CHAPITRE SECOND
Les fouilles du Palatin, comme celles qu'on a faites au Forum, ont amené de très curieuses découvertes. Cette colline, autrefois occupée par des villas de grands seigneurs et des jardins de monastères où l'on ne pénétrait pas, est devenue l'une des promenades les plus intéressantes de Rome. Je ne crois pas qu'il y ait un lieu où les souvenirs du passé se pressent plus à la mémoire et où l'on vive davantage en pleine antiquité. Il faut pourtant reconnaître que cette antiquité ne nous a été rendue qu'en fort mauvais état : les gens qui se laissent tromper par l'écriteau qu'on avait mis au-dessus de l'entrée des jardins Farnèse, et qui croient qu'on a vraiment retrouvé € le palais des Césars », risquent d'être fort surpris en voyant ce qui en reste; on n'en a plus que quelques décombres, et, pour le revoir tel qu'il était, il faut faire un grand effort d'imagination.
Cet etîort du reste est presque partout nécessaire à Rome, si l'on veut trouver quelque intérêt à la visiter. C'est ce qu'il faut bien dire à tous ceux qui vont y faire un voyage pour leur épargner des mécomptes. Rome ne ressemble pas tout à fait aux autres villes italiennes, à Venise, à Naples, à Florence, qui frappent le visiteur du premier coup; elle ne produit pas si vite tout son effet; pour la comprendre et la goûter pleinement, une sorte d'initiation est indispensable. II y a bien des raisons qui font que les grands monuments qu'elle renferme ne ré-
pondent pas d'abord à l'idée qu'on en avait. On s'empresse, dès qu'on y arrive, d'aller voir les ruines antiques dont on a tant entendu parler ; mais ces ruines sont d'ordinaire engagées dans des maisons modernes, et cet entourage médiocre empêche au premier moment d'en saisir toute la beauté. On court visiter les vieilles églises qui remontent aux premiers siècles du christianisme; mais, comme elles ont été très souvent réparées et rajeunies, elles ont beaucoup perdu de leur véritable caractère et de leur originalité primitive. On n'en est guère frappé quand on ne les voit qu'en passant, et il n'est pas possible que ce coup d'oeil rapide suffise pour les apprécier comme elles le méritent. On peut dire que Rome est traversée tous les ans par des milliers de voyageurs pressés qui, ne s'étant pas donné le temps de la voir, n'emportent d'elle qu'une impression incomplète. Quelques-uns, les plus courageux et les plus sincères, osent avouer leur désenchantement; les autres admirent de confiance et de parti pris, pour faire comme tout le monde, et n'avoir pas perdu leur voyage. Ne faisons pas comme eux; prenons la peine de revoir plus d'une fois ces belles ruines qui nous avaient laissés d'abord indifférents; que l'imagination aide les yeux à les comprendre ; tâchons de les isoler par la pensée de ces voisinages fâcheux qui les déparent, entourons-les des grands souvenirs qui les relèvent, et nous sommes sûrs qu'alors tout changera d'aspect pour nous.
C'est donc une étude que de comprendre et de connaître Home, une étude qui exige du temps et demande quelques efforts; mais ce temps est bien employé, et ces efforts nous promettent un des plus grands plaisirs qu'un homme intelligent puisse se donner. Loin que ce plaisir soit moins agréable pour s'être fait attendre, nous lui trouvons au contraire un charme particulier parce qu'il
est pour ainsi dire notre ouvrage, que nous le devons en partie à nous-mêmes, et que nous nous savons gré de ce que nous avons fait pour le conquérir. Ce qui le complète et l'achève, c'est qu'il s'y joint une satisfaction secrète de soi et un certain sentiment de fierté, lorsqu'on songe qu'il est plus vif chez les esprits plus cultivés, qu'il exige qu'on soit familier avec le passé, qu'on en ait la pleine intelligence, et qu'enfin les ignorants et les sots ne pourront jamais qu'imparfaitement le goûter. Les autres villes, même celles que nous aimons le plus, ne nous rendent contents que d'elles; Rome a ce privilège unique de nous rendre à la fois contents d'elle et de nous. Ajoutons que le plaisir qu'on ressent à la visiter, s'il ne vient pas du premier coup, augmente toujours avec le temps. En étudiant tous ces monuments de plus près, nous y découvrons sans cesse des raisons nouvelles d'en être frappés ; plus nous les regardons, plus nous trouvons de charme à les voir, et nous finissons par éprouver la plus grande peine à nous en détacher. Rome est la ville du monde où la curiosité et l'admiration se lassent le moins, et l'on a remarqué que ceux qui l'ont habitée le plus longtemps sont aussi les moins empressés à la quitter et les plus désireux d'y revenir. Le pape Grégoire XVI, qui était un homme d'esprit, demandait toujours aux étrangers qui venaient prendre congé de lui combien de temps ils étaient restés à Rome. Quand on n'y avait passé que quelques semaines, il se contentait de dire : Addio; mais à ceux qui venaient d'y séjourner plusieurs mois il disait toujours : au revoir.
Ces réflexions, qui s'appliquent à Rome entière, conviennent peut-être mieux aux ruines du Palatin qu'à toutes les autres : c'est là surtout que le voyageur trop pressé court le risque de ne rien comprendre; c'est là que l'amateur curieux, qui se donne le temps de cou-
naître, est sûr d'être largement payé de sa peine. Comme le Palatin est le plus ancien des quartiers de Rome, les constructions d'époque dilTérente y étaient encore plus entassées qu'ailleurs. Il a eu, sous tous les régimes, une grande importance : les rois, la république, l'empire, y ont laissé des monuments considérables qui depuis dix siècles étaient recouverts de terre. Les fouilles de ces dernières années nous les ont rendus, mais, par malheur, elles nous les ont rendus tous ensemble. Ces édifices s'étant affaissés les uns sur les autres reparaissent à la fois, et il semble d'abord qu'au milieu de cette confusion on ne parviendra jamais à se reconnaître. Heureusement que chaque siècle à Rome a eu sa façon particulière de construire et qu'à chaque époque on a employé des matériaux différents; selon qu'un mur est bâti en péperin, en travertin ou en brique, que le travail forme ce qu'on appelle Vopus incertum ou Yopus reticulotum, on peut dire à peu près son âge. 11 y a de plus, dans la manière dont les briques sont Jointes ensemble ou les blocs posés l'un sur l'autre, des indices qui ne trompent pas un archéologue exercé. Il arrive enfin quelquefois qu'on trouve des inscriptions sur les tuyaux do plomb qui servaient à conduire les eaux et que les briques portent la marque de l'atelier d'où elles sortent ou même le nom des consuls sous lesquels elles ont été fabriquées, ce qui achève de lever tous les doutes. C'est ainsi qu'on est parvenu à distinguer d'une manière très probable l'âge des monuments qu'on a découverts. Profitons de tous ces renseignements pour nous rendre compte de ce qui reste du palais des Césars, et cherchons à savoir ce que les dernières fouilles nous ont rendu des diverses périodes de l'histoire du vieux Palatin *.
1. Nous allons éiiumérer les principaux monuments du Palatin it'après leur âge et non dans l'ordre où ils se présentent au voya-
Comment ont été entreprises les fouilles du Palatin. — La Romu quadrata et les murs de Romulus. — Le temple de Jupiter Stator. — Ce qui reste de l'époque des rois. — Antiquité de l'écritnre chez les Romains et conséquences qu'on en peut tirer. — Le Palatin sous la république. — Pourquoi les fouilles sont toujours si fécondes à Rome.
Le Palatin est une colline de près de 1800 mètres de circonférence et de 35 mètres de haut, qui est placée comme une sorte d'île au centre de celles dont la réunion a formé la ville éternelle. Quoiqu'elle soit la plus petite de toutes, « les autres, dit un écrivain, semblent l'entourer de leurs hommages comme leur souveraine * ». C'est elle en elTet qui a tenu la plus grande place dans l'existence de Rome. Gomme il était naturel de croire qu'elle conservait de beaux souvenirs de son glorieux passé, elle a été plusieurs fois fouillée depuis la renaissance. On y cherchait, selon l'usage de l'époque, des mosaïques, des statues, des objets d'art, et, une fois la curiosité ou la cupidité des explorateurs satisfaite, on s'empressait de recouvrir de terre les ruines un moment rendues au jour. Les travaux sérieux et suivis n'ont commencé que de notre temps et par l'initiative de la France. En 1861, l'empereur Napoléon III, dont on sait la passion pour l'histoire romaine, surtout pour l'histoire
geur. Si l'on a besoin d'un guide pour le palais des Césars, il faut choisir celui qu'ont publié MM. C. L. Visconli et Lanciani, et dont ils ont donné une édition française {Guide du Palatin, Rome, Bocca). C'est un excellenl ouvrage, très clair, très savant, très complet, je m'en suis beaucoup servi, comme on le verra, dans le travail qui va suivre. J'ai reproduit, à peu près intégralement, la carte que MM. Visconli et Lanciani ont placée en tête de leur livre.
1. A cui, corne a sovrana, ^an le altre sei corona. Guattani, Mon. vied., janvier 1785.
76 PROMENADES ARCHÉOI-OGIQD ES.
des Césars, eut l'idée d'acheter du roi de Naples, François II, les jardins Farnèse, qui occupaient le nord du Palatin. Ce dessein rencontra beaucoup d'obstacles du côté de la cour romaine, qui ne se souciait pas de voir la France devenir propriétaire si près d'elle. Elle souleva mille difficultés dont on eut grand'peine à triompher. M. Léon Renier, notre illustre épigraphiste, qui comprenait l'importance de l'acquisition et qui l'avait conseillée, eut l'honneur de terminer les négociations. Quand elles furent achevées, et que le Palatin fut à nous, il désigna à l'empereur l'architecte qui lui paraissait le plus propre à diriger les grands travaux qu'on voulait y faire : c'était M. Pietro Rosa, connu des savants par ses études topographiques sur la campagne romaine. M. Rosa se mit aussitôt à l'œuvre avec ardeur, et ne tarda pas à justifier la confiance qu'on lui témoignait par les plus importantes découvertes*.
Ces découvertes ne se sont pas bornées à l'époque iml)ériale. Pendant qu'on cherchait surtout le palais des Césars, on a trouvé les restes de la vieille ville de Romulus, qu'on pouvait croire pour jamais perdue. On savait bien que c'était sur le Palatin qu'elle était bâtie. Les historiens racontent comment le premier roi, après avoir appelé autour de lui tous les aventuriers des environs, en avait tracé l'enceinte d'après les rites étrusques. Ils nous disent qu'il attela à une charrue un bœuf et une vache, et qu'il la conduisit tout autour de la colline, levant le soc à l'endroit où devaient être les portes, et marquant par un sillon profond le périmètre de la ville qu'il voulait fonder. Ce sillon, ou plutôt l'espace qui restait libre en deçà de la ligne tracée, formait ce qu'on
1. Aussitôt après les évcnemenls de 1870, l'Italie acheta le Palatin à l'empereur Napoléon lil pendant qu'il éiait encore captif en Allemagne.
LCGENOC.
I Chvui PaJaJinzjJ
t /\>ria Muaoniu
I Ttmfjf rtt Jiipiltr Stator.
I Baim fie Livie
• CiypteporlK^ue
• Maijim de Ltvie.
' PlUtiyr
• Hrmict^le im/rnal sur le Stade » Zofw impériale tur le Onmd cuyfue
10 Lnfrmrnf t/rj Prétoruns ?
• I Cliiiu l'ic/ori^
I J /tfunin «^ tolUatê tt Jeaclavtt
Hachette et C'*, Paris.