‹ Promenades archéologiquesChapitre 35 sur 69 · ïronlon. Ad Al. Cœs., il, 1 (page 25, Nabcr · texte numérisé non relu

ïronlon. Ad Al. Cœs., il, 1 (page 25, Nabcr

dure que, tout en appréciant en lui l'administrateur et le soldat, il éprouvait pour l'homme une sorte de répugnance qu'il avait peine à vaincre ?

Devenu empereur, Hadrien eut beaucoup d'amis : il n'est pas difficile d'en avoir quand on est le maître du monde. Il était très libéral pour eux : « Jamais, dit Spartien, il ne refusait ce qu'ils demandaient et prévenait même souvent leurs désirs; » mais en même temps il les irritait par ses railleries et les blessait par ses soupçons. Inégal et fantasque comme un artiste, facile à prévenir contre ceux qui lui étaient le plus attachés, il écoutait ce qu'on lui disait d'eux, et au besoin les faisait épier. Il avalisa police secrète qui pénétrait dans les familles et lui rapportait ce qu'elle entendait dire. Il n'y a pas d'amitié qui résiste à ces défiances. Spartien fait remarquer que ceux qu'il avait le mieux aimés et le plus comblés d'honneurs, finirent par lui devenir tous odieux. Plusieurs furent éloignés de Rome ; quelques-uns perdirent leur fortune et il y en eut à qui l'on ôta la vie. Je ne crois pas que de sa nature Hadrien fût cruel; il a même donné quelques beaux exemples de clémence. Mais il était dit que ce pouvoir souverain sans caractère précis, sans limite fixe, troublerait les meilleures têtes. Peu de princes ont su tout à fait échapper à ces enivrements d'autorité, à ce vertige produit à la fois par l'orgueil et la peur, qui enflam^ maient les mauvais instincts et pervertissaient les âmes. L'honnête Marc-Aurèle se disait un jour à lui-même avec un accent d'effroi : «Ne deviens pas trop César! » Il faut croire qu'Hadrien l'est devenu quelquefois malgré lui. Au commencement de son règne, quand il ne se sentait pas encore bien affermi, il fit ou laissa couler le sang de quelques grands personnages qu'on accusait de trahison; il le versa de nouveau à la fin de sa vie, et cette fois il y eut parmi les victimes son beau-frère, un vieillard de

quatre-vingt-dix ans, et son neveu, qui n'avait pas vingt ans encore. Je veux croire qu'ils étaient tous les deux coupables et que l'empereur crut ces rigueurs nécessaires; cependant l'opinion publique en fut révoltée. On se souvint que Trajan, auquel le Sénat avait solennellement décerné le surnom d'excellent prince, optimus princeps, n'avait jamais eu à subir ces nécessités fâcheuses, et l'on trouva qu'Hadrien s'y résignait trop vite. Ces supplices, ordonnés par un prince mourant, comme une dernière rancune qu'il voulait satisfaire, indignèrent les honnêtes gens. « Il mourut, dit Spartien, détesté de tout le monde. »

I Les ennemis de la politique sentimentale soutiendront, je le sais, qu'on avait tort de le détester. On dira qu'après tout ces démêlés de famille n'intéressent guère le monde et qu'il ne faut pas leur donner trop d'importance. Qu'importe aux citoyens obscurs , qui forment la grande majorité d'un pays, que le prince soit d'humeur désagréable et qu'il ait fait souiTrir ceux qui l'entourent? S'il gouverne bien son Etat, s'il le préserve des ennemis du dehors, s'il lui donne la paix intérieure, ne doit-on pas fermer les yeux sur ses caprices, et lui per- :mettre de se délivrer comme il le veut de ses amis qui l'ennuient ou de ses parents qui le gênent? Quel mal en revient-il à son peuple? Assurément, si les sujets étaient raisonnables, ils jugeraient leur souverain par le bien qu'il fait à tout le monde et non par ces rigueurs qui n'atteignent que quelques personnes, et celui-là leur paraîtrait le plus digne d'être aimé qui fait le bonheur ^uplus grand nombre. Mais ce n'est pas par raison qu'on iaime, et il entre dans l'affection d'autres éléments que l'intérêt. Aussi n'est-il pas rare de voir des souverains sous la domination desquels il est avantageux de vivre et qui ne parviennent pas à gagner les cœurs. Hadrien était

de ce nombre. A la distance même où nous sommes de lui, nous ne pouvons tout à fait nous défendre des sentiments qu'il inspirait aux gens de son temps, et il nous faut faire une sorte d'cfTort sur nous-mêmes pour l'estimer autant qu'il le mérite. M. Duruy aura beau nous démontrer qu'il a rendu plus de services au monde que Trajan ou Marc-Aurèle, il nous sera difficile de blâmer ses contemporains qui ont mieux aimé Marc-Aurèle et Trajan que lui.

A ces raisons générales que les Romains pouvaient avoir de ne pas i'aimer, il s'en joignait d'autres qui leur étaient plus particulières. Peut-être entrait-il dans leur sévérité un peu de ressentiment contre un prince qui se faisait un plaisir de braver leurs préjugés, et qui les sacrifiait ouvertement à leurs éternels ennemis. L'influence de la Grèce était alors plus forte que jamais à Rome. Elle saisissait à la fois cette société par les deux points extrêmes : aux riches, aux grands seigneurs, aux gens du monde, elle s'imposait par l'éducation, par le charme souverain des arts et des lettres. Dans ces palais somptueux de l'Esquilin, dans ces villas magnifiques de Tusculum ou de Tibur, où l'on avait sous les yeux les reproductions des chefs-d'œuvre de Praxitèle et do Lysippe, où on lisait avec tant de plaisir Ménandro et Anacréon, on était devenu plus qu'à demi Grec. On l'était tout à fait dans les quartiers populaires ; là une émigration continuelle amenait de toutes les contrées orientales les gens qui avaient peine à vivre chez eux et qui cherchaient fortune : c'était un flot qui, depuis plusieurs siècles, ne s'arrêtait pas. Qu'aurait dit le vieux Caton s'il avait vu la Grèce et l'Orient ainsi établis sur l'Aventin, et celte race qu'il méprisait, à peu près mattresse de Rome? C'était une honte et un danger qui préoccupaient les vieux Romains, et ils trouvaient

naturellement qu'un empereur avait le devoir de les combattre '.

Hadrien, au contraire, se mit du côté des Grecs. Dès ses premières années, il dévora leurs grands écrivains; il se plut tellement à se servir de leur langue qu'il lui devint difficile d'en parler une autre. Il ne lui suffisait pas d'admirer l'art grec, il voulut être artiste lui-même, et dans tous les genres : il devint à la fois musicien, sculpteur, peintre, architecte; il se piquait de bien chanter, il dansait avec grâce ; il connaissait la géométrie , l'astrologie et assez de médecine pour inventer un collyre et un antidote. Les Grecs n'avaient pas de louanges assez hyperboliques pour un prince qui excellait en tant de métiers divers; les Romains, au contraire , étaient disposés à se moquer de lui. Les plus sensés avouaient que ce n'est pas un crime assurément de savoir sculpter et peindre, mais ils ajoutaient que ce n'est pas une qualité non plus quand on a le monde à gouverner. Il leur semblait que cette grande affaire ne souffre pas de partage et qu'elle réclame toute l'activité d'un prince. Ils se souvenaient d'ailleurs que les empereurs qui avaient trop aimé les Grecs, qui mettaient leur gloire à imiter leurs usages et à obtenir leurs éloges, Néron et Domitien par exemple, avaient été d'abominables tyrans, et ces souvenirs n'étaient pas faits pour les rendre favorables aux manies d'Hadrien.

Ce qui les irritait encore plus, c'était de voir l'importance que prenait la Grèce dans les affaires politiques de Rome. Elle s'était longtemps contentée de gouverner les choses de l'esprit, de fournir Rome de grammairiens et

1 . On trouvera l'expression violente de ces sentiments dans la troisième satire de Juvénal; elle contient, contre les Orientaux en général et principalement contre les Grecs, d'éternelles explosions de colère.

d'artistes ; à partir d'Hadrien, elle envahit ouvertement ce qui lui avait semblé interdit jusque-là, ce que la race victorieuse s'était réservé pour elle-même, elle se glisse dans les armées, elle prend place au Sénat, elle administre les provinces. Parmi les généraux de cette époque, nous en voyons qui s'appellent Arrien et Xénophon. Il est naturel que les Grecs en aient été très flattés. Leur reconnaissance ne connut pas de bornes, et, selon leur habitude, elle s'exprima d'une manière basse et servile. Dans leurs cités les plus importantes, des temples magnifiques s'élevèrent en l'honneur « du nouveau Jupiter, du dieu olympien », et son indigne favori, le bel Antinous, qui était un Grec aussi, reçut partout, après sa mort, les honneurs les plus extravagants ; mais il n'est pas moins naturel que ce qui restait de vieux Romains en ait été indigné. On dira peut-être qu'ils avaient tort, que la conduite d'Hadrien n'avait rien qui dût surprendre, rien qui fût contraire aux institutions et au principe de l'empire. L'empire ayant appelé les provinces à prendre part à l'autorité souveraine, le tour de la Grèce et de l'Orient devait un jour arriver, et il n'était pas très étonnant de voir des généraux ou des proconsuls grecs sous des empereurs espagnols. H y a cependant une distinction à faire : tandis que les provinciaux d'Occident admis par Rome dans ses armées et destinés aux dignités publiques adoptaient la langue et les usages de leur nouvelle patrie, en prenaient l'esprit et les vieilles maximes, devenaient enfin franchement Romains, les Grecs restaient Grecs. Rien ne put jamais entamer cette race souple et résistante, qui traversa, sans en être altérée, la domination romaine et lui survécut. Jusque dans sa servilité, elle conservait son orgueil ; elle flattait les barbares et les méprisait. Aussi n'eut-elle pas de peine à se défendre d'imiter leurs usages et de se confondre avec eux. Je no crois pal

qu'aucun Grec soit jamais devenu tout à fait Romain ; beaucouD de Romains, au contraire, se sont faits entièrement Grecs. Nous voyons, du temps même d'Hadrien, le Gaulois Favorinus, qui était né à Arles, et l'Italien Élien, qui était de Préneste, abandonner la langue de leur pays pour celle de la Grèce. Que cet envahissement d'un esprit étranger ait blessé les Romains sérieux, c'est ce qui ne peut pas surprendre. Ils avaient bien raison de penser que Rome avait tout à y perdre. Les divers peuples qui entraient dans l'unité romaine y apportaient leurs qualités nationales et rajeunissaient l'empire ; les Grecs ne lui communiquaient que leurs défauts. En favorisant l'invasion de cet esprit nouveau, Hadrien était donc coupable au moins d'imprudence; il travaillait sans le savoir, à avancer l'heure du bas-empire.

Tel était, avec son mélange singulier de qualités et de défauts, cet empereur à demi romain et à demi grec, qui fut l'auteur et peut-être même l'architecte de la villa de Tibur. Il nous reste à connaître ce qui lui donna l'occasion de la bâtir. Les historiens nous disent que c'est à la suite de ses voyages et pour en conserver le souvenir qu'il en construisit au moins la plus grande partie. On sait qu'Hadrien habita fort peu sa capitale, et qu'il passa presque tout son règne à parcourir son vaste empire, llien n'avait plus frappé le monde que cette vie active et ces courses sans un. Les populations, qui le voyaient si souvent passer, gardèrent de lui le souvenir d'un voyageur infatigable , qui allait sans cesse d'un bout de l'univers à l'autre. « Il n'y a jamais eu de prince, dit son biographe, qui ait visité si rapidement tant de contrées diverses. »

Ce n'est pas que les voyages fussent alors aussi rares qu'on le suppose ordinairement. On n'aimait guère plus B rester en place dans l'antiquité que de nos jours:

Sénèque était même tellement frappé de ce besoin de se mouvoir et de s'agiter qui tourmente les hommes, qu'il essaya d'en donner une explication philosophique. Il en rapporte l'origine à cette partie divine qui est en nous, et qui nous vient des astres et du ciel : « C'est la nature des choses célestes, dit-il, d'être toujours en mouvement*. » Depuis que l'empire avait donné la paix au monde, les voyages, étant plus sûrs, étaient devenus aussi plus fréquents. Ces chaussées étroites , solidement pavées de larges dalles, qui allaient de Rome jusqu'aux extrémités An monde, étaient sans cesse parcourues par des chars, des cavaliers et des piétons. On y voyait passer des gens de toute fortune, depuis celui qui, comme Horace, n'avait pour monture qu'un pauvre mulet court de queue et lourd d'allure, jusqu'à ces grands seigneurs étalés dans leurs litières commodes, où l'on pouvait lire, écrire, dormir ou jouer aux dés, qui se faisaient précéder de courriers libyques et suivre de tout un cortège d'esclaves et de clients. Tout ce monde trouvait plus de facilités pour faire la route, que nous ne sommes disposés à le croire. La poste impériale venait d'être instituée : elle fournissait à ceux qui étaient munis d'une autorisation de l'empereur dos chevaux et des voitures, qui faisaient près de 8 kilomètres à l'heure *. A la vérité, ces permissions étaient réservées pour les fonctionnaires ou les courriers de l'État. On est assez surpris que l'idée ne soit pas venue, chez ce peuple pratique, qui saisissait si vite l'utiHté des choses, d'autoriser les particuliers à profiter, moyennant une rétribution, de la poste officielle,

1. Sénèque, Cons. ad Helviam, 6. — - 2. Voyez l'Histoire des mœurs romaines d'Auguste aux Antonins, par M. Friedlœnder, que M. Vogel a traduite en français. Cet excellent ouvrage, plein de faits curieux habilement présentés, contient tout un long chapitre sur les voyages chez les Romains. Oa y trouvera tous les détails que je ne puis donner icL

ce qui aurait rendu les communications plus rapides et relié plus intimement entre elles les diverses parties de l'empire; mais il est probable que l'autorité tenait à son privilège, et qu'on fut arrêté par la crainte de diminuer ses prérogatives. Au défaut de la poste, les particuliers fournissaient à ceux qui le souhaitaient des moyens assez commodes de voyager. A la porte des villes , près des hôtelleries qui portaient pour enseignes, comme aujourd'hui, un coq, un aigle ou une grue, et qui essayaient d'attirer les passants par toute sorte de promesses engageantes, il était aisé de trouver des voitures de louage le toute espèce, de se pourvoir d'un cheval ou d'un çnulet, en s'adressant à ces riches associations [collegia hmentariorum) qui en avaient toujours à la disposition îu public. Avec ces chevaux et ces voitures on pouvait illervite, si l'on y tenait. Suétone nous apprend que jésar parcourut ainsi jusqu'à 100 milles (150 kilomètres) )ar jour. Mais d'ordinaire on n'était pas si pressé: on allait l petites journées, en s'arrêtant aux bons endroits; on se reposait quand on était fatigué, et l'on admirait la lature à son aise. C'était encore la façon dont les tou- •istes parcouraient l'Italie il y a quelques années; beau- ;oup pensent qu'il n'y en a pas de plus agréable et regrettent qu'on y ait renoncé.

Les raisons de voyager ne manquaient pas au premier iècle de l'empire. Plusieurs de ces gens qu'on renconrait sur les grandes routes étaient des fonctionnaires |ui allaient administrer des provinces lointaines. Rome ivait conquis le monde, il lui fallait bien le gouverner, ille envoyait partout ses proconsuls et ses propréteurs, [ui emmenaient avec eux leurs lieutenants, leurs questeurs, leurs secrétaires, leurs appariteurs, leurs affran- ;his et leurs esclaves, tout un monde, qui souvent s'en illait vivre aux dépens des provinciaux. A la suite du

gouverneur romain, quelquefois avant lui, partaient les fermiers de l'impôt public, avec leurs scribes et leurs suppôts, et ces négociants qui s'entendaient si bien à exploiter les pays vaincus. Il y avait aussi, et en grand nombre, les étudiants qui se rendaient auprès des professeurs connus, dans les villes où florissaient les études; les malades qu'attiraient les médecins célèbres, les eaux sulfureuses et les climats sains ; les dévots qui visitaient l'un après l'autre tous les sanctuaires importants et qui avaient toujours quelque question à faire aux oracles en renom; puis les gens qui n'avaient pas trouvé la fortune chez eux et qui la cherchaient ailleurs : « tous les misérables, disait Sénèque, qui espèrent tirer un bon parti de leur beauté ou de leurs talents, affluent dans ces grandes villes où l'on paye plus cher qu'ailleurs les vertus et les vices. » Après ceux qui voyageaient par devoir ou pai nécessité, venaient ceux qui voyageaient par plaisir. On prit de bonne heure le goût de connaître les pays qu avaient conservé de beaux monuments ou qui rappelaieni de grands souvenirs. La Grèce, d'abord, attirait tous les lettrés, et de là ils passaient en Orient. César ne manqus pas, après Pharsale, de voir « les champs où fut Troie». Germanicus parcourut l'Asie et l'Egypte, dont il se fil expliquer les curiosités et lire les hiéroglyphes par les prêtres. On peut supposer que parmi ces admirateurs sincères du j'assé, qui en visitaient pieusement les restes, il se trouvait bien quelques personnes qui voyageaient par mode et par air, pour faire comme tout le monde, 11 y en avait aussi, nous le savons, qui n'entreprenaient ces longues courses que pour ne pas rester chez eux. Les grandes civilisations raffinées qui créent tant de besoins è l'homme en lui donnant l'habitude de satisfaire tous se£ désirs, qui surexcitent sans cesse l'âme sans la contenter, amènent souvent avec elles un compagnon fâcheux, l'eu-

LA VILLA d'HADRIEN. 223

inul, € qui coule, dit Lucrèce, de la source même des plaisirs », et suffit pour rendre la vie insupportable; on s'imagine toujours que le meilleur moyen de lui échapper c'est de changer de place, et l'on s'empresse de quitter sa maison et son pays. En vain les philosophes anciens répétaient que l'on ne se délivre pas ainsi de ses soucis, qu'ils nous suivent fidèlement dans toutes nos excursions et « montent en croupe derrière nous » ; les philosophes ne corrigeaient personne, et les ennuyés du second siècle, comme ceux de nos jours, continuaient à chercher partout les spectacles inconnus, les plaisirs nouveaux qui pouvaient un moment les distraire.

Hadrien avait pour courir le monde toutes ces raisons à la fois. La plus importante, \a meilleure de toutes, c'est qu'il voulait s'assurer par lui-même de l'état de l'empire. Un administrateur comme lui n'ignorait pas qu'il est bon que le maître voie tout de ses yeux. Il avait coutume de s'arrêter dans les grandes villes qui étaient sur sa route , il se faisait rendre compte de la façon dont elles étaient gouvernées, il étudiait minutieusement leurs ressources et leurs besoins, et il était rare que son passage ne fût pas marqué par la construction de ponts, de routes, d'aqueducs qu'il avait reconnus nécessaires. Comme il aimait aussi beaucoup la magnificence, après s'être occupé des travaux utiles il ne négligeait pas les monuments qui ne servent qu'à la décoration d'un grand pays. Il réparait les théâtres, les basiliques, il faisait rebâtir les anciens temples et en construisait de nouveaux. Aussi laissait-il toujours les provinces pleines d'admiration et de reconnaissance pour lui. Nous avons conservé les médailles qu'elles frappèrent à l'occasion de ces visites impériales : elles appellent Hadrien le restaurateur, le bienfaiteur, le bon génie des cités qu'il avait traversées, et lui décernent d'avance l'apothéose à laouelle après sa mort il ne pouvait

pas échapper. Quand il arrivait aux frontières de l'empire, naturellement il redoublait de soin et de vigilance. Rien n'était oublié; il voyait si les châteaux forts, les fossés, les retranchements, étaient en bon état; il écoutait les officiers, consultait les ingénieurs, inspectait les légions, les faisait manœuvrer devant lui, et, s'il était satisfait des manœuvres, il leur adressait un de ces ordres du jour oratoires dont il nous reste un si curieux exemple dans les inscriptions de la troisième légion, à Lambsese. Mais Hadrien ne voyageait pas seulement pour être utile à l'empire; il songeait aussi à lui-même. Cet administrateur zélé était en même temps un curieux, un savant, un lettré. Lorsque la ville où il arrivait était une de celles qui possèdent de beaux monuments du passé, il y restait plus volontiers, il lui témoignait plus de bienveillance, il cherchait les occasions d'y revenir. Le séjour d'Athènes le ravissait; nulle part il ne s'est trouvé si heureux, il n'y a pas de ville qu'il ait plus comblée de bienfaits et où il ait bâti plus de monuments. Sa curiosité n'oubliait aucun des lieux qui rappelaient de grands souvenirs. Il fit, lui aussi, son pèlerinage à Troie, et y rétablit le mausolée d'Ajax, auquel il rendit de grands honneurs. 11 alla voir, à Mantinée, la tombe où reposait Épaminondas, et composa pour le héros thébain une inscription pleine d'enthousiasme. En Egypte, il présida l'assemblée des savants dans le Musée et se plut à les embarrasser de ses questions captieuses; il alla voir les Pyramides, le colosse de Memnon, et probablement aussi toutes les autres merveilles du temps des Pharaons. Il ne se croyait pas obligé, dans ces visites, de garder cet air froid et gourmé que les vieux Romains avaient soin de prendre, quand ils étaient hors de chez eux , pour paraître plus graves et plus dignes. Il parlait la langue des nations dont il était l'hôte, revêtait leur «ujatume et no dédaigtiait pas leurs

LA VILLA DHADRIEN. 295

usages. Il pensait sans doute que, pour goûter pleinement un pays et comprendre un peuple, il faut entrer dans ses mœurs et vivre comme lui. Il voulut être initié à Eleusis; à Athènes, il présida les fêtes de Bacchus en costume d'archonte. Cette conduite devait choquer les gens qui tenaient aux anciens usages. Un de ces mécontents, le poète Julius Flonis, fit contre le prince voyageur de petits vers malins, qui durent être lus avec plaisir par tous ceux qui ne pouvaient se résoudre à perdre de vue les sept collines. « Je ne voudrais pas être César, disait-il, aller courir chez les Bretons, supporter les neiges de la Scythie>, etc. A quoi Hadrien répondit, sur le même ton et dans le même mètre : « Je ne voudrais pas être Florus, me promener dans les boutiques, pourrir dans les cabarets, m'y faire manger des cousins » ; et, sans se plus soucier de l'opinion, il continua ses courses. Il lui arriva même de faire quelquefois de véritables innovations et de rechercher des spectacles qu'on négligeait avant lui. Un poète du premier siècle, qui nous a laissé une description intéressante de l'Etna, s'étonne beaucoup de l'indilTérence de ses contemporains pour les spectacles de la nature. On traverse les terres, dit-il, on passe les mers, pour visiter les grandes cités et les beaux monuments ; on va voir les tableaux célèbres, « une "Vénus, dont la chevelure semble ondoyer comme un fleuve, ou les enfants de Médée jouant tout près de leur mère cruelle, ou les Grecs qui entourent tristement Iphigénie et la traînent à l'autel, pendant qu'un voile recouvre le visage de son père » ; on admire les statues qui ont fait la gloire de Miron et des autres, tandis qu'on ne daigne pas regarder les ouvrages <lc la nature « qui est bien plus grande artiste qu'eux ' ». Hadrien ne mérite pas ce reproche. Le goût passionné

Page 1