Cicéron, Verr., v
facile de réparer et de relever par l'imagination toutes ces ruines, et de nous figurer ce que devait être cette place avant que le temps l'eût mise en l'état où nous la voyons. Cherchons à nous rendre compte de l'impression qu'elle nous produirait si nous pouvions la voir comme elle était aux derniers temps de l'empire, à la veille de l'invasion des barbares, quand elle faisait encore l'admiration des visiteurs.
Je crois que pour en être frappé comme il convient, il faut nous faire d'abord quelque violence, et commencer, ce qui est toujours difficile, par oublier un moment nos habitudes et nos préjugés. Nous sommes accoutumés à mettre parmi les mérites principaux d'une place publique sa régularité, sa symétrie, son étendue. Il faut avouer que ces qualités paraissent manquer un peu au Forum. Il a le défaut de tout ce qui n'a pas été construit d'après un plan déterminé. On peut dire que ce sont les siècles qui l'ont fait; il n'y a pas eu d'architecte qui ait réglé d'avance les proportions de la place et distribué les monuments autour d'elle. On a vu qu'elle se composaità l'origine d'étages différents et inégaux : au-dessus d'une plaine marécageuse s'élevait le comitium, qui avait lui-même au-dessus de lui la curie, puis le vulcanalj d'où l'on montait par une rampe raide jusqu'au Capitole. Dans la suite la construction de grands édifices parvint à dissimuler en partie ces différences de niveau ; mais ces édifices, bàlis au hasard, à des époques très diverses, ne se correspondent pas toujours entre eux; ils sont entassés sans beaucoup d'ordre et pressés les uns contre les autres. Les grands personnages qui ont gouverné la république ayant tenu à laisser un souvenir d'eux sur le lieu le plus célèbre de Rome, aucun espace n'est resté vide autour de la place : on y trouve plusieurs basiliques, sept ou huit temples, un palais pour le sénat, des passages, ou Janus, pour les gens
d'affaires, et au moins trois arcs de triomphe. La partie même qui s'étend entre ces édifices et qu'on aurait dû laisser vacante pour l'usage du public était encombrée de trophées, d'édicules, de colonnes, de statues surtout qui formaient, selon l'expression de Chateaubriand, tout un peuple mort au milieu du peuple vivant. La vanité les avait tellement multipliées que le sénat fut quelquefois obligé d'en faire ôter une partie*. Parmi les colonnes il y en avait qui devaient tenir une place considérable ; elles étaient entourées d'un balcon qui dominait tout le Forum; les jours où un candidat heureux et reconnaissant donnait au peuple quelque spectacle, les descendants de ceux en l'honneur desquels la colonne avait été construite avaient le droit de venir se placer avec leur famille à cette sorte de tribune pour regarder de là les gladiateurs et les athlètes. Il est donc à craindre qu'au premier aspect le Forum ne soit exposé à déplaire, que cet entassement de richesses ne fatigue un peu l'esprit, et qu'on ne regrette de n'y pas trouver un peu plus d'ordre, de simplicité, de symétrie.
Mais cette première impression ne durera guère, si nous songeons aux événements et aux personnages que tous ces édifices rappellent. C'est vraiment ici qu'il convient de dire avec Cicéron : « En quelque endroit qu'on mette le pied, on éveille un souvenir^. » Le Forum n'est pas une de ces places publiques comme on en trouve dans toutes les villes et il serait injuste de lui appliquer les règles ordinaires. Il ne faut pas demander que par son plan général et ses dimensions elle ressemble tout à fait aux autres, puisqu'elle a ce caractère particulier et ce genre de beauté spécial de contenir en elle toute l'his-
1. Pline, xxxiv, 6, U. — 2. Cic, De fin., v, 2 : quacumque ingredimur, in aliquam hisloriam vesligium ponimus. Cicéron, dans ce passage, parle d'Athènes.
toired'un pays. Le grand nombre de ses monuments, qui nous a d'abord causé quelque surprise, s'explique et se justifie par celui des faits glorieux dont ils conservent la mémoire. Cette première inquiétude de notre goût écartée, je crois que notre œil finira vite à se faire à ce spectacle un peu confus et que nous y trouverons même un certain pittoresque qui ne se rencontre pas dans la régularité solennelle et froide de nos grandes places.
Il est un peu plus difficile de justifier le Forum d'un autre reproche qu'on lui a fait et qui semble assez mérité. Ce qui frappe d'abord, quand on l'embrasse dans son ensemble, c'est qu'il ne paraît pas être très grand. On se demande, en lui voyant si peu de profondeur et d'étendue, comment il pouvait suffire à tous les usages auxquels il servait. Les auteurs anciens nous disent que c'était le lieu le plus fréquenté de Rome. Les oisifs, qui sont toujours si nombreux dans les grandes villes, s'y donnaient rendez-vous : Horace raconte qu'il avait coutume de s'y promener tous les soirs*. Il flânait selon son habitude, le long de la voie Sacrée, le jour où il rencontra ce fâcheux qui s'attacha à ses pas, malgré son insistance, et voulait à toute force se faire présenter par lui à Mécène*. La curiosité y trouvait amplement de quoi se satisfaire : sans parler des charlatans de toute sorte qui n'y manquaient pas, on y faisait quelquefois de véritables expositions de peinture ; les chefs-d'œuvre de la Grèce, après sa défaite, y étaient souvent exposés sous les portiques ou dans les temples, et les amateurs se pressaient pour les voir. Les généraux victorieux imaginèrent quel- (juefois, pour relever l'effet de leurs victoires, de faire peindre par des artistes habiles les batailles auxquelle.<:
I 1. Horace, Sat., 1, 6, 113. - 2. Sat., 1, 9, 1 : Ibam forte via Sacra I Était meus ett mot.
6i PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
ils avaient assisté et de les exhiber sur le Forum. L'un d'eux, le préleur Mancinus, poussa même la complaisance jusqu'à se tenir à côté du tableau qui représentait ses hauts faits pour donner des explications à ceux qui en auraient besoin. Cette politesse charma le peuple, qui le nomma consul l'année suivante ^ Au pied de la tribune se réunissaient les nouvellistes et les politiques ; ils formaient des groupes animés qui discutaient avec passion ; ils répandaient des bruits effrayants, ils faisaient des projets de lois et de plans de campagnes, ils n'épargnaient ni les hommes d'État qui n'avaient pas le bonheur d'être populaires, ni les généraux quand ils ne remportaient pas la victoire du premier coup*. Vers le même endroit, au-dessous du premier cadran solaire qu'on eût établi à Rome, les jeunes gens à la mode, les élégants, ceux qui s'épilaient avec soin ou qui portaient une barbe bien taillée (aut imberbes, aut bene barbati), avaient coutume de se rassembler^. Non loin de là, près de la basilique Émilia, se tenait la bourse. Les banquiers avaient leurs boutiques autour de certains passages voûtés qu'on appelait des Janus ; on les voyait derrière leurs tables occupés à inscrire sur leurs livres de compte l'argent qu'on venait leur confier ou celui qu'ils consentaient à prêter sur de bonnes garanties et à d'énormes intérêts. Là se rencontraient les intendants des grandes maisons, les chevaliers engagés dans les fermes publiques, les négociants, les usuriers, les emprunteurs ; on y traitait des affaires importantes, on y devenait riche assez vite, mais on y redevenait pauvre plus vite encore : que de fortunes qu'on croyait solides sont venues, suivant l'expression d'Horace, faire naufrage enlie les deux Janus M
1. Pline, XXXV, i, 7. — 2. On les nppclait subroslrani. Cicéron, Ep. fam., viu, 1. — 3. Cicéron, Pro Quint., 18 : non ad solarium, non in campo, non in conviviis versalus est. — 4. Sat., ii, ;j, 18.
Le Fcrum servait encore à donner quelquefois des spectacles populaires, surtout des combats de gladiateurs. Je n'ai pas besoin de dire qu'il était tort encombré ces jours-là. Cicéron nous apprend que c'était de tous les jeux celui que la multitude préférait et où elle se portait avec le plus d'ardeur. On s'entassait pour mieux voir non seulement dans le voisinage de l'arène, mais sur les degrés des temples ou les terrasses des basiliques et le long des rues qui montaient au Capitole. La fête durait souvent plusieurs jours, et elle se terminait d'ordinaire par quelque grand repas où l'on régalait tous les assistants. Les tables étaient dressées sur la place, et qui voulait venait s'y asseoir*. Pour qu'on pût regarder et manger à son aise, malgré les ardeurs du soleil. César eut l'idée de faire couvrir le Forum entier avec de vastes voiles qui abritaient tout le monde pendant les trois ou quatre jours que se prolongeait la fête*; Dion nous dit que c'étaient des voiles de soie^. Cette magnificence devint aussitôt un usage, et même il arriva sous Auguste que, la saison ayant été très chaude, les voiles restèrent tendus tout l'été *. Un spectacle plus ordinaire encore que les combats de gladiateurs était celui qu'offraient aux curieux les funérailles des grands personnages. Le cortège traversait le Forum : on y voyait passer ces joueurs de flûte, de trompette et de clairon, qui assourdissaient toute l'assistance, ces pleureuses qui se déchiraient la figure et s'arrachaient les cheveux, celle foule d'amis, de clients, de serviteurs attachés à toutes les grandes maisons, enfin ces chars ou ces litières qui portaient les images des aïeux; le nombre en devait être très considérable quand la famille était ancienne :
1. Tite Livc, xxxix, 40. — 2. Pline, xix, 1, 6. — 3. Dion, un, 31. — 4. Dion, Lix, 23.
il y en eut plus de six cents aux funérailles de Marcellus. Ce qu'il est assez difficile de comprendre, ce qui devait rendre l'encombrement incroyable, c'est que ces funérailles ne se détournaient pas du Forum, même quand il était déjà occupé par d'autres assemblées. On le sait par une anecdote célèbre que raconte Cicéron et que beaucoup d'autres ont rapportée après lui. L'orateur Crassus défendait un jour un de ses amis contre M. Brutus, un fort méchant homme, qui portait mal un grand nom et qui, après avoir dévoré sa fortune, gagnait sa vie à faire le métier d'accusateur. L'affaire était vive, car Brutus ne manquait pas d'habileté, et l'ardeur de ses haines le rendait parfois éloquent. Il avait précisément parlé ce jour-là avec beaucoup d'esprit et accablé son adversaire des railleries les plus mordantes. Tout à coup, pendant que Crassus répondait, le Forum fut traversé par un cortège funèbre : c'était une femme du sang des Brutus qu'on portait au bûcher, entourée de toutes les images de ses aïeux. Crassus, prompt à saisir l'occasion et se tournant vers son rival : « Que fais-tu là tranquillement assis? lui dit-il; que veux-tu que cette vieille femme aille annoncer sur toi à ton père, à tous ces grands hommes dont tu vois les portraits, à ce L. Brutus qui délivra le peuple du joug des rois? de quel travail, de quelle gloire, de quelle vertu te dira-t-elle occupé*?»
1. Cicéron, De oral,, ii, 55. J'emprunte, pour ce passage de Cicéron, la traduction de M. Villemain. Il a mis en scène celte anecdote, dans son Tableau de la littérature au dix-huitteme siècle, avec un peu de fantaisie peut-être, mais d'une manière fort intéressante. Sa narration, qui produisit un grand effet, commence par ces mots : « Voyez d'ici le Forum tel qu'il n'est plus, cette place immense, arène journalière du peuple-roi, etc. » II y a là un peu plus d'imagination que de vérité, et l'on vient de voir combien le Forum est loin d'être « une place immense ». Ce que décrit M. Villemain, ce n'est pas «le Forum tel qu'il n'est plus», c'est le Forum tel qu'il n'a jamais été.
El il continua h reprocher toute sa conduite et toute sa vie à l'indigne descendant d'une si grande famille. C'est ainsi qu'un des spectacles qu'offrait le Forum à ceux qui le fréquentaient fournit ù l'un des grands orateurs de Rome l'occasion d'un de ses plus beaux mouvements oratoires.
Mais ce qui appelait surtout la foule au Forum, c'étaient les assemblées politiques. Celles qui s'y réunissaient étaient de trois sortes : 1* les comices législatifs où l'on votait des lois; 2" les réunions ordinaires (conciones), où l'on n'avait rien à voter, et que convoquait un magistrat qui avait à faire quelque communication au peuple ; 3° les procès politiques, qui se plaidaient en présence de tout le monde, devant des jurés tirés au sort et présidés par le préteur. De ces trois sortes de réunions, la première, c'est-à-dire les comices législatifs, était la plus importante; c'était aussi la plus rare. Quelque manie qu'aient les peuples libres de changer sans cesse leur législation, on ne peut pas avoir tous les jours des lois à faire ou à défaire *. J'ajoute que ce n'était peutêtre pas celle où l'on se rendait avec le plus d'empressement. Ces grands discours sérieux, où l'on développe des idées générales, où l'on discute les intérêts de l'État, sont moins à leur place dans les assemblées populaires que dans les réunions restreintes, qui ne renferment que des gens éclairés. La multitude y prend d'ordinaire assez peu de plaisir, ils sont trop calmes et trop froids poui elle. Il fallait à Rome, pour la passionner, qu'une question personnelle se mêlât aux débats : de là l'importance qu'on y donnait aux procès politiques; ils y étaient aussi
1. De tous les discours que nous avons conservés de Cicéron, il |n*y en a qu'un très petit nombre, trois ou quatre seulement, qui jaient été prononces devant le peuple, pour lui conseiller ou le idétouroer de voter une loi.
6G PROMENADES ARCHEOLOGIQUES
fréquents qu'à Athènes, et les hommes d'État passaient leur vie à accuser et à se défendre. Les partis n'avaient pas d'autre moyen de s'attaquer que de traduire réciproquement leurs chefs en justice. C'étaient des spectacles très dramatiques que ceux où l'on voyait un grand personnage entouré de sa famille en larmes, de ses clients et de ses amis, venir sur le Forum défendre son honneur et sa fortune; aussi la foule était-elle fort empressée à y assister. Elle n'était pas moins nombreuse aux assemblées que convoquaient les magistrats pour s'entretenir avec le peuple. La démocratie est partout fort exigeante et très soupçonneuse ; à Rome, comme ailleurs, elle voulait que ceux qu'elle avait nommés aux charges publiques lui rendissent compte de leur conduite. C'était un devoir auquel on ne manquait pas quand on voulait conserver sa confiance. Caton, qui fut un des types les plus accomplis du magistrat populaire, se tenait toujours en relation avec ses commettants. Il les réunissait sans cesse pour leur raconter en détail ce qu'il avait fait, leur disait sur tout son opinion avec cette verve bouffonne qui plaît tant à la multitude, les entretenait des autres et de lui-même, sans ménagement pour ses adversaires, qu'il appelait volontiers des débauchés et des fripons, tandis qu'il ne tarissait pas d'éloges sur sa sobriété et son désintéressement. Le peuple prenait grand plaisir à ces communications, qui lui faisaient sentir sa souveraineté. Dans las moments d'émotion publique, quand on savait qu'un tribun devait parler contre le sénat ou traiter quelque question brûlante, les artisans abandonnaient leurs Ira ?aux, les boutiques se fermaient, et de tous les quartiers populaires on descendait en foule au Forum. Ces jourslà, le Forum, encombré de monde, devait paraître bien étroit. Il l'était encore plus quand on y réunissait ces comice» législatifs dont je viens de parler. Il fallait prendre
alors certaines précautions pour le vote, partager la place en trente-cinq compartiments séparés pour y parquer les tribus, construire ces passages resserrés qu'on appelait des ponts, où les citoyens ne pouvaient passer que l'un après l'autre pour venir déposer dans des corbeilles leur billet de vote. Quand on jette les yeux sur le Forum tel qu'il existe aujourd'hui et qu'on voit le peu d'étendue qu'il occupe, il est vraiment bien difficile de comprendre qu'il ait jamais pu suffire à toutes ces complications et contenir le peuple romain rassemblé.
11 est vrai, nous l'avons déjà dit, que cette place que nous avons sous les yeux n'est pas tout à fait le Forum de la république, mais celui de l'empire. L'empire a bâti des monuments nouveaux, agrandi les anciens, élevé des statues, des colonnes, qui encombrèrent de plus en plus la place et ses abords. Il faut donc nous représenter le Forum sous la république un peu plus étendu que nous ne le voyons aujourd'hui; de cette façon les grandes scènes qui s'y passaient nous sembleront plus vraisemblables. J'ajoute que les édifices dont on l'entoura et qui lui enlevèrent une partie de sa surface, n'empêchaient pas pourtant le peuple de s'y réunir en grand nombre. Au besoin, il pouvait se grouper dans le vestibule ou sur les marches des temples *. Ceux qui n'avaient pas pu trouver place auprès de la tribune, s'entassaient dans les deux étages des basiliques; de là on voyait très bien, et l'on pouvait à la rigueur entendre. C'est ce qui nous aide à comprendre comment le Forum , si petit qu'il
1. Un très grand nombre de citoyens pouvaient se placer sur les marches de ces temples, quand ils étaient, comme celui de Castor, fort élevés au-dessus du soi. Les gen* de mon âge se souviennent qu'en 1848, à l'une des fûtes célébrées par la république, on flt mettre sur les degrés de la Madeleine tous les élèves des collèges de Paris, c'est-à-dire plus de cinq mille jeunes gens, et qu'on fut tfèl surpris du peu de place qu'ils semblaient y tenir.
68 PROMENADES ARCH ÉOLOGIODES.
nous paraisse, était suffisant pour les assemblées populaires.
Une raison d'ailleurs empêche qu'il ait jamais pu être aussi vaste que notre imagination aime à se le représenter, c'est qu'il fallait qu'il fût possible aux orateurs de s'y faire entendre. Quelque force de poumons qu'on suppose à un Cicéron ou à un Démosthène, il est impossible de se les figurer prononçant leurs discours sur la place de la Concorde. Les républiques anciennes se trouvaient dans un grand embarras quand elles avaient à construire leurs places publiques ; il fallait les faire à la fois assez vastes pour contenir tout un peuple, et assez étroites pour que la voix de l'orateur ne s'y perdît pas. Puisque le Forum de Rome a été pendant plusieurs siècles le lieu ordinaire des assemblées politiques, il faut bien croire qu'il répondait à ces deux conditions. C'est un fait, et on doit l'accepter, même quand on ne peut pas très bien le comprendre. Il nous faut donc admettre d'abord que les orateurs y pouvaient être entendus, alors même qu'ils n'étaient pas très bien écoutés, que leur voix parvenait à dominer ces assemblées bruyantes que l'on comparait aux flots de la mer irritée, où l'on se disait des injures, où l'on se crachait au visage^ où l'on se jetait des pierres et des bancs à la tête. On pense bien que ce n'était pas sans efl'orts qu'ils y parvenaient : il leur fallait apprendre une façon particulière d'émettre la voix, chanter pour ainsi dire leurs discours, et surtout *es accompagner d'une mimique expressive qui aidait à les suivre : de là l'importance du rythme et du geste dans l'éloquence antique. C'est grâce à tous ces moyens qu'ils arrivaient à se faire entendre. Peut-être aussi la situation du Forum nous aide-t-elle à comprendre ce qui nous paraît d'abord un véritable prodige. Il est placé dans une sorte de basfond auquel on arrive par des
rampes rapides. Vers le Capitole, c'est un vrai précipice; la pente est plus douce à l'extrémité opposée, vers l'arc de Titus, mais elle est encore assez prononcée: de tous les côtés, comme on disait, « on descendait » au Forum. Quand on songe que cette disposition des lieux, que le peu d'étendue de la place, que ces collines qui l'entourent, ces édifices qui l'enferment sont très favorables à la voix, il devient un peu moins étonnant que les orateurs s'y soient fait entendre et qu'ils aient pu produire ces grands effets qu'on nous rapporte.
Je viens de dire tout à l'heure les raisons qui nous font comprendre que le Forum ait pu contenir tous ceux qui voulaient assister à quelque procès important, ou qui venaient apporter leurs suffrages un jour de vote Peutêtre faut-il ajouter que le nombre de ces votants devait être moins considérable que nous ne sommes tentés de le croire; peut-être la place n'était-elle suffisante que parce qu'une partie de ceux qui avaient le droit d'y venir restaient chez eux. Vers la fin de la république, à mesure que les assemblées populaires devenaient plus orageuses, les gens sages et modérés, qui dans tous les pays sont les plus timides, prirent l'habitude de s'en éloigner. Quand on vit qu'elles se terminaient d'ordinaire par des rixes sanglantes, ceux qui craignaient le bruit cessèrent d'y paraître. Cicéron se plaint avec amertume de cette désertion des comices, et parle de certaines lois qui ont été votées par quelques citoyens à peine, qui même n'avaient pas le droit de voter. C'est ce qui explique que tant de Romains aient si aisément accepté l'empire; il leur était assez indifférent d'être privés des droits politiques auxquels ils avaient euxmêmes renoncé.
Le Forum finit pourtant, sous l'empire, par paraître trop petit; les assemblées populaires n'existaient plus
alors, mais les promeneurs, les oisifs, les curieux, devenaient de plus en plus nombreux, et les étrangers arrivaient de tous les coins du monde. On prit le parti, non pas d'agrandir l'ancien Forum , ce qui n'aurait pu se faire qu'en détruisant des monuments historiques, mais d'en bâtir d'autres autour de lui. César commença, les autres princes l'imitèrent, et comme chacun d'eux tenait à effacer ses prédécesseurs, les dépenses devinrent à chaque fois plus considérables et les constructions plus belles. C'est ainsi qu'on parvint à créer, au cœur de la cité souveraine, le plus bel ensemble de monuments et de places publiques dont une ville se soitjamais honorée. L'étranger qui entrait à Rome par la voie Flaminienne, et qui, après avoir traversé le Forum deTrajan, ceux de Nerva, de Vespasien, d'Auguste et de César, arrivait enfin dans l'ancien Forum romain, où la beauté des édifices était relevée par la grandeur des souvenirs, devait être étrangement surpris de ce spectacle. Quelque grande idée qu'il se fût faite dans son pays des merveilles de Rome, il lui fallait reconnaître que ses rêves restaient fort au-dessous de la réalité ; il sentait bien qu'il se trouvait dans la capitale du monde, et il revenait chez lui plein d'une admiration qui ne s'effaçait pas pour cette ville sur laquelle tout l'univers avait les yeux ei qu'on n'appelait plus, depuis le second siècle, que « la ville sacrée! »