‹ Promenades archéologiquesChapitre 14 sur 69 · Cicéron, Pro Rote. Amer · texte numérisé non relu

Cicéron, Pro Rote. Amer

L'autre observation que me suggère la vue du quartier nouveau a rapport au palais des Césars. Autrefois, quand on n'y pouvait pénétrer que par l'entrée de Vignole, que ces grands débris étaient séparés du Forum par des champs et des murailles, nous avions l'idée, en les visitant, d'une demeure entièrement isolée et bien close. C'est bien ainsi que l'imagination se représente d'ordinaire les palais des rois. Nous nous trompions pourtant; les nouvelles fouilles nous le montrent avec évidence. La maison de Caligula, c'est-à-dire du plus soupçonneux peut-être des Césars, touche presque aux autres maisons de la colline. De là un escalier encore à peu près intact descend au milieu du Clivus Victoriœ; puis, du Clivus, il se continue jusqu'à la Nova via qui, nous le savons, touchait au Forum ; de cette manière, on pouvait monter directement, en quelques minutes, de la voie Sacrée à la maison du prince. Il n'y a donc rien là qui ressemble aux demeures de ces despotes de l'Orient, telles que nous les dépeint Hérodote, avec leurs enceintes multipliées et les camps retranchés qui les défendent. Rien n'isole des autres maisons celles d'Auguste et de Tibère ; ils habitent au milieu de tout le monde, et ne sont pas séparés du reste des Romains par des fossés et des murailles. Ils l'ont fait exprès pour laisser croire qu'ils sont des citoyens comme les autres, pour persuader aux gens qui jugent sur les apparences, — c'est le grand nombre, — qu'il ne faut pas prendre les Césars pour des rois, et que sous leur domination Rome est toujours une cité libre*.

Ainsi, des trois monuments qui rappellent le plus ancien culte de Rome, nous en possédons deux, le temple

1. Sénèque, après Tibère, appelle encore Rome libéra civilat (De ben., Il, l'î).

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OÙ brûlait le feu sacré et la demeure des vestales. Il ne reste plus à découvrir que le troisième, la Regia, c'està-dire la résidence du grand pontife, qu'habita Jules- César. Faut-il croire, avec M. Lanciani, que la Regia a disparu longtemps avant la ruine de l'empire, ou doit-on soupçonner, avec M. Jordan, qu'on la retrouvera sous l'église de Sainte-Marie-Libératrice? C'est ce que l'avenir nous apprendra.

Le Forum des rois et de la république. — Emplacement du comitium et de la curie. — La première tribune aux harangues. — Les boutiques vieilles et les boutiques nouvelles. — Construction (les basiliques.

Nous sommes sur la limite du Forum. Celui qui visite la demeure des vestales le voit à quelques pas de lui, et il est sans doute impatient de le parcourir. Je veux pourtant le retenir un moment encore sur le seuil. Il faut, autant que possible, lui éviter quelques mécomptes et l'empêcher d'y chercher ce qu'il n'y trouverait pas.

Ce Forum que nous allons visiter, n'oublio.is pas d'abord que c'est celui de l'empire. La plupart des monuments de l'époque des rois ou des temps glorieux de la république, que nous souhaiterions tant connaître, n'y sont plus; il a été si souvent reconstruit et remanié, il a tant de fois changé d'apparence, que ces anciens souvenirs n'y ont laissé que fort peu de traces. Ils n'existent pour nous que dans les textes des écrivains anciens qui nous en parlent; mais ces textes, quoique obscurs et rares, ont été interprétés avec tant de sagacité par une critique savante qu'on peut aujourd'hui, sans trop de

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peine et avec assez de vraisemblance, replacer 1, s pau- ^Tes monuments des premiers temps de Rome sur ce ierrain encombré d'édifices d'un autre âge *.

Pour y réussir, l'aspect de la place et sa configuration naturelle sont d'un grand secours. Nous avons vu que, selon Denys d'Halicarnasse, Romulus et Tatius se réunirent dans un certain endroit du Forum pour conférer ensemble, et que ce lieu, appelé depuis comitium (réunion), fut désormais celui où les citoyens tinrent leurs assemblées. Mais où fallait-il chercher l'emplacement du comitium? Pendant longtemps on l'a mis un peu partout, même dans les bas-fonds de la plaine. Le bon sens indiquait pourtant qu'il devait être dans un endroit élevé, qui fût à l'abri des inondations. Le Forum, dans son état primitif, était un marais*. Tarquin, en bâtissant le grand égout qu'on a retrouvé sous le portique de la basilique Julia, fit écouler les eaux stagnantes dans le Tibre et rendit le premier le bas de la place praticable. Il ne pouvait être question avant lui d'y établir un lieu d'assemblées publiques. C'est donc un peu plus haut, dans un endroit sec, sur la pente d'une colline, qu'on doit mettre le comitium. Les textes des anciens

1. Pour l'intelligence de ce qui va suivre, j'ai reproduit avec quelques légères modifications, la carte que M. Detlefsen a donnée, à la suite de son travail sur le comitium, dans les Annales de l'Institut de correspondance archéologique (18G0). Quoiqu'il ne soit ici question que du Forum primitif, il n'était pas possible de se rendre compte de l'emplacement des monuments anciens sans figurer ceux de l'époque suivante; mais, afin d'éviter toute confusion, on les a désignés par des traits moins marqués et des lettres plus petites. Il est bien entendu qu'en essayant de revenir à des temps si reculés et dont il ne reste presque plus rien, on ne peut pas prétendre à une exactitude minutieuse. La carte de Detlefsen est aujourd'hui bien arriérée; cependant je la conserve, parce qu'elle peut nous donner une idée approximative du Forum de l'époque royale et républicaine. — 2. Ovide, Fast., VI, -iûl • JJoc, ubi nuuc fora sunt, udtt tenuere paludes.

auteurs prouvent qu'il était au nord-ouest du Forum, vers la partie où se trouvent aujourd'hui l'arc de Sévère et les églises de Sainte-Martine et de Saint-Adrien. Il formait une place carrée, élevée de quelques marches, entourée d'une balustrade, et assez vaste pour qu'on pût y tenir les comices curiales. Au-dessus du comitium, on avait bâti la curie, où se réunissait le sénat. On s'accorde à croire qu'elle était à la place qu'occupe l'église Saint- Adrien ; un peu plus haut que la curie, une plate-forme assez étendue était occupée par des monuments divers, notamment par le Grœcostase, lieu d'où les ambassadeurs étrangers assistaient aux assemblées populaires, et par le temple de la Concorde, dont les débris existent encore aujourd'hui, ce qui a permis de fixer la position de tout le reste*.

Nous pouvons donc nous faire une idée du Forum ancien de Rome, quoiqu'il n'en reste presque plus rien. Figurons-nous, au pied du Capitole et de la citadelle, une série de terrasses qui s'élèvent l'une au-dessus de l'autre. Au plus bas, une sorte de plaine marécageuse, qui est le Forum véritable, où se rassemble la plèbe; un peu plus haut, le comitium, formant une esplanade carrée, qui sert de lieu de réunion aux nobles, c'est-àdire aux citoyens véritables qui gouvernent Rome; plus haut encore, la curie, où le sénat tient ses séances, et dont le comitium est, pour ainsi dire, le vestibule - , en sorte que la configuration même de la place est une image exacte de la constitution politique du pays, et que les étages différents dans lesquels elle est distribuée représentent les degrés divers de la hiérarchie sociale, chaque classe montant plus haut à mesure qu'elle s'élève

t. Pline, XXXIII, 1, 6 : mdem Concordix... in Grxcoslasi, qux tune supra comitium erat. — 2. Tite Live, XLV, 2-i : comitium veitibulum curix.

en puissance véritable, les nobles au-dessus de la plèbe, et le sénat au-dessus de tout.

Cet État si sévèrement tenu, où toutes les classes de la société sont si bien subordonnées entre elles, n'est pas pourtant un État despotique. L'aristocratie, qui tient le pouvoir et veut le garder, ne ressemble pas à celle de Venise, qui délibérait dans l'ombre et défendait de parler. Les plus graves questions se traitent dans le comitium, au grand jour, et tout est mené par la parole. Sur l'emplacement où se tiennent les assemblées politiques, il y a une tribune pour les orateurs, et on la regarde comme un lieu sacré (templiim). C'est une petite terrasse, assez élevée, assez étendue, d'où celui qui parle est vu de partout tout entier, ce qui le force à se draper d'une manière convenable et à prendre des attitudes nobles. Le mur qui la soutient porte un ornement singulier : on y a fixé les éperons de fer (rostra) des navires que les Romains ont trouvés dans le port d'Antium, après la prise de la ville. Ils ont brûlé les vaisseaux, ne sachant qu'en faire, et emporté les rostres comme un trophée qui doit décorer leur Forum. Tout près de la tribune, on a soin de placer ce qui doit être toujours sous les yeux du peuple ; par exemple, on y a gravé le texte de la loi des Douze Tables, que tous les citoyens doivent savoir par cœur, et les traités d'alliance conclus avec les cités voisines. On ne peut pas faire un plus grand honneur à un Romain qui a bien servi sa patrie que de lui dresser une statue près des rostres, « à l'endroit le plus voyant de la ville, oculatissimo loco », comme parlent les sénatus-consultes *. C'est là que se trouvaient, avec lacolonne rostrale de Duillius, qui conservait le souvenir de la première victoire navale des Romains, les statues

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