PLAN DU PALATIN
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Imp. Paul Brodard.
appelle le pomœrium {pane muros) c'est-à-dire l'enceinte sacrée de la ville, dans laquelle il était défendu d'enterrer les morts ou d'introduire des divinités étrangères. Les limites en étaient marquées par des pierres disposées de distance en distance le long du Palatin. Du temps de Tacite, on croyait en savoir encore, et l'on en montrait l'emplacement *. C'était la Rome carrée {Roma guadratà), comme on l'appelait à cause de la forme même de la colline sur laquelle elle était assise, ou plutôt parce qu'elle avait été fondée d'après les règles de l'art des augures, et qu'elle reproduisait sur la terre cet espace idéal {templum) que l'augure formait dans le ciel avec son bâton. Malgré tant de siècles et tant de révolutions, tout vestige de cette vieille Rome n'a pas disparu de nos jours. On a retrouvé et l'on voit encore en divers endroits du Palatin les restes des murailles que construisirent les premiers fondateurs de la cité. Ce sont de grands blocs de pierre, extraits de la colline même, et sur lesquels les Césars ont assis plus tard les fondations de leurs palais. Quand les palais impériaux sont tombés, ces vieux débris qu'ils recouvraient ont été rendus au jour. Non seulement on a çà et là reconnu l'enceinte de la Rome primitive, mais on croit en avoir retrouvé la principale entrée. Vers l'arc de Titus, une rue se détache de la Voie sacrée et monte droit vers la colline; elle n'est ni plus large ni moins raide que les autres, et ne se distingue de toutes celles que nous connaissons que par la grandeur des dalles qui forment le pavé : c'était la rue ou la montée Palatine, clivus palatinus*. A. peine s'y est-on engagé qu'on rencontre les assises encore visibles d'une grande porte; un peu plus loin, des blocs de pierre énormes détachés d'une muraille ont roulé à terre : la muraille était celle même qu'on at-
l. Tacite, Ann., xii, 2-i. — 2. Voy., sur le plan, n* 1.
tribue àRomulus; la porte est beaucoup moins ancienne, mais on croit qu'elle a remplacé celle qui servait d'entrée principale à la Rnma quadrata. On l'appelait Vêtus porta ou porta Miujonia *, et ce dernier nom lui venait, dit-on, des mugissements des bœufs qui en sortaient tous les matins pour aller paître dans les marécages qui devinrent plus tard le Forum. Quand les empereurs eurent établi leur demeure sur le Palatin, ils firent construire une porte nouvelle, beaucoup plus belle que la première et qui en effaça le souvenir. 11 n'y avait plus alors de bœufs ni de marécages, et c'étaient les grands seigneurs et les courtisans qui toute la journée foulaient le large pavé de la voie Palatine pour aller voir le maître; mais il est probable que la nouvelle porte fut bâtie tout près de l'ancienne, et que l'une nous fait connaître l'emplacement de l'autre.
Ce n'est pas la seule découverte qu'on ait faite en cet endroit. En fouillant à droite de la porte, on ne tarda pas à trouver un amas de grandes pierres dans lesquelles il fut aisé de reconnaître les fondations d'un très ancien temple. Ce temple, on n'en peut guère douter, est celui de Jupiter Stator, un des plus célèbres de Rome et que jusqu'ici les archéologues mettaient à leur fantaisie un peu partout, faute d'en savoir l'emplacement véritable. Tito-Live raconte à quelle occasion il fut construit. Les Sabins, après s'être emparés du Capitole, s'étaient jetés de là sur les soldats de Romulus; les Romains éperdus fuyaient. «Déjà, dit l'historien, l'armée en désordre était arrivée à la vieille porte du Palatin, lorsque Romulus, que les fuyards avaient jusqu'alors entraîné à leur suite, s'arrêta et, levant ses mains vers le ciel : a Jupiter, dit-il, c'est toi qui m'as encouragé à jeter sur cette colline les
i. N» 2 du plan.
fondations de ma ville. Je t'en supplie, père des dieux et des hommes, éloigne de nous l'ennemi, calme la frayeur de mes soldats, arrête leur fuite honteuse, et moi je te bâtirai ici un temple qui rappelle éternellement à la postérité que Rome a été sauvée par ton secours *. » C'est ce temple dédié au dieu qui arrête les fuyards {Jupiter Stator) dont on a retrouvé les débris ^. Ce point une fois fixé, on s'oriente assez aisément dans la vieille ville de Romulus. Il ne tient qu'à nous de la parcourir par l'imagination et d'en retrouver les principaux monuments. « Près de Jupiter Stator, nous dit Tite-Live, habitait Tarquin 1 Ancien », et M. Rosa a placé un écriteau à l'endroit où devait être sa maison. Un peu plus bas s'élevait le temple de Vesta, où brûlait le feu sacré; on suppose que les fondations en existent encore sous l'église de Samte-Marie Libératrice. Derrière Saint-Théodore, sur le versant de la colline situé en face du Forum boarium, on montrait aux curieux et aux dévots, jusque dans les derniers temps de l'empire, une petite grotte ombragée d'un figuier, qu'on appelait le Lupercal. C'était là, disait-on, que la louve avait allaité les jumeaux divins; aussi y avait-on placé une louve de bronze, ouvrage d'un sculpteur étrusque, qu'on croit avoir retrouvée au commencement du quinzième siècle et qui orne aujourd'hui le musée du Gapitole. Un peu plus loin, à la place même de l'église de Sainte-Anastasie, se trouvait le grand autel [Ara maxima), consacré, dit-on, par Évandre, et où l'on célébra jusqu'à la fin de l'empire la victoire d'Hercule sur Cacus'. Au-dessus, sur la colline, on voyait un monument plus vénérable encore et qu'un vrai Romain ne pouvait visiter sans émotion : c'était la maison, ou plutôt
1. Tile Live, i, 2. — 2. Voy., sur le plan, n' 3. — 3. Servius, /En., vm, 271 : ara Herculis. sicut videmus hodie, post januas circt maximi.
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la cabane de Romulus, modeste demeure, où deux rois, dit un poète, se contentaient d'un seul foyer ^ et qui formait un contraste étrange avec les palais de marbre qui l'entouraient. On la conservait, on la réparait avec tant de soin qu'elle existait encore à la fin du quatrième siècle. Non seulement nous pouvons nous la figurer d'après les descriptions que les écrivains anciens en ont faite, mais une découverte récente l'a presque mise sous nos yeux. En fouillant une vieille nécropole, près d'Albe, on a trouvé des urnes cinéraires en terre cuite, grossièrement travaillées, qui représentent une sorte de petit édifice rond avec un toit pointu. Nous savons que c'est le type de l'ancienne chaumière des paysans latins, « bâtie en roseaux, couverte en chaume ». Ils avaient donc l'habitude de construire leurs tombes à l'image de leurs maisons, et la demeure des morts était faite comme celles des vivants. Nous avons vu qu'on avait aussi bâti sur ce modèle les plus anciens temples, celui d'Hercule Victorieux, celui de Vesta, et il était naturel que l'habitation des rois ressemblât à celle des Dieux^, Ces monuments qui couvraient autrefois le Palatin n'existent plus, mais nous savons où ils devaient être, et nous ne risquons guère de nous tromper en attribuant à quelques-uns d'entre eux les décombres amoncelées en divers endroits de la colline. Peut-être trouvera-t-on que je traite bien sérieusement ces vieux souvenirs, et que c'est faire trop d'honneur à Tite-Live ou à Denysd'Halicarnassc d'avoir l'air de croire ce qu'ils nous racontentde ces temps reculés; maisAmpèrc remarquait déjà que, s'il est fort aisé à un savant dans son cabinet de se moquer de Uomulus et de ses successeurs, de ne voir dans les récits qu'on nous fait d'eux que
1. Prop., IV, 1, 10: unus erat fralrum maxiina régna focus. — 2. Voy., sur la Casa Romuli, de Uossi, Fiante di Roma, p. 3 et sq.
(les fables extravagantes ou de les expliquer comme des mythes qui n'ont aucune réalité, on n'a pas tout à fait la même assurance quand on vient de visiter Rome. Là, co passé, qui paraît d'abord si lointain, si douteux, se rapproche de nous; on le touche et on le voit. Il a laissé de lui-même des traces si profondes et si vivantes qu'il n'est pas possible de lui refuser toute créance. On comprendrait à la rigueur que, s'il n'était rien resté de ces siècles antiques, les chroniqueurs grecs qui débrouillèrent les premiers les annales de Rome se fussent amusés à inventer toutes sortes de fables pour combler de quelque façon les vides de l'histoire. Mais, si effrontés menteurs qu'on lessup|)0se, ils n'étaient pas libres de tout imaginer selon leurs caprices; ils trouvaient en face d'eux des souvenirs qu'il leur fallait respecter. Ces souvenirs n'avaient pas pu se perdre parce qu'ils étaient attachés à des monuments indestructibles qui remontaient aux origines mêmes de la cité. Les générations se transmettaient de l'une à l'autre le nom de leurs fondateurs, et l'on se rappelait en les voyant les désastres ou les victoires qui avaient été l'occasion de les construire. Les annalistes du sixième siècle ont dû sans doute ajouter beaucoup à ces traditions. L'imagination des Romains était sèche et courte; ils n'avaient pas l'art, comme les Grecs, d'embellir leur histoire de fictions merveilleuses. A mesure que le temps effaçait la mémoire du passé, la fantaisie populaire ne savait pas réparer ces pertes par des inventions nouvelles et charmantes. Au bout de quelques siècles, il ne restait plus de ces anciens événements que quelques noms et quelques faits sur lesquels il était aisé de broder beaucoup de mensonges; mais si le mensonge couvre toute la surface, il doit y avoir un peu de vérité au fond.
Voilà les réflexions que suggère inévitablement une visite au l*;iliilin : elles s'imposent surtout à la pensée
quand on y rencontre les grands débris de murailles dont j'ai parlé et qui formaient l'enceinte de Romulus. Ces murailles étaient construites à peu près dans le même système que celles qu'on attribue à Servius, et doivent être seulement un peu antérieures. Les unes et les autres se composent de blocs de tufs rapprochés que n'unit ensemble aucun ciment, et qui tiennent par leur poids seul. La disposition des assises y est la même : les pierres y sont posées successivement dans le sens de leur longueur et dans celui de leur hauteur. On prétendait que cette façon de bâtir appartenait en propre aui Étrusques, et que les Romains la tenaient d'eux : c'était leur système ordinaire ; ils prenaient partout, dit Pline, ce qu'ils trouvaient bon à prendre, omnium utilitatum rapacissimi. Mais, si cette race sensée, étrangère à toute înfatuation d'elle-même, empruntait sans scrupule à ses voisins ou même à ses sujets tout ce qui pouvait lui être utile, elle savait s'approprier ce qu'elle imitait. En introduisant chez eux les inventions du dehors, les Romains les accommodaient à leur génie; ils en prenaient pour ainsi dire pleine possession, ils les modifiaient et les renouvelaient selon leurs besoins : c'étaient des écoliers qui devenaient vite des maîtres. Beulé fait justement remarquer que ce grand art de bâtir que les Étrusques ont transmis aux Romains, ils n'en ont pas fait eux-mêmes grand'chose, et qu'il s'est beaucoup plus perfectionné à Rome que chez eux. Les Romains lui ont donné de plus en plus leur caractère, et quand ils l'appliquaient à des constructions d'utilité publique, comme les ponts, les égoûts, les aqueducs, ou à des édifices qui comportent surtout la grandeur et la majesté, comme les amphithéâtres et les arcs de triomphe, ils lui ont fait produire j des chefs-d'œuvre. Le dirai-je? il me semble qu'il suffit do regarder ces belles murailles qui nous restent de i'é-
poqiie royale au Palatin ou ailleurs*, pourpresseniir, pour deviner l'essor que va prendre l'architecture à Rome et dans quel sens elle se développera. Ceux qui les ont bâties, quels qu'ils soient, ne pouvaient pas être des barbares. De si grands ouvrages supposent qu'ils étaient arrivés à un certain degré de civilisation. Ils disposaient de moyens puissants pour poser les pierres les unes sur les autres et les élever à de si grandes hauteurs. Ils avaient le sentiment de ce qu'ils valaient et cette confiance dans leur durée qui fait les grands peuples. Us ne se sont pas contentés, comme les sauvages, de se construire à la hâte un abri provisoire qui protégeât leur sommeil pendant quelques nuits contre une attaque imprévue ; ils ont songé à l'avenir, ils ont travaillé pour leurs descendants. Au milieu de ces marécages et de ces forôts, ils ont pris soin d'élever des défenses qui devaient durer des milliers d'années : « On commençait déjà, dit Montesquieu, à bâtir la ville éternelle. » J'ajoute qu'ils n'ont pas seulement cherché à faire leurs murailles solides; la façon dont ces blocs sont assemblés montre qu'ils possédaient, au moins d'une manière confuse, l'instinct de la grandeur, le sentiment des proportions, et le goût de cette sorte de beauté qui vient de la force. Assurément, je le répète, ce ne pouvaient pas être des barbares.
Une découverte importante, qui a été faite dernièrement, prouve combien ces conjectures sont fondées. Les travaux entrepris depuis 1870 dans différents quartiers de la ville, surtout vers les thermes de Dioclétien, ont fait
1. Le plus beau débris qui reste des murs de Servius se trouve sur l'Aventin, en face de l'église de Sainte-Prisca, dans la vigna Maccarani, qui appartient aujourd'hui au prince Torlonia. On trouve là un pan de muraille de 30 mètres de long sur 10 de hauteur ailinirablement conservé, et qui frappe de surprise et d'admiralion. 11 ne faut pas manquer de l'aller voir si Von veut avoir une idée de ces vieilles constructions
trouver des restes nombreux de ces belles murailles de 3'époque des rois. En les examinant de plus près qu'on n'avait fait jusqu'ici on s'aperçut que des signes étaient inscrits sur ces grands blocs de pierre. Ils sont quelquefois gravés assez légèrement, et alors il est très difficile de les lire; mais d'ordinaire l'ouvrier a tracé un sillon profond qui a résisté au temps et qui est visible aujourd'hui comme le premier jour. Il est probable que c'étaient des marques qui désignaient tantôt la carrière d'où les pierres étaient extraites, tantôt l'emplacement auquel on les des tinait. Comme elles venaient des montagnes voisines, il fallait bien qu'on fit connaître à ceux qui les transportaient où ils devaient les placer, pour que toute erreur fût impossible. Ces signes sont très souvent des lettres, et la plupart de ces lettres appartiennent à l'ancien alphabet latin*. Cette découverte, à dire le vrai, n'a pas tout à fait surpris les savants. Otfried Millier avait bien prétendu que les premiers Romains ne savaient pas écrire et qu'ils ne l'ont guère appris que vers le temps des décemvirs, quand furent promulguées les douze tables; mais M. Mommscn a depuis longtemps réfuté cette opinion . Aucun doute n'est plus possible aujourd'hui qu'on a retrouvé des lettres gravées sur des murs de l'époque royale. Dès lors il cesse d'être absolument invraisemblable qu'il soit resté des monuments écrits de ces époques reculées. Il était de mode autrefois de se moquer de Suétone parce qu'il raconte sérieusement qu'à l'incendie du Capitole, sous Vitellius,il périttrois mille tables d'airain qui contenaient des lois, des sénatus-consultes, des plébiscites, depuis la naissance de^ l&yiWe, pœne abexordio urbis*. On ne voulait pas admettr
1. Ces caractères ont été étudiés dans un tifès intéressant mémoir du savant barnabite, le P. Bruzza, Ann. de Vinst. arch., 187C' Voyez aussi la discussion de M. Jordan, Tûpogr., I, p. 259 et sq. — 2. ëuetone, Vespas., y.
qu'il pût exister encore du temps d'Auguste des copfes des traités conclus par TuUus Hostilius avec les Sabins et par Tarquin avec les habitants de Gabies, quoique Horace prétende que les antiquaires en faisaient leurs délices. Sans doute il ne faut pas croire trop vite et sans preuve que tous ces documents fussent authentiques, mais enfin ils pouvaient l'être. Il n'y a plus de raison de condamner dédaigneusement le témoignage précis des historiens comme Denys d'Halicarnasse, qui affirmait qu'ils existaient et qu'ils les avaient lus, sans leur faire l'honneur de les discuter. Il est donc certain aujourd'hui que les fondateurs de Rome connaissaient et pratiquaient l'écriture, et qu'ils l'employaient aux usages ordinaires de la vie. Elle n'était pas chez eux le privilège de quelques classes, des nobles ou des prêtres : les entrepreneurs des travaux publics, et peut-être même les ouvriers, s'en servaient. Il serait assurément ridicule de prétendre, avec Cicéron, que du temps de Romulus la science et la littérature étaient déjà florissantes à Rome, et de se figurer ces sénateurs couverts de peaux de bêtes comme des sages qui sortaient de l'école de Pythagore et qui en répétaient les leçons; mais c'est une erreur encore plus grande d'en faire de véritables sauvages, des barbares étrangers à toutes les connaissances et à tous les arts. Ce n'étaient pas non plus tout à fait des héros d'épopée, ainsi que les représente Niebuhr, des Ajax ou des Hector, venus en un temps où les exploits des guerriers ne se conservaient que dans les chants des rapsodes, et ces hypothèses de légendes et de récits épiques ne trouvent guère de place à une époque où l'on savait écrire et lire.
La ville de Romulus n'était pas destinée à rester longtemps enfermée dans l'enceinte étroite que lui avait tracée son premier roi. Elle déborda bientôt de tous les côtés et finit par occuper toutes les collines environnantes. Dès
lors le Palatin ne fut plus Rome entière, comme il l'était d'abord, mais il resta toujours l'un des principaux quartiers de la ville agrandie. On y trouvait en grand nombre des temples célèbres, celui de Jupiter Vainqueur, celui de la déesse Virtplaca, qui réconciliait les ménages, celui de la Mère des dieux, d'où partait tous les ans, le 27 mars, le joyeux cortège de dévots et de prêtres mendiants qui s'en allaient par les rues de Rome, en chantant des chansons légères, baigner la statue de la déesse dans la petite rivière de l'Almo. C'est là aussi que quelques-uns des plus illustres citoyens avaient établi leur demeure; ils tenaient à se loger le plus près possible du Forum et des affaires publiques. Nous connaissons la situation exacte de la plus illustre détentes ces maisons, celle de Cicéron, s'il est vrai, comme le pensent MM. Visconti et Lanciani, qu'une grande «îonstructiondonton aperçoit les restes au coin du Vélabre appartenait au portique de Catulus; la maison de Cicéron, nous le savons, en devait être tout à fait voisine. Il était très fier d'habiter sur le plus bel emplacement de Rome, in pulcherrimo urbis loco ; il nous dit qu'il dominait de là le Forum, et que sa vue s'étendait sur tous les quartiers de la ville. Sa maison fut associée aux vicissitudes de sa destinée. Pendant son exil, Clodius fit décréter par le peuple qu'elle serait rasée et qu'à la place on consacrerait un temple à Minerve. Après son retour, le Sénat décida de la reconstruire aux frais du public, et Cicéron obtint 2 millions de sesterces (400,000 francs) pour la rebâtir. — Ne dirait-on pas qu'on lit un récit d'histoire contemporaine?
De toutes ces maisons particulières construites pendant la république, et qui rappellent quelquefois de si grands souvenirs, il n'est resté que quelques ruines; encore devons-nous à un hasard étrange de les avoir conservées. Celles qui se trouvaient sur le haut do la colline
furent démolies pour faire place aux demeures des Césars; mais il y en avait d'autres qui étaient situées dans ce qu'on appelle d'un nom barbare r ùitermontiumduPahtln. Le Palatin, comme le Capitule, était primitivement partagé en deux par une vallée étroite qui se dirigeait du nord au midi, depuisl'arcde Titus jusqu'au grand Cirque Cette petite vallée fut comblée par les empereurs quand ils voulurent étendre et aplanir le terrain sur lequel ils élevaient leurs palais, et les maisons qu'on y avait construites se sont écroulées sous le poids des terres amoncelées. Quelques-unes pourtant résistèrent, et les fouilles en ont fait reparaître les débris.
A ce propos, il est bon que je rappelle une des raisons, la principale peut-être, qui fait que les fouilles à Rome sont toujours si fécondes. D'ordinaire cette fécondité surprend un peu ceux qui sont habitués à nos villes modernes et à la manière dont nous les voyons se renouveler sous nos yeux. Rome, comme toutes les grandes capitales, a été plusieurs fois rebâtie dans le cours de sa longue existence, mais la façon dont les Romains s'y prenaient pour rajeunir leur ville était moins fatale que la nôtre aux vieux débris du passé. Aujourd'hui on les démolit; on se contentait alors de les enterrer. Nous tenons avant tout à faire des avenues droites, et, pour rendre la circulation plus facile aux innomibrables voitures qui parcourent nos rues, nous aplanissons les hauteurs, nous supprimons les collines. On peut donc dire que le sol de Paris se creuse sans cesse ; celui de Rome, au contraire, s'élevait toujours. Les grands seigneurs romains qui voulaient égayer leurs yeux par une vue plus étendue, ou qui cherchaient simplement à jouir d'un air plus pur sous ce climat empesté, avaient coutume de bâtir leurs maisons sur des substructions immenses. De même, quand on voulait faire un quartier neuf, on commençait par combler l'ancien avec
(les terres rapportées et l'on construisait par-dessus. Il est donc à peu près certain que, si l'on enlève ces terres, on retrouvera le sol primitif et le reste des constructions antiques.
C'est ce qui est arrivé au Palatin comme partout*, et voilà comment sous les palais des Césars on a découvert quelques maisons d'une époque antérieure. Il y en a une surtout qu'on appelle, je ne sais pourquoi, les bains de Livie, et dont il reste encore quelques chambres assez bien conservées*. On y voit sur les plafonds des ornements gracieux, des groupes, des figures, des arabesques qui se détachent sur un fond d'or, tout un ensemble de décorations à la fois sobres et élégantes qui nous donnent une idée fort avantageuse de l'art romain sous la république. Le Palatin, vers le temps de Cicéron et de César, devait être rempli de maisons semblables ; c'est la seule dont on ait conservé quelques restes importants.
1. On a eu la même bonne fortune dans les fouilles qu'on a faites il y a quelques années à Saint-Clément. L'histoire en est fort connue, mais je crois bon de la rappeler pour montrer, par un éclatant exemple, à quelles découvertes on peut s'attendre quand on creuse le sol de Rome. Saint-Clément est une admirable basilique du douzième siècle, qui contient de belles fresques de Masaccio, Pendant qu'on y exécutait quelques travaux, il arriva qu'on mit au jour, sous la basilique actuelle, une église plus ancienne, avec des peintures curieuses et des colonnes de marbre et de granit; elle remontait au temps de Constantin, et avait servi pendant sept siècles, jusqu'au sac de Rome, par Robert Guiscard. Encouragé par ce succès, on fouilla plus profondément, et l'on ne tarda pas à trouver, sous l'église primitive, un sanctuaire de Mitlira et quelques pièces d'une maison romaine du commencement de l'empire. Puis, en descendant plus bat encore, on découvrit des constructions en tuf qui sont certainement des premières années de la république, peut-être même du temps des rois. C'est donc une succession de monuments de toutes les époques, et l'on peut se donner, en descendant quelques marches, le spectacle de toute l'histoire de Rome, depuis sa fondation jusqu'à la ronaissanco. — 2. Voy., sur le plan, n" 4.
La maison d'Auguste au Palatin. — Comment elle devint peu à peu un palais. — Ce qui en reste. — Emploi du marbre à l'époque impériale. — Procédés nouveaux dans l'art de bâtir. — Le palais de Tibère. — Celui de Caligula. — Le cryptoportique où péril Caligula. — La maison de Livie et ses peintures — Le palais de Néron.
Avec l'empire commencent pour le Palatin des destinées nouvelles : il devient alors la demeure des Césars, et, selon le mot de Tacite, le centre du monde romain, arx iniperii. Dans sa jeunesse, Auguste habitait près du Forum; un peu plus tard, quand il n'était encore qu'un des ambitieux qui convoitaient la succession du grand dictateur, il acheta sur le Palatin une maison assez modeste, qui avait appartenu à l'orateur Hortensius : elle ne contenait ni marbres, ni mosaïques, et n'était ornée que de portiques médiocres soutenus par des colonnes de pierre. Ce fut pourtant l'origine de ces palais impériaux qui, en s'étcndant sans cesse, finirent par couvrir toute la colline. La maison d'Auguste grandit peu à peu avec son maître, et il n'est pas sans intérêt d'étudier les accroissements successifs qu'elle reçut : dans la manière adroite dont il fit insensiblement et sans choquer personne de la demeure d'un particulier celle du chef de l'État, il me semble qu'on retrouve toute la politique de cet habile personnage.
On ne risque pas d'être téméraire quand on cherche une raison secrète à toutes ses actions. Même dans sa vie la plus familière, il avait l'habitude de ne rien livrer au hasard, et l'on sait qu'il écrivait d'avance ses entretiens avec sa femme de peur de dire un peu plus qu'il ne voulait. 11 faut donc croire que, s'il a préféré le Palatin à
tous les autres quartiers de Rome pour y fixer sa demeure, il avait quelques motifs de le faire, et ces motifs ne sont pas difficiles à découvrir. C'est au Palatin qu'avaient habité, disait-on, les anciens rois de Rome. Auguste tenait beaucoup à se mettre dans leur compagnie : quand il fut résolu à quitter le nom d'Octave, que les proscriptions avaient déconsidéré, et à en prendre un nouveau, celui de Romulus le séduisit d'abord, et il l'aurait préféré aux autres, si la fin violente du premier roi n'avait paru d'un mauvais augure pour son successeur. 11 est donc sûr qu'en se logeant sur la colline qui avait été le siège de la royauté il espérait hériter du respect dont on entourait ces anciens souvenirs. Aussi prit-il beaucoup de soin, ainsi que les princes qui vinrent après lui, pour conserver et réparer tout ce qui restait au Palatin de ce lointain passé. On a remarqué que les palais impériaux s'écartent souvent avec respect des débris antiques, et les précautions prises pour les laisser en dehors des constructions nouvelles sont visibles encore. On trouvait sans doute que ces monuments vénérables des vieux rois de Rome protégeaient et consacraient la demeure des nouveaux maîtres de l'empire.
Auguste tenait aussi beaucoup à ne rien faire brusquement : c'était son grand art de ménager les transitions, d'éviter en tout le scandale et la surprise, et d'accomplir sans bruit les changements les plus graves. Il ne négligea pas de le faire en cette occasion, quoiqu'elle fût en apparence moins importante. Il savait qu'à un monarque il faut un palais, et que le maître du monde no pouvait pas se loger comme un simple particulier. 11 résolut donc d'agrandir la petite maison d'Hortensius, qui ne suffisait plus à sa fortune. Après sa victoire sur Sextus Pompée, quand son pouvoir fut reconnu de toute l'Italie qu'il venait de délivrer de la crainte d'uuo
guerre servile, il donna l'ordre à ses intendants d'acheter un certain nombre de maisons qui entouraient la sienne et de les démolir. Comme ces démolitions pouvaient donner à penser aux esprits soupçonneux, il fit dire que ce n'était pas pour lui seul qu'il travaillait, mais dans l'intérêt du public, et qu'il voulait consacrer une partie du terrain à des édifices religieux. Il y fit, en elTet, bâtir le fameux temple d'Apollon Palatin, et les deux bibliothèques, grecque et latine, dont il est si souvent question chez les écrivains de ce temps. La magnificence de ces constructions attirait seule l'attention publique, et l'on ne s'apercevait guère qu'en même temps la maison du prince s'agrandissait aussi et changeait d'aspfict. Quelque temps après, le nouveau palais fut détruit par un incendie. C'était l'usage à Rome qu'après les malheurs de ce gente, les amis de celui qui en avait été victime se cotisassent pour l'aider à réparer ses pertes ; ces contributions volontaires remplaçaient nos assurances. L'incendie du Palatin était une occasion naturelle de montrer combien Auguste avait d'amis : tous les citoyens de Rome s'empressèrent de lui apporter leur oiïrande; mais il ne voulut pas l'accepter. Il ne prit qu'une somme insignifiante, un denier au plus par personne, et rebâtit sa maison à ses frais; seulement il profita de l'occasion pour la rebâtir plus grande et plus belle. Quand il fut nommé grand-pontife, au lieu de faire comme ses prédécesseurs, qui allaient habiter près du temple de Yesta, dans un édifice particulier, il resta chez lui, et se contenta d'élever un temple à Vesta dans sa maison. De celte manière, l'ancien usage paraissait être conservé, et le grandpontife se trouvait toujours voisin de la divinité qui protégeait Rome. Dans un passage curieux et souvent cite, Ovide a pris plais-r à nous décrire la maison d'Auguste comme elle était sur la fin de son règne. Exilé aux extré-
9i PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
mités du monde, plein du regret de Rome, où il lui était défendu de revenir, le pauvre poète envoyait ses vers supplier pour lui. Il les représente errants dans cette ville où ils sont devenus étrangers, forcés de demander leur chemin aux passants, cherchant surtout la demeure de celui qui les châtie si cruellement, mais qui peut aussi leur pardonner. Les indications qu'on leur donne sont si précises que nous pouvons encore aujourd'hui faire la route avec eux. Voici d'abord le Forum et la Voie sacrée : « Regardez, leur dit-on : ici, vers la droite, c'est la porte du Palatin, près du temple de Jupiter Stator *. » Un peu plus haut, on aperçoit une maison plus belle que les autres a et digne d'un dieu ». Elle est entourée de temples, ornée d'armes et d'écussons, une couronne de chêne en ombrage l'entrée, des lauriers sont plantés des deux côtés de la porte. Ces lauriers, cette couronne civique, décernés solennellement à Auguste parle Sénat « au nom des citoyens qu'il avait sauvés », annonçaient la demeure du maître du monde.
Les travaux de ces dernières années n'ont pas encore rendu au jour le palais d'Auguste, mais les vers que nous venons de citer nous apprennent où il faut le chercher : il était près du temple do Jupiter, au-dessus de la porte du Palatin, c'est-à-dire à l'endroit où se trouvent les jardins de la villa Mills. Des fouilles y furent faites en 1775 par l'abbé Rancoureil, à qui le terrain appartenait, et l'on trouva sous les débris qui s'étaient amoncelés de toutes parts une maison îi deux étages dont il fut aisé de reconnaître les dispositions. L'étage supérieur avait naturellement beaucoup souflcrt; mais celui du dessous était presque entier. Les décombres remplissaient quelques-unes des salles; d'autres étaient vides, on put les