Ovido Fast., VI
la terre comme une boule au centre de laquelle brûle le feu qui alimente tout :
Yesta eadcm est quœ terra ; subcst vigil ignis utrique.
Ces explications subtiles des grammairiens anciens sont abandonnées aujourd'hui, et l'on n'ose plus attribuer aux rudes paysans qui, six ou sept siècles avant notre ère, ont élevé le premier temple de Vesta, des intentions si raffinées. On suppose qu'ils le bâtirent sur le modèle des maisons qu'ils habitaient : probablement ils ne connaissaient pas d'autre façon de construire. Voilà pourquoi les monuments qui remontaient aux origines de Rome, par exemple la petite chaumière de Romulus, que l'on conservait avec tant de respect au Palatin, le temple des Pénates, sur les hauteurs de Vélia, celui d'Hercule Victorieux dans le Forum boarium, se ressemblaient entre eux. Tous reproduisaient la forme des cabanes rondes qui avaient été les premières demeures des populations italiques*. Ces anciens édifices furent, dans la suite, très souvent réparés; toutes les fois qu'on les reconstruisait on les faisait plus riches: Ovide dit que le marbre y avait pris la place de ces joncs entrelacés qui formaient la muraille, et que leur toit de chaume était devenu un dôme d'airain*; mais, comme je le disais tout à l'heure, par une sorte d'instinct de conservation, qui est particulier à ce peuple, on leur avait laissii les mêmes dimensions, la même forme extérieure, et l'aspect général était resté semblable, en sorte qu'au milieu des splendeurs de l'empire ils semblaient conserver quelque souvenir et quelque image de la plus lointaine antiquité.
La demeure des vestales, comme on devait s'y atten-
1. Voy. Uclbig, Bull. delV util.. 1878, 9.-2. Ovide, Fast., vi,261.
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dre, est située à quelques pas du temple qu'elles desservaient. Si, en 1876, on avait poussé les fouilles un peu plus loin, on l'aurait vite découverte, mais elles furent alors dirigées d'un autre côté, et ce n'est qu'après avoir mis au jour tout le parcours de la voie Sacrée, le long de la basilique de Constantin et jusqu'à l'arc de Titus, qu'on revint vers le lemple de Vesta. Quelques coups de pioche suffirent pour faire apparaître les murs de la maison des vestales; grâce à l'activité avec laquelle le travail a été poussé, elle est tout à fait dégagée aujourd'hui. C'est sans contredit la découverte la plus importante qu'on ait faite en ces dernières années; et, si l'on excepte la basilique Julia, on n'avait pas encore trouvé de monument aussi considérable sur le Forum.
On y pénètre par une entrée latérale de peu d'apparence; mais, après avoir franchi quelques marches, on arrive dans une cour rectangulaire de 68 mètres de long sur 20 de large. Cette cour représente le péristyle des maisons ordinaires, mais dans des proportions tout à fait inusitées. Elle était entourée de vastes portiques que décoraient les statues des vestales maximœ, qui présidaient le collège. Ces statues étaient placées sur des bases qui contenaient des inscriptions pompeuses. M. Lanciani suppose qu'à l'époque où l'édifice était intact, il devait renfermer une centaine de ces monuments, mais le temps en a singulièrement diminué le nombre. Nous n'avons plus aujourd'hui que les fragments de dix-huil statues plus ou moins mutilées. Les piédestaux ont un peu mieux résisté. On en possédait déjà un certain nombre que les fouilles du seizième siècle avaient mis au jour *; les derniers travaux en ont fait découvrir une
1. Les inscriptions que l'on connaissait avant les dernières fouilles ont m réunies dans 1« Corp. ituc. lat., vi, 2127-214&
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vingtaine de nouveaux, dont quelques-uns sont parfaitement conservés. Ils portent des inscriptions qui nous apprennent beaucoup. On y voit de quelle considération jouissaient les vestales et à combien d'affaires elles étaient mêlées. C'était un si grand honneur de faire partie du collège, que Tibère, pour consoler la fille de Fonteius Agrippa, qui n'avait pas été choisie, crut devoir lui faire cadeau d'un million de sesterces*. L'honneur en rejaillissait sur tous les proches; et, parmi les statues dont on a retrouvé des débris dans V Atrium Vestœ, plusieurs étaient élevées par des parents qui se glorifiaient d'avoir une vestale dans leur famille. D'autres fois ce sont des obligés qui veulent témoigner leur reconnaissance à quelqu'une de ces prétresses pour une faveur qu'ils en ont reçue, et la nature du bienfait nous montre jusqu'où s'étendait leur pouvoir. Nous ne sommes pas trop surpris de les voir contribuer à la nomination d'un bibliothécaire de l'empereur^ ; mais il y a des cas où leur intervention nous paraîtassez surprenante. Comment sont-elles arrivées à procurer à quelqu'un un grade de tribun militaire? et quels bons offices ont-elles pu rendre à des centurions délégués par leurs camarades pour traiter à Rome les affaires de leur légion^?
Il n'est pas étonnant que la reconnaissance de toutes ces personnes s'exprime en des termes un peu hyperboliques. On doit sans doute rabattre un peu de tous les éloges qui sont prodigués aux vestales au bas de leurs statues, mais ils ont au moins l'avantage de nous faire connaître les qualités qu'on exigeait d'elles. On les loue surtout du zèle et de l'habileté qu'elles apportent à remplir leurs fonctions sacrées; on dit qu'elles veillent dé-
1. Tacit., Ann., ii, 86. — 2. Corj). iruc. lat., vi, 2131. — 3. i.aneiani, n* 6.
votement nuit et jour au piea aes autels des dieux, près du feu éternel, et que leurs prières contribuent à la prospérité de la république. Quelques-unes de ces vertus qu'on célèbre chez elles, la chasteté, la piété, la régularité, le dévouement à leurs devoirs, conviendraient à des chrétiennes, mais une chrétienne n'accepterait pas l'emphase et l'exagération de certains compliments. Elle rougirait qu'on dît d'elle « que, par sa dévotion et son honnêteté, elle dépasse toutes les femmes qui l'ont précédée », ou <( que la divinité se l'était réservée et qu'elle l'avait choisie tout exprès pour la consacrer à son service ». Il faut croire que ceux qui donnaient ces louanges aux vestales étaient bien sûrs de ne pas leur déplaire; ce qui prouve que l'humilité n'était pas au nombre des vertus qu'elles se piquaient de posséder. On remarque qu'une d'elles est louée de ses connaissances merveilleuses, doctrinœ mirabilis. Nous savons en effet que le culte de Vesta était fort compliqué et que pour en accomplir exactement tous les rites on avait besoin d'une longue initiation. Les trente années pour lesquelles s'engageait une vestale se décomposaient en trois périodes égales : pendant la première, elle apprenait son service; elle passait la seconde à le pratiquer; la dernière était occupée à l'enseigner aux nouvelles venues. Aussi voit-on, sur l'un des piédestaux qu'on a retrouvés dans ï Atrium Vestœ, qu'une jeune prêtresse remercie une ancienne des bonnes leçons qu'elle lui a données. Un autre de ces monuments présente une particularité très remarquable : le nom de la vestale à laquelle il a été élevé est martelé avec tant de soin qu'on ne peut plus aujourd'hui le lire. Si l'on a pris le soin de l'effacer, c'est qu'évidemment elle semblait être devenue indigne de l'honneur qu'on lui avait fait, et l'idée vient aussitôt qu'elle avait dû commettre une de ces fautes
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contre ia cfiasteté qu'on punissait avec tant de rigueur. Celte opinion n'est pourtant pas la plus vraisemblable. Le monument est daté du consulat de Jovien et de Varronien, c'est-à-dire du moment où l'empereur Julien venait de mourir et où la lutte entre les deux religions était la plus violente. Si la grande vestale avait alors manqué à ses vœux, l'affaire aurait fait du bruit, et il se serait trouvé quelque indiscret pour nous la raconter. On est donc conduit à penser que la faute qu'on lui reprochait devait être d'une autre nature, et, comme le poète Prudence parle d'une vestale qui, précisément vers cette époque, se fit chrétienne*, on a supposé que ce pouvait être la nôtre. Si la conjecture est vraie, on comprend la colère des dévotes de Vesta et le soin qu'elles ont pris de détruire le nom de la coupable.
La grande cour de V Atrium Vestœ a été déblayée, et elle présente aujourd'hui l'aspect le plus curieux. On a rangé tous les fragments de statues que les fouilles ont fait découvrir le long des murailles, à l'endroit même où se dressaient les images des grandes vestales, quand l'édifice était intact. Grâce à ces débris, l'imagination peut aisément repeupler ce péristyle désert et rendre à ces vastes portiques leurs anciens habitants. Ces portraits qui nous restent des vestales, tout mutilés qu'ils sont, nous permettent de nous les figurer comme elles étaient, avec tous les détails de leur sévère et riche toilette. Nous revoyons leurs cheveux courts, entourés de Vinfula d'où pendaient les bandelettes et qui forme une espèce de diadème sur leur tête, la corde qui serre leur tunique à la taille, et cette sorte de bulla ronde c^ui s'étale sur leur