilles où il a été em-

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ployé ou dans celles qu'il pratique lui-même la nuit, à la dérobée. C'est le braconnage des ruines. La terre de Thèbes est pavée de ces richesses : toute la partie de la rive gauche qui s'élève audessus du Nil n'est qu'un vaste cimetière, et les flancs de la montagne qui ont porté des milliers de momies en renferment encore des milliers. « Good ! antique ! » crie le fellah d'un ton convaincu. Antique est devenu dans la contrée synonyme de bon, beau. Les petits fellahs qui vous offrent des fleurs ou des fruits vous crient naïvement: <( Antique!» Quant aux Arabes marchands, ils n'ont eux-mêmes que des notions très sommaires sur la valeur des objets qu'ils vous proposent. Après avoir demandé plusieurs shillings, ou même des dollars — car la désignation des monnaies est ici très cosmopolite — ils finissent par vous laisser les objets pour une ou deux piastres, ou même une demie. Et à peine ont-ils vendu un objet qu'ils recommencent à offrir l'autre avec la même persévérance bon enfant, riant aux éclats quand on plaisante un de leurs scarabées faux ou un caillou. L'un d'eux me céda ce jour-là une superbe tête de momie toute dorée ; après quoi, il me proposa pendant une heure, avec insistance, une cuiller ordinaire en fer-blanc...

Après la visite du temple de Qournah, qui

n'offre rien de particulièrement intéressant pour un simple touriste, nous commençâmes à nous élever dans les montagnes par un ravin abrupt qui rappelle certains coins de la Kabylie. Les parois rocheuses nous renvoyaient la chaleur du soleil; quelle température il doit y faire l'été, en plein midi ! C'est assurément un lieu bien choisi pour la conservation des momies.

Ce défilé de Bab-el-Molouk conduit aux tombeaux des Rois, hypogées immenses taillés en plein roc. Chaque monarque thébain faisait commencer ce travail dès son arrivée au trône et décorer les parois ; de sorte que le nombre et l'étendue des pièces, la profondeur des déclivités, sont le témoignage de la durée des règnes. Certaines de ces tombes ont jusqu'à 125 mètres de longueur, et jusqu'à 40 mètres de déclivité. Outre l'étonnement que produisent ces dimensions, les tombes sont encore intéressantes, même pour les touristes, par l'état de conservation des peintures qui les décorent.

Chaque fois que nous sortions d'un hypogée pour en visiter un autre, nous trouvions à la porte notre petite Fatma, qui nous prenait ou nous offrait nos ombrelles, nos manteaux, et qui nous

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souriaiten chantantde sa voix musicale : « Acqua? Beau man, beau lady ! Merci! » Tout le monde s'extasiait sur sa grâce. Que sera-t-elle demain? Pauvre petite Fatma !

Les provisions avaient été apportées à dos de chameau. Nous déjeunâmes à l'entrée d'un tombeau, dont les contreforts nous protégeaient contre les rayons ardents du soleil. Les convives épars sur des pierres, et, devant, la foule turbulente des ânes et des âniers, formaient un tableau plein de couleur. Je suis toujours un peu étonné devoir l'ardeur avec laquelle les âniers sollicitent des bakchichs. A quoi les emploient-ils, puisqu'ils ne boivent point ?

Après le déjeuner, une hardie chevauchée au bord du précipice nous conduisit sur un contrefort de la chaîne Lybique ; de là nous embrassions toute ]a vallée, tout l'empire des ruines : là-bas, de Tautre côté du Nil, la masse énorme deKarnak, avec ses pylônes, ses obélisques, ses colonnades gigantesques; un peu à droite, le temple de Louqsor émergeant au milieu du village; puis, sur notre rive, dans la plaine, les gigantesques colosses de Memnon, immobiles au milieu de l'océan des verdures, orientés au soleil levant ; sur la droite, le temple et les amas de constructions de Medinet-Abou ; plus près,

Deïr-el-Medineh et les restes gigantesques du Ramesseum ; enfin, tout ànospieds, les terrasses et les fouilles de Deïr-el-Bahari et d'El-Assassif. Pour ce jour-là, nous devions nous contenter de visiter ces dernières. Mais nous avions vu trop de temples, trop de tombeaux, trop de hiéroglyphes. C'est à peine si nous jetâmes un coup d'œil sur les fouilles d'ailleurs médioçrement intéressantes pour des profanes que pratique à Deïr-el- Bahari une société anglaise. La vue du Ramesseum et même des Colosses n'ajoutait rien à ce que j'avais imaginé d'après mes lectures. Mais je ne me lassais point de discuter avec les petits marchands sur les prix des jolies statuettes bleues de Deïr-el-Bahari. Combien en a-t-on sorti de cette montagne désséchée qui a recélé les momies séculaires d'une des capitales du monde ? Combien en reste-t-il encore de milliers dans ses flancs mystérieux? Au premier abord, il paraît facile de vider les hypogées et les cimetières; mais, quand on se trouve en présence de ce terrain fouillé, retourné, par les Grecs, par les Romains, par les Arabes, par les Européens, de ces masses incommensurables apportées par les inondations du Nil, par les éboulis des montagnes, surtout par les sables impalpables du désert, on comprend que la terre de Thèbes n'ait pas com-

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plètement révélé son mystère. Longtemps encore les recherches obstinées, persévérantes des savants, ou les fouilles des fellahs, mettront au jour de nouvelles trouvailles pour la satisfaction des égyptologues et pour la joie des amateurs de bibelots.

Karnak. — Les Scarabées. — Le Ramesseum. — Deirel-Medineh. — Medinet-Abou. — Les Colosses. — Une fête sportive à Louqsor.

Le 14 février, dès le matin, un quart d'heure de chevauchée nous conduisait aux ruines de Karnak : c'est assurément ce que nous avons vu de plus imposant depuis notre arrivée en Egypte, où pourtant nombre de choses ont surtout un caractère de grandeur et de majesté. Karnak est comme une forêt de pierre cyclopéenne, sur laquelle un fabuleux ouragan aurait passé : presque seules, les colonnes massives de la salle hypostyle ont résisté aux outrages des hommes et aux tremblements de terre ; autour d'elles gisent, plus ou moins démolis, les pylônes formidables, les colonnades précipitées, les colosses ou les obélisques de granit rose; et cela à perte de vue ; çà et là, sur cet océan de débris, des gravures et des hiéroglyphes profondément gravés continuent de chanter la gloire de Seti Ier et de son fils Ramsès II à la mémoire desquels

la plupart des monuments égyptiens ont été édifiés — ou convertis. L'enceinte du grand temple — autour duquel sont encore épars d'autres vestiges, des temples, de gigantesques avenues de sphinx ou de béliers colossaux — a près de 2 400 mètres de pourtour. On passe des heures à chercher à se reconnaître dans cette capitale des ruines, dont l'énormité confond l'imagination. Lorsqu'on a tout vu par le détail, on peut remonter sur le premier pylône, juste aussi élevé que la colonne Vendôme (44 mètres) et de là contempler encore les prodigieux décombres qui attestent, à travers les siècles, ce que fut la civilisation égyptienne.

Presque tout ce qui nous reste de cette civilisation a trait aux rois et à la religion, deux puissances d'ailleurs essentiellement unies et même, sans doute, subordonnées, car le vrai gouvernement n'était-il pas au fond des temples, dans l'ombre mystérieuse des sanctuaires? Comme je souhaiterais qu'un Flaubert érudit et artiste fît revivre les habitants de ces temples, aussi bien aux jours solennels où ils semblaient s'incliner devant la gloire de rois presque dieux — leurs instruments — qu'aux heures habituelles où sans doute ils discutaient et perfectionnaient leurs mythes, avant de les donner en aliment à la foi et

à la dévotion des hommes! Ont-ils été de simples augures mystificateurs, enquête de la satisfaction d'appétits grossiers, ou bien de sages philosophes protégés dans leurs méditations et dans leur action dirigeante par une nécessaire et commode barrière de fictions? Ont-ils cru eux-mêmes, comme cela paraît être le cas le plus ordinaire, à la religion qu'ils créaient, dégageant seulement les hautes significations morales des figurations grossières offertes à la superstition des foules? Que de couleur et que de pensée dans ces tableaux que pourrait faire revivre une nouvelle Salammbô !

Pourtant, devant cette souveraine majesté, je ressens plus vive encore l'impression de Memphis : ces temples si imposants n'étaient beaux ni dans le détail ni dans l'ensemble: ils n'ont que la force et point de grâce ; le pylône est une forme trop simple ; l'air manque entre les colonnes énormes de la salle hypostyle ; les chapiteaux sont lourds ; les hiéroglyphes, intéressants comme écriture, sont médiocres comme ornementation. Tout cela constitue un art puissant, mais simple, presque primitif : entre cet art et les monuments grecs, de même qu'entre ceux-ci et l'art arabe ou l'art gothique, il y a toute une étape d'humanité...

Habituellement, on revient le soir rêver dans

les ruines de Karnak, sur lesquelles, au milieu d'un silence solennel, la lune éclatante épand ses

mystérieuses clartés. Cela éveille encore un monde de pensées...

Après la visite de Karnak, celle du temple de Louqsor ne peut naturellement produire qu'une impression amoindrie. Outre des colonnades et des colosses de granit rose, dont V un est remarquablement conservé, il y reste cependant un magnifique obélisque dans un parfait état de conservation. Il est un peu plus haut, mais il m'a paru moins riche en hiéroglyphes que celui qui fut apporté en France et dressé place de la Concorde. Les deux monolithes étaient voisins ; on montre encore l'excavation qui servit à conduire les eaux du Nil jusqu'au nôtre, pour rembarquer.

En revenant au bateau, j'aperçois notre Bordelais qui pose des questions au drogman en se battant élégamment les mollets avec sa cravache. L'autre, qui sait à peine quelques mots de français, mais qui nous a entendus parler entre nous de notre compatriote, répond imperturbablement :

« Oui, monsieur Tourtourin.

— Comprenez-vous cet animal, me dit le Bordelais en se croisant les bras : voilà dix fois que je lui répète mon nom et il s'obstine à m'appeler Tourtourin ! »

Le lendemain, nouvelle course sur la rive gauche, où nous retrouvons notre petite Fatma

et les fellahs marchands d'antiquités. Le bibelot le plus recherché par les touristes et, naturellement le plus imité, c'est le scarabée, sorte de petit bijou qu'on trouve dans les tombeaux ; le dos ressemble à celui de l'animal quil imite et le plat est généralement gravé en cartouche. Le sujet et la finesse de cette gravure, la matière dans laquelle le scarabée était sculpté variaient à l'infini. Aussi est-il bien difficile de discerner les scarabées authentiqués des imitations. Celles-ci sont innombrables; on vend couramment à Louqsor, pour moins d'un sou pièce, de minuscules scarabées verts et d'autres, plus gros, verts marqués de jaune, en faïence vernissée. Ceux-ci, on apprend très vite à les connaître. Mais Georges Gattass m'a mené voir une autre « fabrique ». Que ce mot n'éveille pas l'idée d'usine. La fabrique que nous visitâmes, c'est tout simplement un vieil Arabe, travaillant avec un seul apprenti, son fils. Il prend une pierre tout à fait analogue à celles dont se servaient les anciens Égyptiens, agate, cornaline ou caillou coloré, et à l'aide d'une petite meule qu'il meut avec le pied, la taille en scarabée. En somme, cet Arabe fait de vrais bijoux et il n'aurait nullement besoin, pour les vendre, de les travestir en bibelots antiques. Il les fait payer de 2 à 3 shillings et m'a

donné le choix entre un scarabée ancien et l'un de ceux qu'il venait de terminer. J'ai pris l'ancien, mais peut-être par snobisme, car l'autre était plus joli. Cet Arabe compte se rendre très prochainement au « chicago » d'Alexandrie. Pour lui, Chicago est synonyme d'exposition.

Il faut enfin noter, parmi les contrefaçons de scarabées, celles que taillent les paysans de Deir-el- Bahari dans des cailloux calcaires avec leur couteau. Elles sont rares et assez grossières; mais il existait aussi dans la vieille Egypte des scarabées grossiers, des scarabées de pauvre. En somme, à Louqsor du moins, les anciens scarabées ne sont pas toujours aussi difficiles à distinguer qu'on l'a prétendu. S'il existe des contrefaçons plus fines, elles sont des importations du dehors et se troupent surtout chez les drogmans et chez les marchands d'antiquités qui vendent couramment un scarabée de dix à cent francs. Les fellahs de la montagne ne seraient pas assez riches pour les acquérir d'abord, et ensuite ils ne pourraient pas les vendre au prix modique dont ils se contentent pour les scarabées vrais qui ne leur ont rien coûté ; il est vrai que la plupart de ces scarabées trouvés dans les tombes ne sont beaux ni comme cartouche ni comme coloris; la plupart sont endommagés. On fait pourtant de temps à autre

des découvertes, et c'est l'espoir de tomber sur ce bibelot rare qui rend si amusantes les fouilles dans les vieux chiffons des marchands. Il y a là, à la fois, F attrait du jeu et l'entraînement de la « curiosité ».

J'ai trouvé à Deir-el-Bahari, notamment, de jolies choses et d'autres en trouveront après moi, sur cette terre pavée de richesses, surtout s'ils se font accompagner par Georges Gattass, qui est un aimable guide, poli, discret, honnête et parlant admirablement le français. Je me fais ici l'interprète de nombreux compatriot.es et je rends assurément service à beaucoup d'autres, futurs voyageurs sur le Nil, en leur recommandant ce brave garçon...

L'amour du bibelot m'a entraîné un peu loin des temples. Mais que dire pour demeurer fidèle à mon programme et ne point anticiper sur un terrain qui n'est pas le mien? Nous avons revu de près les restes imposants du Ramesseum, avec sa colossale statue de granit rose dont, hélas ! les débris jonchent le sol. Pourquoi n'a-t-on pas tenté de la reconstituer avant qu'ils ne fussent dispersés? Elle pourrait rivaliser par ses dimensions avec les colosses de Memnon et la matière en est plus belle.

Quelques minutes de course à âne nous con-

duisirent du Ramesseum au petit temple de Deir-el-Medineh. Je lis dans les livres qu'il n'est pas de la « bonne époque ». Je m'en étais tout de suite douté, à voir ses petites colonnettes irrégulières, ornées de chapiteaux gracieux, la finesse et l'élégance de ses sculptures. Que les égyptologues me pardonnent ! ce coin de beauté m'a reposé la vue de ces gigantesques pylônes, de ces colonnes massives, entre lesquelles l'air ne circule point, et de ces gravures hiératiques qui racontent tant de choses, mais auxquelles il manque la vie et la beauté.

Encore quelques foulées d'âne — « good donkey ! good ! mister ! antique !» — et nous voici au milieu d'un autre océan de ruines : Medinet- Abou. Temples de Thoutmès II, de Ramsès III, Grand temple. Il suffira de dire que ces restes sont impressionnants, même après Karnak.

Certaines pièces du grand temple possèdent des peintures remarquablement conservées. Du sommet du pylône principal, où l'on accède, comme toujours, par un escalier creusé dans l'épaisseur des murailles, les colosses nous apparaissent dressés au milieu des verdures dans leur immobilité obsédante. L'été, toute cette vaste plaine est couverte par l'inondation et ils émergent du sein des eaux, spectateurs séculaires de

KÀRNAK.

ce phénomène qui, presque seul des choses environnantes, les a précédés, regardant avec la même sereine impassibilité passer sur le fleuve, il y a des milliers d'années, les barques arrondies des Pha-

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