‹ Promenades archéologiquesChapitre 21 sur 69 · Ovide, Trisl., ni · texte numérisé non relu

Ovide, Trisl., ni

pfarcourir et, ce qui est plus fâcheux, les dépouiller. Elles conservaient encore leurs stucs, leurs pavés précieux, leurs revêtements de marbre attachés au mur avec dos crampons d'acier. Des peintures charmantes, bien plus délicates que celles de Pompéi, en ornaient les plafonds. D'admirables statues, entre autres l'Apollon Sauroctone du Vatican, y furent trouvées intactes. On eut grand soin de n'y laisser aucun objet d'art dont on espérait tirer quelque profit; quant aux débris de colonnes et de pavés, on les enleva sans précaution, on en chargea plusieurs charrettes et on les vendit en bloc à un marchand de marbre du Campo Vaccino. Le propriétaire, qui était un amateur jaloux aussi bien qu'un traficant habile, tint sa découverte le plus cachée qu'il put. 11 ne laissa pas les autres archéologues en approcher, et l'on raconte que le célèbre Piranesi, qui voulut la voir, pénétra la nuit dans le jardin comme un malfaiteur, au risque d'être dévoré par les chiens, et qu'il en dessina les ruines au clair de lune. Nous avons encore le plan qu'il en prit en toute hâte pendant son excursion aventureuse, et, ce qui vaut mieux encore, celui de l'architecte Barberi, qui dirigea les fouilles sous la direction de Hancoureil *.

Il suflit de jeter les yeux sur le plan de Barberi pour voir que cette maison, où l'on crut reconnaître avec beaucoup de probabilité le palais d'Auguste, ressemblait, dans ses dispositions générales, à toutes les maisons romaines. Elle contenait une cour intérieure, ou péris-

1. Le plan de Barberi a été reproduit dans les Monumenli anlichi inediti di lioma, année 1785, par Guattani, avec des dessins très curieux des principaux monuments qui furent alors retrouvés et qu ont été dispersés ou détruits ; on retrouvera, sur notre carte du Palatin, une réduction du plan de Barberi. Cette partie de la colline n'est pas visible aujourd'hui, mais on dit qu'on ne tardera pas à la livrer au public et à reprendre les travaux qui doivent nous rcndie définitivement ce qui reste du palais d'Auguste»

tyle, entourée de colonnes, sur laquelle s'ouvraient les divers appartements du palais. Ces appartements se composaient d'une série de pièces rondes, carrées, rectangulaires, qui se répondent assez exactement entre elles, et où l'architecte semble avoir cherché à unir la variété à la symétrie *. On y trouva même deux salons octogones, avec des formes si capricieuses qu'elles rappelèrent à ceux qui les virent les constructions bizarres du Borronini. Ce qui causa d'abord quelque surprise, ce fut de voir que si ces salles ou ces chambres sont nombreuses, elles sont en général assez étroites, et qu'aucune ne paraît avoir une étendue suffisante pour servir à des réceptions officielles^; mais Auguste, on le sait, affectait de vivre chez lui comme un citoyen ordinaire ; il tenait à passer pour un homme rangé, économe et modéré dans ses goûts; il couchait sur un lit bas et dur, il ne portait que des vêtements tissés par sa femme ou sa fille, il ne faisait jamais servir plus de trois plats à sa table, et il a grand soin de nous dire dans une de ses lettres qu'il jeûnait quelquefois le matin « avec plus de scrupule qu'un juif qui fait le sabbat ». Il y a cependant un peu d'hypocrisie dans cette simplicité qui s'étale avec tant de complaisance. Quoiqu'il affectât des airs modestes, sa maison, on vient de le voir, était somptueuse à l'intérieur. Ce prince, qui vantait toujours les anciens usages, n'en a pas moins fait une révolution dans les mœurs et

1. Parmi les diverses pièces qu'on a retrouvées dans la maison d'Auguste, il y en a une qui manque, comme on sait, au château de Versailles, et que je désignerai par son nom latin de sterquilinium. C'est un véritable monument. Gualtani, qui demande la permission d'en parler sema vergogna, en a fait une description détaillée, et, en prend l'occasion pour faire remarquer quanlo gli anlichi fosser&^ ingegnosi neW invenùone ed uso délie commodità le piu indispensa' bili e necessarie aW umana vita. — 2. Quand Aiifyuste, devenu vieux, Youlul rassembler le Sénat plus près de lui, il le convoqua dans le icmplc d'ApuUon Palatin. Suétone, Aug., 29. ,

les habitudes de son temps; personne n'a plus aidé que lui aux progrès du luxe qu'il avait coutume de déplorer. On raconte qu'il fît lire devant le Sénat et le peuple un vieux discours de Rutilius « contre ceux qui ont la manie de bâtir»; il oubliait qu'il en avait donné lui-même le goût et l'exemple par ses constructions magnifiques, et qu'une bonne part des reproches qu'il adressait aux autres retombait sur lui.

a J'ai trouvé Rome de briques, disait-il quelquefois, et je la laisse de marbre. » M. Jordan fait remarquer avec raison que jamais métaphore ne fut plus une vérité. Avant Auguste, le marbre était rarement employé dans les constructions romaines; il devint d'un usage général avec l'empire. Les princes ne furent pas les seuls à en orner leurs demeures, il y en avait à Pompéi jusque dans les boutiques de foulons et de marchands de vin ; mais c'est au Palatin surtout qu'il abonde; nulle part on ne le retrouve en telles quantités, et l'on aurait vraiment quelque peine à se figurer comment les architectes qui bâtirent les palais des Césars pouvaient se procurer si aisément ces marbres rares et précieux, qui venaient de toutes les parties du monde, si une découverte qu'on a faite il y a quelques années n'aidait à le comprendre. Sur les bords du Tibre, non loin de cet étrange mont Testaccio, qui est formé par des tessons de vases cassés, on a trouvé en 1867 un ancien port de Rome. Les an neaux qui attachaient les vaisseaux au quai de pierre, les degrés par lesquels on descendait et l'on remontait les fardeaux sont visibles encore. Autour du port étaient construits de grands magasins où l'on entassait provisoirement les marchandises après leur débarquement. Ils contenaient encore, quand on les a découverts, un grand uombre de blocs de marbre qu'on avait commencé à dégrossir. Les inscriptions gravées sur ces blocs, comme

sur les pierres du vieux mur de Servius, nous donnent, à propos de leur provenance et de la façon dont on les amenait à Rome, des indications curieuses*. Les carrières les pluâ célèbres dans le monde entier, celles qui produisaient les marbres les plus renommés, appartenaient aux empereurs : ils se les réservaient pour les monuments qu'ils faisaient construire. Les travaux qu'on y entreprenait, le nombre d'ouvriers qu'on était forcé d'employer, devinrent si considérables sous Trajan, qu'on en forma une administration spéciale {ratio marmorum) qui dépendait sans doute de celle du domaine privé {ratio patrimomi). Chaque carrière était dirigée par un intendant de l'empereur {procuraior Cœsaris) qui avait sous ses ordres des employés de toutes sortes, des secrétaires, des surveillants, des artistes. Les ouvriers étaient fort nombreux , et se composaient en grande partie de gens condamnés aux mines par les tribunaux de l'empire; ces malheureux, peu faits d'ordinaire à ces rudes travaux, venaient s'ensevelir vivants dans ces cavernes détestées, sous la dure direction d'esclaves ou d'affranchis. C'était une des peines les plus rigoureuses qu'un juge pût prononcer, et pendant les persécutions on l'appliqua très souvent aux chrétiens. Ce n'était pas tout d'avoir tiré le marbre de la carrière, il fallait l'amener à Rome. Des ports de la Grèce et de l'Asie, d'Alexandrie, de Carlhage, il partait sans cesse de lourds navires chargés de blocs énormes qui traversaient la mer avec des! peines infmies et en courant des dangers de toutes sortes. Comme les gros vaisseaux ne pouvaient pas remonter le Tibre, on débarquait à Ostie; aussi le gouvernement y avait-il établi toute une administration chargée de rece-

1. C'est encore l'infatigable Père Bruzza qui a recueilli ces in*crip« lions et les a expliquées dans son mémoire nlitulé : Imcriiioni dm marmi gréai. (Ann. de l'inst. de corr. arch.. 1870.) m

voir les marbres et de les diriger sur Rome. Les blocs de grosseur moyenne étaient placés sur les barques ordinaires, mais il fallait construire des navires spéciaux pour les colonnes monolithes, les statues colossales ou les obélisques de granit. Qu'on songe aux dépenses qu'entraînaient ces opérations compliquées, au prix qu'il fallait payer à ces milliers d'ouvriers, d'employés et de matelots! Qu'on se figure ce que coûtait le marbre depuis le jour où il sortait de la carrière jusqu'à celui où on l'apportait dans l'atelier de l'artiste qui devait le tailler! Mais il fallait frapper les yeux de la foule et lui donner toujours de nouvelles merveilles à admirer; il fallait que celle félicité publique, dont il est fait mention si souvent dans les inscriptions, dans les médailles, éclatât aux yeux de tous. Pour qu'on ne fut pas tenté d'accuser de mensonge les décrets du sénat qui célébraient à l'avènement de chaque prince la prospérité rétablie et la pa'x de l'empire assurée, pour donner de cette prospérité des preuves manifestes, il était nécessaire d'accroître sans :esse les fêtes et de multiplier les monuments. C'est ainsi que la magnificence devint, depuis Auguste, une institution politique et un moyen de gouverner le monde. Cette politique fut singulièrement favorisée par d'heureuses circonstances : au moment même où les prince» je jetaient dans ces constructions magnifiques pour occu- )er et éblouir les peuples, une sorte do révolution s'accomplissait dans l'art de bâtir, qtii rendait ces prodigalités )Iu8 faciles. Pendant plusieurs siècles, nous dit M. Choisy. lans son savant ouvrage *, les Romains s'étaient servis )0ur leurs monuments de blocs énormes do pierres )rutes ou taillées, mais toujours posées l'une sur l'autre ians ciment. Ils n'ont jamais renoncé tout à fait à cette

1 L'art de bdlir chet les Romain*, par A. Clioisy. Paris, Ifiw..

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façon do construire, où chaque pierre éveille l'idée d'une difficulté vaincue, et qui donne à l'ensemble de rédificc un air de puissance et de grandeur; mais, comme elle était lente et coûteuse, ils en ont, depuis l'empire, préféré une autre. Au lieu de composer le corps de leurs monuments de grands blocs péniblement amoncelés, ils prirent l'habitude de se servir de matériaux irréguliers, réunis en fragments et reliés les uns aux autres par du mortier. Ce procédé qu'ils n'avaient pas inventé sans doute, — j'ai dit tout à l'heure qu'ils n'inventaient guère, — mais dont ils firent les premiers un usage méthodique et général, offrait de merveilleux avantages à des gens qui voulaient bâtir vite et à bon compte. « Il leur permettait d'élever des voûtes colossales sans autres ouvriers que des manœuvres, sans autres matériaux que de la chaux et des cailloux. » Nous ignorons aujourd'hui de qui ils le tenaient et quelle période d'essais et de tâtonnements ils ont traversée avant de savoir s'en servir. M. Choisy fait remarquer que le Panthéon est à la fois pour nous l'un des plus anciens et le plus beau des monuments construits dans ce système. C'est donc vers le premier siècle de l'Empire qu'il arrive à sa perfection ; et il était si conforme au sens pratique des Romains, si utile à leur politique, qu'il s'est maintenu pendant toute la durée de l'empire. « Au milieu du déclin général des arts, dit M. Choisy, les bonnes traditions de la construction romaine se perpétuaient sans altération, comme aussij sans progrès. On ne bâtissait pas autrement sous les Antonins que sous les premiers Césars. » C'est l'emploi de ces procédés économiques et rapides, dont on s'est servi avec succès presque jusqu'au dernier jour de Rome, qui a rendu possibles les grandes constructions de l'empire Tibère n'était pas aussi prodigue qu'Auguste, et i n'aimait pasaulantà bâtir; il y a ccpendantquelquesouve

nir de lui au Palatin. 11 n'habita pas, à ce qu'il semble, la maison de son prédécesseur et il eut son palais à part, qu'on appela de son nom [Domus Tiberiana). Il en est question plusieurs fois dans les récits des historiens, et ce qu'ils nous disent fait connaître l'endroit où il était situé. Parmi ces récits, il en est qui ne s'oublient pas : Tacite raconte que le 45 janvier de l'an 69, l'empereur Galba faisait un sacrifice au temple d'Apollon, près du palais d'Auguste. Il avait à ses côtés l'un de ses amis, Othon, qui convoitait l'empire. Les dieux semblaient contraires, les signes observés dans les entrailles des victimes étaient défavorables, et un aruspice annonçait à l'empereur un péril imminent. Othon s'en réjouissait, car il n'ignorait pas que le moment où allait éclater la conjuration que ses amis tramaient contre le vieil empereur était proche. Tout à coup un de ses affranchis vient le prendre, et, sur un mot convenu, l'emmène avec lui. Othon, appuyé sur son bras, traverse € la maison de Tibère », descend de là sur le Vélabre, et tournant à droite du côté du Forum, il arrive près du temple de Saturne, vers le milliaire d'or d'où partaient toutes les routes de l'empire. Là, il rencontre vingt-trois soldats de la garde prétorienne qui le proclament empereur, le jettent dans une litière et le mènent au camp, a pendant que Galba, dit Tacite, continuait à fatiguer de ses prières les dieux d'un empire qui n'était plus à lui * ». La maison de Tibère devait donc être placée au nord du Palatin, du côté du Vélabre. C'était probablement une ancienne habitation de sa famille qu'il fit agrandir pour la mettre au niveau de sa fortune nouvelle. Il n'en reste aujourd'hui que quelques chambres étroites qui ont dû être des logements d'esclaves; peut-être en relrouvera-t-on davantage

t. Tacite, ffùt., i, 27

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quand on aura fouillé les jardins qui recouvrent encercles constructions antiques.

C'est un peu plus haut, vers l'angle du Palatin qui regarde le Forum, que se trouvait le palais de Caligula. On dit qu'il était somptueux, qu'il avait été orné de peintures et de statues enlevées à tous les temples célèbres de la Grèce. Mais le Palatin ne suffisait pas à Caligula; il poussa ses constructions jusque sur le Forum et fit du temple de Castor le vestibule de sa maison. A force de s'entendre dire qu'il était un dieu, il avait pris sa divinité au sérieux et traitait d'égal avec tous les habitants de l'Olympe. Non content de s'être fait élever un temple pour lui seul, où on lui offrait des paons, des perroquets et des oiseaux rares, il voulait prendre sa part des hommages qu'on adressait à tous les autres dieux, ses collègues ; il venait souvent dans le temple de Castor, s'asseyait gravement entre les deux Dioscures et se livrait ainsi à l'adoration des peuples. On raconte qu'il aperçut un jour dans la foule des dévots un cordonnier qui éclatait de rire, et qu'il lui demanda, probablement pour lui donner l'occasion de réparer sa faute, quel eiïct il lui faisait : « L'effet d'un grand sot », répondit le cordonnier. Ce qui est assez surprenant, c'est que Caligula lui pardonna la hardiesse de sa réponse. Mais il se fâcha un jour contre Jupiter du Capitole, le grand dieu romain, qu'il accusait sans doute de lui manquer d'égards. On le vit souvent, transporté de fureur, murmurer à l'oreille do la statue de bois des mots menaçants. « Il faut qu'un de nous disparaisse », lui répétait-il, et l'on craignait qu'il n'ordonnât, comme 11 l'avait fait pour d'autres dieux, de couper la télé de la vénérable image pour la remplacer par la sienne, lorsque tout à coup il s'apaisa : a Jupiter, disait-il, lui avait demandé pardon», et passant brusquement de la fureur à tous les excès de la pas-

LE PALATIN. toi

sîon, il ne voulait plus quitter son nouvel ami. Pour être plus près de lui et rallcr trouver librement à toute lieure, il fit construire un pont hardi qui passait pariessus les plus hauts édifices du Forum et joignait le Palatin au Capitole.

Ce pont a été détruit de bonne heure; mais le soutenir de Caligula n'en est pas moins vivant au palatin : il reste attaché à un autre débris de la demeure impériale que les fouilles nous ont rendu. Non loin de la vieille porte Mugonia, près du temple de Jupiter Stator, an a retrouvé un de ces passages appelés par les Romains cryptoportiques, qui s'enfonçaient dans la terre et permettaient d'aller d'une habitation à une autre sans traverser les rues ou les places publiques*. Celuilà est un des plus longs qu'on connaisse; il prend naissance tout près de la rue Palatine, longe pendant plus de 100 mètres les maisons de Tibère et de Caligula, puis tourne brusquement à droite et continue jusqu'à l'endroit où il rejoignait un des palais aujourd'hui détruits. Il devait être décoré avec soin et prenait jour par des ouvertures pratiquées dans la voûte. C'est là, sous cette lumière douteuse, que le 24 janvier de l'an 41 il se passa un événement terrible dont l'historien Josèphe nous a raconté tous les détails -. Caligula était d'abord si aimé de tous les Romains qu'en trois mois on immola, dit-on, plus de 160000 victimes pour remercier les dieux de son avènement; mais trois ans lui suffirent pour se faire craindre et détester du monde entier : aussi une conjuration que dirigeait le tribun militaire Cassius Chéréa s'était-elle formée pour en délivrer l'empire. Chéréa, quoiqu'il ne fût plus jeune, conservait certaines habitudes d'élégance dans

sa mise et de recherche dans son langage, un air de non-

■ I. Voy., sur le plan, n» 5. — 2. Josèphe, Anim. Jud., xix, 1, ib.

chalance et de mollesse qui le faisaient croire moins éncr» giqiie qu'il ne l'était : sous ces apparences de petit-maître, il y avait une âme de soldat; c'était de plus un républicain, qui se souvenait de l'ancien gouvernement, au milieu de gens empressés à flatter le nouveau. Caligula, aussi insolent que cruel, ne cessait de le combler d'outrages. Toutes les fois que le tribun venait, selon l'usage, lui demander le mot d'ordre, le prince, pour le railler de ses habitudes efféminées, prenait plaisir à lui donner un mot bas ou obscène qui rendait Chéréa la risée des officiers et des soldats. Il semblait le choisir de préférence pour les emplois désagréables. Un jour il le chargea de faire donner la question à une comédienne dont on voulait perdre l'amant ; mais la comédienne, malgré les plus affreuses souflrances, refusa de rien dire qui pût compromettre celui qu'elle aimait. Chéréa, mécontent de lui et des autres, honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, indigné des outrages dont on l'abreuvait, se décida à tuer le prince. Après beaucoup d'hésitations, on résolut dexécuter le projet pendant les jeux palatins qui étaient donnés en l'honneur d'Auguste. Ces jeux se célébraient au bas de la colline, vers l'endroit où s'éleva plus tard l'arc de Titus. On y construisait un théâtre provisoire en planches, où la foule se pressait pendant plusieurs jours. Elle était ce jour-là plus nombreuse que jamais, car on devait donner le soir un spectacle étrange, une représentation des scènes de l'enfer par une troupe d'Egyptiens et d'Éthiopiens. Vers midi, l'empereur avait coutume de rentrer un moment dans son palais, pour y prendre un repas et s'y reposer; c'est là que les conjurés l'attendaient. Il sortit du théâtre avec son oncle Claude et quelque» amis, précédé par les soldats germains qui formaient sa garde ordinaire. Quand il eut dépassé la porte du Palatin, il laissa son cortège s'engager dans la rue qui menait au

palais et se détourna pour suivre le cryptoportique : il voulait voir des enfants de grande famille qu'il avait fait venir d'Asie pour les jeux qu'il comptait donner au peuple. On les exerçait dans cet endroit retiré à chanter des hymnes et à danser la pyrrhique. Chéréa, qui se trouvait être le tribun de service, se précipita derrière hii; il eut soin d'écarter les curieux et les courtisans, disant que l'empereur voulait être seul, et le suivit avec les conjurés. Puis, s'approchant de lui pendant qu'il parlait aux jeunes gens, il le frappa d'un coup d'épée à la tête. Caligula, qui n'était que blessé, se releva sans rien dire, cherchant à s'enfuir. Mais il fut aussitôt entouré par les complices de Chéréa, qui le frappèrent de trente coups de poignard. Au bruit, les soldats de la garde accoururent, et les conjurés, qui ne pouvaient plus revenir sur leurs pas, parce qu'ils auraient rencontré les officiers de l'empereur et les Germains qui venaient le venger, continuèrent à suivre le portique, jusqu'à l'endroit où se trouvait, dit Josèphe, la maison de Germanicus, et par là il leur fut aisé de s'échapper.

Il faut lire dans les historiens le récit du tumulte affreux qui suivit la mort de l'empereur. Les Germains, qui le regrettaient, tuaient tout ce qui se trouvait sur leur passage, autour du portique et du palais: innocents et coupables tombaient à la fois sous leurs coups. Pendant ce temps, le bruitde l'événement commençait à se répandre au théâtre. Personne n'osait y croire, quoique tout le monde le souhaitât, et ce qui prouve bien, dit Suétone, la terreur sous laquelle on vivait, c'est qu'on s'imagina que le prince faisait lui-même courir la nouvelle de sa mort pour avoir l'occasion de punir ceux qui auraient l'air d'en être contents. Les bruits les plus étranges circulaient; on ne savait que faire, personne n'avait le courage de manifester ses sentiments ou de quitter sa place, quand arrivèrent les

Germains, de plus en plus ivres de sang et de colère, cl qui, voyant partout les complices des assassins, menaçaient de se jeter sur la foule désarmée. On eut grand peine à les calmer, et les spectateurs se sauvèrent au milieu d'un désordre épouvantable.

Le cryptoportique où se passèrent ces tragiques événements est presque entièrement conservé. On le parcourt encore tout entier, et l'imagmation peut se figurer aisément la scène terrible qui s'y est passée, il y a dix-huit siècles. On revoit ce prince usé par les excès de tout genre, ce vieillard de vingt-neuf ans, tel que Sénèque et Suétone l'ont dépeint en traits ineffaçables, avec cette petite tête sur ce corps énorme, ces yeux creux, ce teint livide, ce regard fauve, ce visage que la nature avait fait sinistre, et que, par une étrange coquetterie, il se plaisait à rendre plus effrayant encore. On suit les assassins depuis le moment où ils pénètrent avec lui dans le portique jusqu'à celui où ils se sauvent par la maison deGermanicus, demandant un asile au père après avoir tué l'enfant. Cotte maison même, par un hasard heureux, existe peut-être encore, car quelques savants pensent que c'est celle qu'on a retrouvée presque intacte à l'extrémité du portique*.

Elle fut découverte par M. Rosa en 1869, et c'est assurément l'un des restes les plus curieux du Palatin. On a beaucoup discuté pour savoir à qui elle pouvait appartenir. 11 était naturel de croire, en la voyant si rapprochée du palais de Tibère, que c'était sa maison de famille, celle où il était né et que son père lui avait léguée en mourant. Ce fut en effet le premier nom qu'on lui donna ; mais quelque temps après on trouva dans les fondations un tuyau de plomb qui servait pour la conduite des eaux et

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