‹ Promenades archéologiquesChapitre 16 sur 69 · Cic, Fcrr-, V · texte numérisé non relu

Cic, Fcrr-, V

LE FOROM. të

nous en avons conservé trois colonnes. L'autre est le temple de la Concorde, qui est entièrement détruit. Celait un monument magnifique, dont on avait fait une sorte de musée. On y admirait des chefs-d'œuvre d'artistes grecs, des pierres gravées, des curiosités naturelles. L'habitude dura sous l'empire d'y consacrer à la Concorde, pour se la rendre favorable, des objets précieux d'or ou d'argent. Quelques-unes de ces offrandes étaient fuites en faveur des empereurs par des sujets dévoués. On a trouvé dans les décombres du temple une inscription, où l'on demande à la déesse de prolonger les jours de Tibère, et où on l'appelle « le meilleur et le plus juste des princes * ».

Un peu au-devant de ces temples, il y avait deux arcs de triomphe, l'un qui subsiste encore, l'arc de Septime Sévère, et un autre qui a disparu, celui qu'on avait élevé à Tibère, à l'extrémité de la basilique Julia, près du temple de Saturne. Ils formaient, de ce côté, les portes de sortie du Forum. Entre les deux arcs se trouve un monument, qui devait couvrir tout le milieu de la place, quand il était intact. Il en reste deux grands murs : le premier s'étend en droite ligne sur une longueur d'à peu près vingt-quatre mètres; quelques parties en sont assez bien conservées, surtout du côté de l'arc de Tibère. L'autre placé à quelques mètres de distance, plus près du Capitole, est de forme semi-circulaire; il porte encore des revêtements de marbre rose, et devait former une sorte d'hémicycle. Tous les deux semblent avoir été réunis ensemble par un petit mur latéral dont on distingue quelques débris, en sorte que, sans se confondre, ils paraissent avoir fait partie d'un même groupe.

1. Jordan, Sylloge insc. Fort, n* 13 (dans VEphemerU cpigraphica, m, p. 227).

Quand on voit ces deux longs murs presque parallèles, derrière lesquels se dresse le Capitole, et qui ont tout le Forum devant eux, il vient aussitôt à l'esprit qu'ils devaient porter la tribune aux harangues. Le lieu semble tout à fait disposé pour parler au peuple réuni. C'est ce qui a frappé du premier coup presque tous les archéologues. Seulement plusieurs d'entre eux qui voyaient que le mur semi-circulaire était un peu plus élevé que l'autre, et qu'il paraissait orné avec plus de soin, ont pensé que c'était celui-là qui formait le piédestal delà tribune*. M. Jordan combat cette opinion et prouve qu'elle n'a rien de vraisemblable. Il est, en effet, impossible de comprendre pourquoi la tribune aurait été placée sur le mur le plus éloigné du Forum, et quelle raison on pouvait avoir de mettre une épaisse muraille et une terrasse entre celui qui parlait et son public. En agissant ainsi, on serait arrivé à ce résultat singulier que les auditeurs les plus rapprochés n'auraient pas pu voir l'orateur et qu'il n'aurait été aperçu que de ceux qui ne pouvaient plus l'entendre. Nous avons d'ailleurs des bas-reliefs où la tribune est représentée; dans tous, la foule se presse librement au pied de celui qu'elle vient écouter, et elle n'en est jamais séparée par aucun obstacle. Mais voici une dernière raison qui achèvera de nous convaincre. Le long du grand mur droit, qui précède l'autre, on distingue, sur une même ligne et à distance égale, des trous de six à dix centimètres de large et qui s'enfoncent dans le tuf à une protondeur de cinquante à soixante centimètres. Il est clair qu'on ne les a percés si profondément que pour soutenir quelque objet lourd et pesant. Dès 1858, l'architecte romain Tocco n'hésita pas à sup-

1. C'est l'opinion de M. Dulcrt, comme OD peut le voir dans sa restauration du Forum.

poser qu'ils n'ont pu servir qu'aux éperons de navire (rostra), dont on sait que la tribune romaine était ornée. C'est aussi l'opinion de M. Jordan, et il est bien difficile de ne pas la partager. C'est donc là, et non pas au-dessus du mur circulaire, qu'il faut placer la tribune, et, avec les ruines qui en restent, il est facile de la recomposer. Elle s'étendait de l'arc de Tibère à celui de Septime Sévère, de façon à fermer presque le Forum de ce côté. Le mur droit, qui en formait la façade sur le Forum, portait un revêtement de marbre blanc, qui n'a pas tout à fait disparu. A l'intérieur, il était flanqué de piliers de travertin sur lesquels reposaient de grandes dalles de pierre; ces dalles s'appuyaient de l'autre côté sur d'autres piliers, placés en face des premiers, et qui sont reliés entre eux par des arcs de briques. On pense que les arcs ont été ajoutés plus tard à la construction primitive pour lui donner plus de solidité. Au-dessus s'étendait une terrasse de vingt-quatre mètres de long sur quatre de large, d'où l'orateur se faisait entendre à la multitude.

Mais, s'il est sûr que la grande muraille droite, qui faisait face au Forum et qui était ornée de rostres, portait la tribune, à quoi l'autre pouvait-elle donc servir? M. Jordan pense qu'elle était réservée à des personnages importants à qui l'on voulait donner le spectacle de ces grandes scènes populaires. Placés derrière la tribune, un peu plus élevés qu'elle, ils pouvaient, de cet élégant hémicycle, jouir du coup d'œil de la place entière : rien ne leur échappait ni de ce qui se passait sur la tribune elle-même, ni des mouvements de la foule. Nous venons de voir qu'à l'époque républicaine, il y avait déjà, dans \ecomitium, une sorte de plate-forme d'où les ambassadeurs des nations alliées assistaient aux assemblées du peuple. Comme les envoyés des villes grecques étaient

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ceux qui avaient le plus affaire aux Romains, et qui, par conséquent, profitaient le plus du spectacle, on appelait ce lieu le Grœcostase. Il est vraisemblable que le Grœcostase fut entraîné dans la ruine du comitium; mais il ne disparut pas sans retour, et nous le voyons un peu plus tard rétabli sous le nom légèrement modifié de Grœcostadium ; M. Jordan propose de voir dans la muraille circulaire le Grœcostadium de l'empire. Notre hémicycle était terminé par deux petits monuments ronds, dont l'un subsiste encore. On suppose que c'était ce qu'on appelait l'ombilic de Rome {umbilicus Romœ), qu'on regardait comme le point central de la ville, de même que Vomphalos de Delphes passait pour être le centre du monde. L'autre, qui devait être placé à l'extrémité opposée, près du temple de Saturne, était le milliaire d'or ( milliarium aureum ) , d'où parlaient, depuis Auguste, tous les grands chemins de l'empire. C'est là que, le 15 janvier 69, vingt-trois soldats de la garde attendaient Othon, à la descente du Palatin, pour le saluer empereur et l'entraîner au camp des Prétoriens.

Nous sommes donc, grâce aux fouilles du Forum, remis en possession d'une tribune aux harangues, que nous pouvons voir de près, étudier en détail, et qui nous aidera certainement à comprendre les conditions de l'éloquence antique. Mais était-ce la seule? Les Romains de la république et de l'empire n'en ont-ils pas connu d'autre? et, parmi ces tribunes diverses, dont le souvenir s'est conservé, quel nom faut-il donner et quel rang doit-on assigner à celle qu'on vient de nous rendre? M. Jordan a repris ces questions fort discutées de nos jours, et voici comment il les résout.

Il n'y a pas de contestation possible à propos de la tribune de l'époque républicaine : nous avons vu qu'elle était sur le comitiuniy tout près de la curie, c'est-à-dire

entre l'église de Saint-Adrien et le temple Je Faustine. Cette première tribune dura autant que la république. C'est seulement en 710 que César la cbangea de place : il profita sans doute, pour la détruire, des remaniements qu'il faisait au Forum; mais en quel endroit l'a-t-il transportée? Il semble qu'on peut conclure d'un passage de Dion que l'ancienne était au milieu de la place, et qu'on mit la nouvelle à l'une des extrémités ^ Or, celle que l'on a retrouvée près de l'arc de Sévère, et dont il a été question tout à l'heure, remplit tout à fait cette condition. Ne nous hâtons pas pourtant d'en conclure que c'est vraiment la tribune de César, car, à l'extrémité opposée, il y en avait une autre, à laquelle aussi peuvent s'appliquer les paroles de Dion. Nous venons devoir que devant le temple de César, qui fut bâti par les triumvirs, il existait une terrasse qui servait de tribune et d'où l'on parlait au peuple. Pour qu'elle n'eût rien à envier à l'ancienne, Auguste, après Actium, la fit orner des éperons de navires qu'on avait pris dans la bataille. On l'appelait rostra œdis divi Juli, ou même rostra Julia. Mais ce nom, par lequel on la désigne et on la précise, semble bien indiquer que ce n'était pas la tribune véritable, qu'on n'a jamais appelée que « la tribune (rostra) j>, sans qu'on eût besoin d'ajouter à ce mot aucune épithète *. Celle-là, un passage de Sénèque démontre qu'elle était située en face de l'arc de Fabius, c'est-à-dire du côté du Capitole : pour désigner le Forum dans toute son étendue, il en manque les deux points extrêmes, et il dit : « Depuis les rostres

1. Dion, XLiii, -19. — 2. C'est bien le nom général de rosira dont on se sert ordinairement pour désigner la tribune de l'empire. Une fois pourtant elle est appelée rostra vêlera, pour l'opposer à celle du temple de César. Une autre fois, on lui donne le nom de roilra Augusli, sans doute parce que Césir l'avait seulement commencé*» et qu'elle fut achevée par Auguste.

jusqu'à l'arc de Fabius*. » Ces rostres, dont il veut parler, ne peuvent être que la tribune que nous venons de décrire.

Ainsi, quand César voulut déplacer l'ancienne tribune aux harangues de la république, peut-être pour dépayser les souvenirs de ce qui restait de républicains à Rome, il la mit un peu plus haut, vers le nord, à l'extréTOité du Forum, à l'endroit même où nous l'avons retrouvée. Il plaça dans le mur de sa tribune nouvelle les éperons de navires qui ornaient l'autre depuis trois cents ans, et qui lui avaient donné son nom; et nous venons de voir que les trous dans lesquels ces éperons étaient fixés existent encore. Il dut y transporter aussi les principaux monuments dont elle était entourée : nous savons, en effet, que l'inscription de la colonne de Duillius a été retrouvée tout près de l'arc de Sévère. C'était, en un mot, la vieille tribune, qui n'avait fait que changer de place, et qui, avec ses grands souvenirs, conservait son ancienne célébrité. L'autre, celle du temple de César, quoiqu'on s'en servît à certaines occasions solennelles, pour prononcer l'éloge funèbre des princes de la maison impériale, ou même pour promulguer des lois, était loin d'avoir la même importance. Nous ne voyons pas que, pendant toute la durée de l'empire, on y ait élevé aucun monument honoraire, tandis qu'autour de la tribune véritable on a conservé l'habitude de grouper des statues, des colonnes, des inscriptions en l'honneur des grands personnages et des princes morts ou vivants. Jusqu'à la fin, c'est le lieu le plus fréquenté, le plus en vue de la ville, celeberrimus, perspectissimus locus. En 406, quand on crut un moment que Stilicon avait sauvé l'empire des barbares, le peuple de Rome lui éleva une

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