‹ Promenades archéologiquesChapitre 17 sur 69 · Sénèquc, Z;ia · texte numérisé non relu

Sénèquc, Z;ia

LE FOROM. 51

Statue d'or et d argent, <i pour conserver éternellement la mémoire de ses actions », et il la fit olacer « auprès des rostres ».

Figurons-nous donc la tribune, non pas comme elle est aujourd'hui, au milieu d'un amas de ruines, mais entourée de tous ces beaux monuments qui rappelaient des hommes illustres et de grands souvenirs. Pour nous en faire une image plus vivante, voyons-ia comme elle est représentée sur un bas-relief de l'arc de Constantin, avec ses colonnes, ses statues debout ou assises, se détachant sur le mur sévère du tabularium, entre les deux arcs de triomphe qui la flanquent des deux côtés, ayant devant elle le Forum bordé de temples et de basiliques; imaginons cette longue terrasse dont une partie nous reste, ornée d'une élégante balustrade de marbre que surmontent, de distance en distance, des têtes d'Hermès* ; plaçons-y, comme sur le bas-relief, le prince s'adressant au peuple, avec tous ses grands officiers qui l'entourent, et nous aurons une idée de l'effet que ce monument pouvait produire, dans les jours de fêtes officielles.

Assurément cette tribune n'est pas pour nous aussi glorieuse que celle qui était placée à l'extrémité du comitium, et qui avait entendu Scipion Émilien, Caton, les Gracques et Cicéron. C'était la tribune de l'empire, c'est-à-dire d'un temps où le peuple n'était plus appelé à donner son avis sur ses afl'aires et se contentait d'applaudir avec fureur ses maîtres, quand ils l'avaient bien nourri et bien amusé. Auguste, nous dit Tacite, avait pacifié l'éloquence, comme tout le reste, Divus Augustus eloquentiain sicut cetera pacavit; ce qui pourtant ne

1. Ce bas-relief est reproduit dans un travail intéressant de Canina {AUi deU'Acad. rom., viu, 107). La balustrade, qui parait d'un travail très lini, s'interrompt au milieu pour qu'on puisse voir l'orateur en pied.

veut pas dire que pour n'avoir plus rien à craindre d'elle il l'avait tout à fait supprimée, ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. Il y avait encore quelque place pour la parole sous le régime impérial. Les tribunaux et le sénat entendaient souvent des voix éloquentes; et même la tribune du Forum, que nous avons sous les yeux, quoique le prince ou ses représentants en eussent seuls l'accès, donna quelquefois de grands spectacles. Quand on songe que c'est là que Vespasien, Trajan, Marc-Aurèle, Septime Sévère parlaient au peuple de Rome, pour lui exposer leurs projets ou lui rendre compte de leurs expéditions glorieuses, on ne peut pas la regarder sans quelque émotion.

Nous connaissons donc aujourd'hui trois côtés du Forum ; un seul, celui du nord-est, n'a pas été déblayé. Il est recouvert par un quartier de la nouvelle Rome, et pour le rendre au jour, il faudrait démolir toutes les maisons depuis San Lorenzo in miranda (temple d'Antonin et de Faustine) jusqu'à Sainte-Martine. On le fera sans doute un jour, et le conseil municipal de Rome comprendra qu'il ne peut pas laisser son œuvre imparfaite. Heureusement, nous savons à peu près ce qui doit s'y trouver. Les textes des auteurs anciens nous l'apprennent assez clairement, et une découverte curieuse nous le met presque sous les yeux. Dans les fouilles qu'on a faites près de la colonne de Phocas, on a trouvé deux bas-reliefs, probablement de la fin du premier siècle, qui étaient engagés dans des constructions du moyen âge. Le sujet qu'ils représentent a donné lieu à beaucoup de contestations, mais tout le monde admet que le lieu de la scène est le Forum, et que l'artiste a voulu en reproduire les principaux monuments ^ Sur l'un des

1. Voy., dans le Plan du Fo7-um, n* 8. M. Jordan pense que ces

LE FORDM. 53

deux on reconnaît aisément les temples de Castor et de Saturne, ainsi que la basilique Julia, c'est-à-dire les édifices du côté du sud-ouest. Gomme l'autre devait être placé en face et en pendant, il doit contenir ceux qui bordent le Forum du côté opposé, le seul qui n'est pas encore découvert; il faut y reconnaître la basilique Émilia et la curie de César : de cette manière, nous pos" sédons dès aujourd'hui les éléments nécessaires pour connaître le Forum tout entier.

Ce n'est pas pourtant tout à fait le Forum que nous avons essayé jusqu'ici de décrire, mais seulement les édifices somptueux dont il était entouré. Les anciens ne les confondaient pas avec le Forum lui-même * ; ils réservaient ce nom pour la place intérieure qui s'étend entre ces temples et ces basiliques. Cette place, dont il était difficile de se faire une idée quand elle était entièrement couverte de décombres, nous la connaissons aujourd'hui. Les fouilles nous en ont rendu une partie et nous permettent de nous figurer le reste. Elle était, au moins à la fin de l'empire, limitée de tous les côtés, et entourée par des rues sur lesquelles donnaient les divers édifices dont je viens de parler. Elle ne forme pas tout à fait un carré long, comme on le croyait, mais plutôt une sorte de trapèze, car elle est plus large du côté du Capitole qu'à l'extrémité opposée. Sur les dalles de péperin dont elle est couverte s'élèvent de grands blocs de pierre ou de briques qui devaient supporter les monuments honoraires dont nous savons que le Forum était encombré. On compte sept de ces bases, placées à égale distance les unes des autres, en face de la basilique Julia; elles supportaient sans doute de hautps colonnes, comme celle

bas-reliefs sont de l'époque de Trajan et qu'ils représentent des événements de son règne.

1. Fcstus, p. 347 : ades Concordix, inler Capilolium et Forum.

de Phocas, qu'on avait élevées en l'honneur de quelques grands personnages. Aujourd'hui elles produisent au voyageur un effet assez désagréable et nous semblent singulièrement encombrer la place; mais soyons sûrs qu'elles avaient un tout autre aspect quand les briques disparaissaient sous un revêtement de marbre et qu'elles servaient de piédestal à des colonnes élancées.

Il ne nous reste plus qu'une question à traiter : nous devons chercher à savoir par quelles rues se faisait la circulation à l'intérieur du Forum. A l'entrée de la place, près du temple de César, le large chemin dallé que nous avons suivi depuis l'arc de Titus se divise et forme deux rues. L'une continuait en droite ligne jusqu'au temple de la Concorde ; elle est aujourd'hui recouverte en partie par l'amoncellement des ruines qu'on n'a pas encore déblayées, mais elle reparaît à la hauteur de l'église de Saint-Adrien, et vient passer sous l'arc de Sévère. L'autre tourne à gauche et suit la façade du temple de César, puis se dirige le long du temple de Castor et de la basilique Julia jusqu'à la montée du Capitole. La première des'deux étant la continuation directe de la voie Sacrée, nous sommes d'abord tentés de la prendre pour la rue la plus importante et la plus ancienne du Forum. Beaucoup de savants archéologues, notamment Canina, l'ont pensé; mais M. Jordan est d'une opinion contraire ; il croit, et, à ce qu'il me paraît, il prouve qu'elle est de date assez récente; il lui semble d'abord impossible qu'on puisse la faire remonter à l'époque républicaine : en effet, si elle avait existé alors, au bout de quelques pas elle se serait heurtée au comitium, qui de ce côté empiétait sur le Forum. Cette place vénérable formait une terrasse élevée de quelques pieds au-dessus du sol ; il n'est pas possible qu'on ait permis à une rue de la couper en deux. On devrait donc

LE FOnUM. 55

admettre qu'arrivée devant \e comiliiim la rue fléchissait respectueuseiuent à gauche et en faisait le tour; mais ici se présente un autre embarras : on sait que l'ancienne tribune aux harangues était placée à la limite extrême du comitium, pour que l'orateur pût se faire entendre à la fois aux patriciens qui se tenaient sur la vieille place et au peuple réuni sur le Forum. Imagine-t-on qu'entre l'orateur et le public on ait laissé passer une rue? Il n'y avait donc pas de rue en cet endroit tant qu'ont duré le comitium et la première tribune, c'est-à-dire jusqu'à César. On a même des raisons de croire qu'il n'y en avait pas non plus à l'époque où fut élevé l'arc de triomphe de Sévère. M. Dutert, qui a étudié avec soin la construction de ce monument, suppose qu'il a dû être bâti sur un terrain uni et libre; il montre que les escaliers latéraux et la voie qui traverse l'arcade principale ont été ajoutés plus tard et d'une façon assez maladroite *. Puisqu'il est prouvé que cette rue est d'une époque assez basse, il en laut bien conclure, avec M. Jordan, que l'autre, celle qui côtoie le temple de César, la basilique Julia, et rejoint le clivus capitolinus au bas du temple de Saturne, existait seule pendant la république et les plus belles années de l'empire, et qu'on peut la regarder comme la voie principale et maîtresse du Forum.

C'était donc, on n'en peut douter, la continuation de la voie Sacrée; mais avons-nous le droit de lui en donner le nom ? On en a quelquefois douté. Le peuple, nous l'avons vu, n'appelait ainsi que la portion de la rue comprise entre l'arc de Titus et l'entrée du Forum ; mais Varron trouvait qu'il avait tort'; il ne croyait pas qu'on

1. Dutert, le Forum romain, p. 20. — 2. Comme il n'y avait qu'une seule rue le long du Forum, le peuple n'éprouvait pas le besoin de la désigner d'une manière spéciale. Il suffisait de dire « Je suis allé sur le Forum, j'ai traversé le Forum », pour ôtre com-

dût la réduire à ces étroites limites, et pour lui la partie qui contourne le Forum était encore la voie Sacrée. Dans tous les cas, de quelque façon qu'on la nomme, cette rue n'en était pas moins l'une des plus importantes et des plus glorieuses de Rome. Elle passait auprès d'édifices célèbres; elle était bordée de statues et de monuments qui rappelaient de grands souvenirs ou d'illustres personnages; enfin, elle offrait souvent des spectacles qui attiraient les curieux de Rome et du dehors. Tous les mois, on y voyait de grands cortèges de prêtres qui se rendaient au Capitole pour quelque cérémonie sacrée. Dans les fêtes nationales, c'était le chemin de ce qu'on appelait la procession du cirque, pompa circi, dont il est si souvent question chez les écrivains latins. Comme les jeux étaient donnés en l'honneur des dieux, on trouvait naturel de les y faire assister, et l'on pensait qu'ils y prendraient du plaisir; on allait donc chercher leurs statues au Capitole pour les conduire en grande pompe au cirque, dans la loge qui leur était réservée. Portées dans des chars magnifiques, qui ne servaient qu'à cet usage, précédées de chanteurs, de danseurs, de musiciens de toute sorte, accompagnées de quelques exhibitions bouffonnes destinées à égayer la foule, le wawc^MCMs, qui agitait ses grandes mâchoires comme pour avaler les petits enfants, la citeria, sorte de femme bavarde qui provoquait les plaisanteries des assistants et leur répondait, elles descendaient du temple de Jupiter, suivaient la rue dont nous nous occupons en ce moment jusqu'au vicus Tuscus, qui existe encore entre la basilique Julia et le temple de Castor, pour aller de là jusqu'au grand cirque par le Velabre. Une autre cérémonie encore plus grande et plus somptueuse, était le triomphe. Dans les

pris. M. Jordan fait remarquer que, dans toute la littérature latine, on no parle pas autrement.

beaux temps de la république on célébrait des triomphes presque tous les ans, et l'on pourrait croire que le peuple, qui était habitué à ces fêles autant qu'à \a pompa circi, devait y prendre à la longue moins de plaisir. «Je ne veux pas triompher, fait dire Plaute à l'un de ses personnages, c'est trop commun : pervolgatum est, nil moror *. » Mais c'est là un de ces propos de dégoûtés qui s'empressent de refuser ce qu'on ne s'avisera jamais de leur offrir. En réalité, il y avait dans les triomphes un élément d'intérêt toujours nouveau, puisqu'on y voyait les soldats et les chefs vaincus, avec leurs costumes et leurs armes, qu'on y portait l'image des villes prises et les productions les plus rares des pays qu'on avait soumis : c'en était bien assez pour piquer la curiosité populaire. On ne sait pas exactement par quel chemin le triomphateur se rendait du Champ de Mars au Capitole; il est probable que, pour contenter le plus de curieux possible, on lui faisait prendre le plus long. Dans tous les cas, il est sûr qu'il passait par la voie Sacrée. Properce, décrivant d'avance le triomphe que le « dieu César » célébrera au retour de l'expédition qu'il prépare contre les Parthes, annonce que s'il ne peut pas avoir part aux dépouilles, il sera pourtant heureux d'applaudir les vainqueurs au passage :

Mi sat erit sacra plaudere posse via '.

Ainsi le cortège parcourait la voie Sacrée, et même quand elle n'irait pas plus loin que l'arc de Fabius,

\. Piaule, Bacch., iv, 9, 150. — 2. Propcrcc, in, 3, 22. M. Jordan incline à croire que les triomphes allaient du Vcinbrc au Capitole par \fi vicus jugarim, qui était situé le long du temple de Saturne. C'est en efTet le chemin le plus court; mai.* alors ils n'auraient pas passé par la voie Sacrée.

comme le voulait le peuple, arrivé là, il fallait bien qu'il traversât le Forum pour aller au Capitole; il suivait donc l'unique rue qui s'y trouvait et qui existe. encore. Il nous faut fouler avec respect ce sol où tant de grands personnages ont passé.

Au moment où le triomphateur allait s'engager dans cette pente raide qu'on appelait clivus capitolinus, un cortège sinistre se détachait de la troupe joyeuse qui accompagnait son char. C'était le vaincu, qu'on avait promené tout le jour derrière son vainqueur, et livré, le long des rues de Rome, à la curiosité insultante de la foule. La fête achevée, on le menait à la sinistre prison Mamertine pour le faire mourir*. C'est le sort qu'ont subi les deux plus nobles ennemis de Rome, Jugurtha et Vercingétorix, coupables d'avoir défendu avec courage l'indépendance de leur patrie. Pendant ce temps le vainqueur, continuant sa route, passait près de la terrasse où se trouve l'élégant portique des « Dieux consentes », et ce qu'on croit être les boutiques des scribes ; de là il arrivait au fameux temple de Jupiter, situé près de la roche Tarpéienne, et dont on a récemment retrouvé les fondations sous le palais Caffarelli.

Effet que produit d'abord le Forum. — Absence de symétrie. — Peu d'étendue de la place. — Usages 1res variés auxquels elle servait. — Assemblées politiques. — Comment les orateurs s'y faisaient entendre. — Comment la place contenait tout le peuple qui devait s'y réunir.

Nous savons à peu près maintenant l'emplacement et l'histoire des principaux édifices du Forum; il nous est

Page 1