Feslus, p
remarque seulement avec quelque surprise qu'elle n'est pas au milieu. Cette irrégularité ne peut s'expliquer que par les réparations qu'on a faites au monument à diverses époques, et qui ont dû en altérer l'ordonnance. Les autres pièces sont en ruine, et il est difficile de dire quelle en était la destination. Il semble pourtant qu'il y en avait qui ne devaient servir qu'aux travaux des vestales, par exemple à la confection de la mola salsa; d'autres étaient réservées à leur habitation particulière. Ce sont celles qui étaient rangées le long des portiques du côté du Palatin. Quelques-unes, qui sont un peu mieux conservées, possèdent encore des revêtements de marbres précieux, avec des frises de stuc qui n'ont pas perdu leurs brillantes couleurs. Pendant que je les parcourais en curieux, et que j'en admirais la richesse, il me revenait à la pensée un souvenir de la fameuse lutte entre Symmaque et saint Ambroise, à propos de l'autel de la Victoire. Symmaque attaquait avec amertume les dernières lois que les empereurs avaient faites contre les prêtres païens. Il plaignait surtout les vestales, il parlait avec émotion de ces nobles filles «qui ont consacré leur virginité au salut de l'État » et auxquelles on enlève les domaines dont on les avait dotées et le traitement que leur donnait le trésor public. Saint Ambroise, en lui répondant, insinuait que ces « nobles filles j> ne méritaient pas tout à fait l'admiration que Symmaque témoignait pour elles. Il rappelait avec complaisance leurs privilèges, leur fortune, la considération dont elles étaient entourées et la large existence que l'État leur avait faite; et, malgré tous ces avantages, elles n'étaient que sept. « Voilà tout ce qu'ont pu réunir autour du temple de Vesta l'honneur de ces bandelettes dont leur tète est couverte, l'éclat de leurs vêtements de pourpre, celte litière dans laquelle on les porte, ce cor-
tège de serviteurs qui les environne, les immunités qu'on leur accorde, l'argent qu'on leur donne si libéralement, enfin le droit qu'elles ont de n'engager leur virginité que pour un certain nombre d'années ! » A ces quelques grandes dames, comblées de tous les biens de la fortune, jouissant de tous les plaisirs de l'existence, il oppose les vierges chrétiennes, si simples, si humbles, et en même temps si nombreuses, qu'il appelle d'une belle expression plebem pudoris. c Elles n'ont pas de riches bandelettes, mais un voile grossier sur le front. Au lieu de relever leur beauté par les artifices de la parure, elles affectent la mise la plus simple. Ce qu'elles désirent, ce qu'elles cherchent, ce n'est pas le luxe et les agréments de la vie, c'est le jeûne et la pauvreté. » Il est sûr que le contraste devait être frappant entre les monastères chrétiens de cette époque et le couvent aristocratique des vestales. Il me semble qu'une visite à leur somptueuse maison, que les dernières fouilles nous ont rendue, et la vue de ces appartements dont il reste de si beaux débris peuvent servir de commentaire aux paroles de saint Ambroise.
Quittons enfin ce vaste et ncne péristyle, qui nous a si longtemps retenus. Un escalier de vingt-six marches nous conduit à la hauteur d'une rue dont on peut suivre aujourd'hui le parcours depuis l'église de Sainte-Marie- Libératrice jusqu'aux environs de l'arc de Titus, et qui passe le long de V Atrium Vestœ. On croit que c'est la Nova via, dont il est plus d'une fois question dans l'histoire romaine, et qui aboutissait à la porte du Palatin et au temple de Jupiter Stator. Il faut avouer que de ce côté la clôture de nos vestales n'était pas très rigoureuse, et que par les fenêtres, qui sont basses, l'ennemi pouvait aisément s'introduire chez elles. Quelques marches de plus nous amènent à de nouvelles chambres, dont il ne
reste guère que le pavé de mosaïques; il y en a qui devaient servir de salles de bain; on voit encore dans les murs les tuyaux de brique qui amenaient l'eau dans des baignoires de mnrb:e. Au milieu de ces appartements, qui paraissent avoir été réparés grossièrement dans les dernières années de l'empire, on remarque le commencement d'un nouvel escalier, ce qui prouve que la demeure des vestales avait au moins deux étages.
C'est d'ici que nous saisissons le mieux l'aspect nouveau que les dernières fouilles ont donné à tout ce côté du Palatin. Ceux qui ne l'ont pas visité depuis deux ou trois ans auront grand'peine à le reconnaître. Jusqu'à ces derniers temps, le Palatin était séparé du Forum par une route poudreuse qui conduisait à l'entrée des jardins Farnèse. Puis, quand on avait passé sous la porte construite par Vignole, on s'élevait de terrasse en terrasse, à travers les arbres et les fleurs, jusqu'aux palais des Césars. Aujourd'hui tout est bouleversé. On a enlevé l'amas de décombres et de terres rapportées qui recouvrait les maisons antiques, et tous ces débris, cachés depuis tant de siècles, ont été rendus au jour. Du haut en bas de la colline on n'aperçoit plus que des murs de pierre ou de brique de hauteur inégale et des maisons éventrées. Ce spectacle, je le crains bien, ne sera pas du goût de tout le monde: plus d'un artiste se plaindra peut-être des archéologues et leur reprochera durement d'avoir remplacé les jardins Farnèse, d'où l'on jouissa.it de si belles vues sur le Campo Vacchino, par quelque chose qui ressemble aux rues de Paris quand on est en train de les démolir. Il est sûr que l'arcliéologie a d'ordinaire peu de souci de la beauté, et que la vérité lui suffit; mais la vérité a bien son charme. S'il arrive que, lorsqu'on regarde le flanc du Palatin tel que jes nouvelles fouilles l'ont fait, l'œil est d'abord dérouté par l'amoncellement
des ruines, au bout de quelque temps l'imagination fait son œuvre. Sur ces fondations informes, elle relève les édifices disparus, elle relie entre eux les pans de mur isolés, avec quelques débris elle reconstruit les maisons détruites et nous fait bientôt revoir ce quartier tel qu'il devait être vers la fin de l'empire.
Du spectacle curieux qu'elle nous donne, nous avons plus d'un renseignement à tirer. D'abord nous voyons une fois de plus combien les anciens tenaient peu aux grandes rues et aux larges places dont nos villes modernes ne peuvent plus se passer. Nous sommes ici au pied des palais impériaux, à quelques pas du Forum, c'est-àdire au cœur de la grande cité, et pourtant nous n'avons devant les yeux qu'un amas de maisons qui grimpent le long de la colline, se serrant jusqu'à étouffer les unes contre les autres et ne laissant entre elles aucune place vide. Les deux rues qui les séparent et qui courent parallèlement sur le flanc du Palatin, la Nova via, dont je viens de parler, et le Clivus Vicloriœ, un peu plus haut, ne suffisaient pas pour donner à ce quartier l'air et le jour dont il aurait besoin. Elles n'ont pas su se défendre contre l'envahissement des maisons qui les bordent. Ces maisons ont peu à peu empiété sur la chaussée ; après s'être rapprochées par la base, elles se sont réunies par le sommet, jetant d'un toit à l'autre, à travers la rue, des arceaux qui devaient soutenir des appartements aériens, en sorte qu'avec le temps la Nova via et le Clivus Victoriœ sont devenus d'obscurs coupe-gorges. Je me dis, en les parcourant, que c'est sans doute dans quelque rue semblable que, du temps de Sylla, Sextus Uoscius fut tué le soir par des assassins, quand il revenait de dîner, occiditurad balneas Dalatinas redicnsacena *.